ACTE I. — LE RENDEZ-VOUS
Je voyageai. Je vis les hommes, et j'en pris En haine quelques-uns, et le reste en mépris; Car je ne vis qu'orgueil, que misère et que peine Sur ce miroir terni qu'on nomme face humaine. Si bien que me voici, jeune encore et pourtant Vieux, et du monde las comme on l'est en sortant; Ne me heurtant à rien où je ne me déchire; Trouvant le monde mal, mais trouvant l'homme pire. Or, je vivais ainsi, pauvre, sombre, isolé. Quand vous êtes venue, et m'avez consolé. Je ne vous connais pas. Au détour d'une rue. C'est à Paris, qu'un soir vous m'êtes apparue. Puis, je vous ai parfois rencontrée, et toujours J'ai trouvé doux vos yeux et tendres vos discours. J'ai craint de vous aimer. J'ai fui... — Hasard étrange! Je vous retrouve ici, partout, comme mon ange. Enfin, troublé d'amour, flottant, irrésolu, J'ai voulu vous parler, vous avez bien voulu. Maintenant, disposez de mon cœur, de ma vie. A quoi puis-je être bon dont vous ayez envie.'' Quel est l'homme ou l'objet qui vous est importun? Voulez-vous quelque chose, et vous faut-il quelqu'un Qui meure pour cela ? qui meure sans rien dire Et trouve tout son sang trop payé d'un sourire.'' Vous le faut-il.'' Parlez, ordonnez, me voici.
MARI ON, souriant.
Vous êtes singulier, mais je vous aime ainsi.
DIDIER
Vous m'aimez! Prenez garde. Une telle parole.
Hélas, ne se dit pas d'une façon frivole.
Vous m'aimez.? Savez-vous ce que c'est que l'amour r'
Qu'un amour qui devient notre sang, notre jour.
Qui, longtemps étouffé, s'.allume, et dont la flamme
S'accroît incessamment en purifiant l'âme.
Qui seul au fond du cœur, où nous les entassions,
Brûle les vains débris des autres passions!
Qu'un amour, à la fois sans espoir et sans borne,
Et qui, même au bonheur, survit, profond et morne!
— Dites, est-ce l'amour dont vous parliez.?
MARION, émue.
Vraiment. , .
Oh! VOUS ne savez pas, je vous aime ardemment! Du jour où je vous vis, ma vie encor bien sombre Se dora, vos regards m'éclairèrcnt dans l'ombre. Dès lors, tout a changé. Vous brillez à mes yeux Comme un être inconnu, de l'espèce des cieux. Cette vie, où longtemps gémit mon cœur rebelle, Je la vois sous un jour qui la rend presque bellej Car, jusqu'à vous, hélas! seul, errant, opprimé. J'ai lutté, j'ai souffert... Je n'avais point aimé!
Pauvre Didier!
Marie ! . . .
MARION
DIDIER
MARION
Eh bien oui, je vous aime.
Oui, je vous aime! — Autant que vous m'aimez vous-même. Plus peut-être! — C'est moi qui suivis tous vos pas, Et je suis toute à vous.
DIDIER, tombant à genoux.
Oh! ne me trompez pas!
A mon amour si pur que votre amour réponde, Et mon bonheur pourra faire la dot d'un m.ondc, Et mes jours ne seront, prosternés à vos pieds, Qu^amour, délice et joie... — Oh! si vous me trompiez!
MARION
Pour croire à mon amour que vous faut-il ? J'écoute.
Une preuve.
MARION
Parlez. Quoi.?
DIDIER
Libre.?
Vous êtes sans doute
M.\RION , avec embarras.
Ul.