ACTE 11, SCE-Nt V
Si tu le crois, prévieus donc ma fureur. Qui peut te retenir?
CÉSAR, -lui présentant la lettre de Servilie.
La nature et mon cœur.
Lis, ingrat, lis; connais le sang que tu m'opposes; Vois qui tu peux haïr, et poursuis si tu l'oses.
Où suis-je ? qu'ai-je lu ? Me trompez- vous, mes yeux>
CÉSAR
Eh bien I Brutus , mon fils!
Lui , mon père , grands dieux !
CÉSAR
Oui , je le suis, ingrat! Quel silence farouche! Que dis-je ? quels sanglots échappent de ta bouche ? Mon lils... Quoi ! je te tiens muet entre mes bras ! La nature t'étonne, et ne t'attendrit pas î
O sort épouvantable, et qui me désespère ! O serments ! ô patrie ! ô Rome toujours chère! César!... Ah malheureux ! j'ai tro[) longtemps vécu.
CÉSAR
Parle. Quoi ! d'im. remords ton cœur est combattu ! Ne me déguise rien. TU gardes le silence ! Tu crains d'être mon fils; ce nom sacré t'offense : Tu crains de me chérir, de partager mon rang ; C'est un malheur pour toi d'être né de mon sang ! .\h ! ce sceptre du monde , et ce pouvoir suprême , Ce César, que tu hais , les voulait pour toi-même. Je voulais partager, avec Octave et toi. Le prix de cent combats, et le titre de roi.
Ah, dieux!
CÉSAR
Tu veux parler, et te retiens à peine ! Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de haine? Quel est donc le secret qui semble t'accabler?
César...
CÉSAR
Eh bien! mon fils?
Je ne puis lui parler
CÉSAR
Tu n'oses me nommer du tendre nom de père?
Si tu l'es, je te fais une unique prière.
CÉSAR
Parle : en te l'accordant , je croirai tout gagner.
Fais-moi mourir sur l'heure, ou cesse de régner.
CÉSA.R.
Ahl barbare ennemi, tigre que je caresse!
Ah! cœur dénaturé qu'endurcit ma tendresse!
Va, tu n'es plus mon fils. Va, cruel citoyen.
Mon cœur désespéré prend l'exemple du tien :
Ce cœur, à qui tu fais cette effroyable injure,
Saura bien comme toi vaincre enfin la nature.
Va, César n'est pas fait pour te prier en vain;
J'apprendrai de Brutus à cesser d'être humain :
Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance,
Je n'écouterai plus une injuste clémence.
Tranquille, à mon courroux je vais m' abandonner ;
Mon cœur trop indulgent est las de pardonner.
J'imiterai Sylla, mais dans ses violences;
Vous tremblerez, ingrats , au bruit de mes vengeances.
Va, cruel, va trouver tes indignes amis :
Tous m'ont osé déplaire, ils seront tous punis.
On sait ce que je puis, on verra ce que j'ose :
Je deviendrai barbare, et toi seul en es cause.
Ah! ne le quittons point dans ses cruels desseins, Et sauvons, s'il se peut, César et les Romains.