‹ ThéatreChapitre 174 sur 520 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

A Mme LA MARQUISE DU CHATELET.

Madame,

Quel faible hommage pour vous qu'un de ces ouvrages de poésie qui n'ont qu'un temps, qui doivent leur mérite à la faveur passagère du public et à l'illusion du théâtre, pour tomber ensuite dans la foule et dans l'obscurité!

Qu'est-ce en effet qu'un roman mis en action et en vers , devant celle qui lit les ouvrages de géométrie ayec la même facilité que les autres lisent les romans ; devant celle qui n'a trouvé dans Locke, ce sage précopieur du genre humain, que ses propres sentiments et l'histoire de ses pensées ; enfin , aux yeux d'une personne qui, née pour les agréments, leur préfère la vérité?

Mais, madame, le plus grand génie, et sûrement le plus désirable, est celui qui ne donne l'exclusion à aucun des beauxarts. Ils sont tous la nourriture et le plaisir de l'àme : y en a-t-il dont on doive se priver? Heureux l'esprit que la philosophie ne peut dessécher, et que les charmes des belles-lettres ne peuvent amollir ; qui sait se fortilier avec Locke , s'éclairer avec Clarke et Newton , s'élever dans la lecture de Cicéron et de Bossuet , s'embellir par les charmes de Virgile et du Tasse!

Tel est votre génie, madame : il faut que je ne craigne point de le dire , quoique vous craigniez de l'entendre. Il faut que votre exemple encourage les personnes de votre sexe et de votre i rang à croire qu'on s'ennoblit encore en perfectionnant saj raison, et que l'esprit donne des grâces.

II a été un temps en France, el même dans toute l'Europe,] où les hommes pensaient déroger, et les femmes sortir de leur! état , en osant s'instruire. Les uns ne se croj'aient nés que pour| la guerre ou pour l'oisiveté; et les autres , que pour la coquetterie.

Le ridicule même que Molière et Despréaux ont jeté sur le femmes savantes a semblé, dans un siècle poli, justifier les pré

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jugés de la barbarie. Mais Molière , ce législateur dans la morale et dans les bienséances du monde , n'a pas assurément prétendu , en attaquant les femmes savantes, se moquer de la science et de l'esprit. Il n'en a joué que l'abus et l'alTectation, ainsi que, dans son Tartufe, il a diffamé l'hypocrisie et non pas la vertu Si, au lieu de faire une satire contre les femmes, l'exact, le solide, le laborieux, l'élégant Despréaux avait consulté les femmes de la cour les plus spirituelles , il eut ajouté à l'art et au mérite de ses ouvrages si bien tra\ aillés , des grâces et des fleurs qui leur eussent encore donné un nouveau charme. En vain, dans sa satire des femmes, il a voulu couvrir de ridicule une dame qui avait appris l'astronomie; il eut mieux fait de l'apprendre lui-même.

L'esprit philosophique fait tant de progrès en France depuis quarante ans, que si Boileau vivait encore, lui qui csait se moquer d'une femme de condition, parce qu'elle voyait en secret Roberval et Sauveur, il serait obligé de respecter et d'imiler celles qui prolitent publiquement des lumières des Maupertuis, des Réaumur, des Mairan, des Du Fay et des Clairaut ; de tous ces véritables savants , qui n'ont pour objet qu'une science utile, et qui, en la rendant agréable, la rendent insensiblement nécessaire à notre nation. Nous sommes au temps, j'ose le dire, où il faut qu'an poète soit philosophe, et où une femme peut l'être hardiment.

Dans le commencement du dernier siècle, les Français apprirent à arranger des mots. Le siècle des choses est arrivé. Telle qui lisait autrefois Montaigne , VAstrée, et les Contes de la reine de ISavarre, était une savante. Les Deshoulières et les Dacier, illustres dans différents genres, sont venues depuis. Mais votre sexe a encore tiré plus de gloire de celles qui ont mérité qu'on fit pour elles le livre charmant des Mondes, et les Dialogues sur la Lumière qui vont paraître, ouvrage peut-être comparable aux Mondes.

Il est vrai qu'une femme qui abandonnerait les devoirs de son état pour cultiver les sciences serait condamnable , mèaie idans ses succès; mais, madame , le même esprit qui mène à la connaissance de la vérité est celui qui porte à remplir ses devoirs. I,a reine d'Angleterre S l'épouse de George II , qui a servi de médiatrice entre les deux plus grands métaphysiciens de l'Europe, Clarke et Leibnitz, et qui pouvait les juger, n'a pas négligé pour cela un moment les soins de reine, de femme, ?t de mère. Christine, qui abandonna le trône pour les beaux-

» GuiUflmine-Dorothée-Cliarlolte de Brandebourg-Anspach , femme le George II, morte le v" décembre I737, Agée de cinquante-quatre ins

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art^ fut au rang des grands rois tant qu'elle régna. La pelitem- du -rand Conde ' , dans laquelle on voit revivre l'esprit de son aLu na-t-elle pas ajouté une nouvelle considération au

''7oTJli:t ~ peut citer le nom à côté de celui de tous les princes, vous faites aux lettres le même honneur. Vous en cultivez tou. h-s genres; elles font votre occupation danT l'âge des plaisirs. Vous faites plus, vous cachez ce mente éU anger au monde , avec autant de soin que vou. 1 avez acquis.. continuez, madame, à chérir, à oser cultiver les sciences, Quoique ckte lumière, longtemps renfermée ^ans vot^-meme, ait éclaté malgré vous. Ceux qui ont répandu en secie des bienfaits doivent-ils renoncer à cette vertu quand elle est de-

"Kh : p'ou'qïorrougir de son méritée L'esprit orné n'est qu'une beauté de plus : c'est un nouvel empire. On souiiaite aux arts la protection des souverains : celle de la beauté n'est-e.le pas

'""permettez-moi de dire encore qu'une des raisons qui doivent faire estimer les femmes qui font usage de leur esprit, cest que le goût seul les détermine. Elles ne cherchent en cela qu'un nouveau plaisir, et c'est en quoi elles sont bien louab.es.

Pour nous autres hommes , c'est souvent par ^^mte quelque^ fois par intérêt, que nous consumons notre vie dans la culture des arts. Nous en faisons les instruments de notre foxHuae : c'est une espèce de profanation. Je suis fâché qu'Horace d.se de

lui :

L'indigence est le dieu qui m'inspira des vers. La rouille de l'envie , l'artitice des intrigues le Poison de la calomnie, l'assassinat de la satire (si j'ose m'exprimer ams ), déshonTr;nt, parmi les hommes, une profession qui par elle-

aux a trdè mon enfance, je me suis dit de bonne heure cej

iaroles que je vous ai souvent répétées, de Ciceron ce con^ul

romain qui ut le père de la patrie, de la liberté et de l'elo-

qu^n e 'Mes lettres forment la jeunesse . et font les charmes

de l'à'-e avancé. La prospérité en est plus brillante; ad-

versitfen reçoit des consolations; et dans nos maisons, dans

Lues des autVes, dans les voyages, dans la solitude en tou

: tetps en tous lieux, elles font la douceur de notre vie. .

; nS^^ïolS^r. alunt. sencctute™ f^^^^^^l ClGER., Orat. pro Archia pocta.

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