‹ ThéatreChapitre 175 sur 520 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

Je les ai toujours aimées pour elles-mêmes; mais à présent, madame , je les cultive pour vous , pour mériter, s'il est possible, de passer auprès de vous le reste de ma vie, dans le sein de la retraite, de la paix, peut-être de la vérité, à qui vous sacriiiez dans votre jeunesse les plaisirs faux , mais enchanteurs, du inonde ; enfin pour être à portée de dire un jour avec Lucrèce, ce poète philosophe dont les beautés et les erreurs vous sont si connues :

Heureux qui , retiré dans le temple des sages'. Voit en paix sous ses pieds se former les orages; Qui contemple de loin les mortels insensés, De leur joug volontaire esclaves empressés , Inquiets, incertains du chemin qu'il faut suivre. Sans penser, sans jouir. Ignorant l'art de vivre. Dans l'agitation consumant leurs beaux jours. Poursuivant la fortune et rampant dans les cours ! 0 vanité de rbomme ! ô faiblesse ! ô misère !

Je n'ajouterai rien à cette longue épitre, touchant la tragédie que j'ai l'honneur de vous dédier. Comment en parler, madame, après avoir parlé de vous? Tout ce que je puis dire , c'est que je J'ai composée dans voire maison et sous vos yeux. J'ai voulu la rendre moins indigne de vous, en y mettant de la nouveauté, de la vérité et de la vertu. J'ai essayé de peindre ^ ce sentiment généreux, cette humanité, cette grandeur d'âme qui fait le bien et qui pardonne le mal; ces sentiments tant recommandés par les sages de l'antiquité , et épurés dans notre religion; ces vraies lois de la nature, toujours si mal suivies. Vous avez ôté bien des défauts à cet ouvrage, vous connaissez ceux qui le déligurent encore. Puisse le public, d'autant plus sévère qu'il a d'abord été plus indulgent , me pardonner, comme vous , mes fautes !

» Sed nil dulcius est, bene quam muiiita teneie Edita doctrina sapientum templa serena; Despicere undè queas alios, uassimque videre Errare, atque viam palantes quaerere vitae, Certare ingenio , contendere nobilitate; Noctes atque dies uiti prasstaute labore, ,Ul summas emergerc opes, rerumque potiri. 0 miseras hominum mentes! o pectora caecai

LucRET., lib. H, V. -.

2 Tout cela n était pas un vain compliment, •comme la plupart des épîlres dédicatoires. L'auteur passa en effet vingt ans de sa vie à cultiver, avec cette dame illustre, les belles-lettres et la philosophie; et tant qu'elle vécut, il refusa constamment de venir auprès d'un souverain qui le demandait , comme on le voit par plusieurs lettres insérées dans la Correspondance. CK.)

236 DISCOURS l'RELIMlNAlRt:.

Puisse au moins cet hommage que je vous rends, madame, périr moins vite que mes autres écrits! Il serait immortel, s'il était digne de celle à qui je l'adresse.

Je suis , avec un profond respect , etc.

On a tâché dans cette tragédie, toute d'invention et d'une espèce assez neuve, de faire voir combien le véritable esprit de religion l'emporte sur les vertus de la nature.

La religion d'un barbare consiste à offrir à ses dieux le sang de ses ennemis. Un chrétien mal instruit n'est souvent guère plus juste. Être fidèle a quelques pratiques inutiles, et infidèle aux vrais devoirs de l'homme ; faire certaines prières, et garder SCS vices ; jeûner, mais haïr; cabaler , persécuter, voilà sa religion. Celle du chrétien véritable est de regarder tous les hommes comme ses frères, deleur faire du bien et de leur pardonner le mal. Tel est Gusman au moment de sa mort ; tel Alvarez dans le cours de sa vie; tel j'ai peint Henri IV , même au milieu de ses faiblesses.

On trouvera dans presque tous mes écrits cette humanité qui doit être le premier caractère d'un être pensant; on y verra (si j'ose m'exprimer ainsi) le désir du bonheur des hommes, l'horreur de l'injustice et de l'oppression; et c'est cela seul qui a jusqu'ici tiré mes ouvrages de l'obscurité où leurs défauts devaient les ensevelir.

Voilà pourquoi la Henriade s'est soutenue malgré les efforts de quelques Français jaloux , qui ne voulaient pas absolument que la France eût un poëme épique. Il y a toujours un petit nombre de lecteurs qui ne laissent point empoisonner leur jugement du venin des cabales et des intrigues, qui n'aiment que le vrai, qui cherchent toujours l'homme dans l'auteur : voilà ceux devant qui j'ai trouvé grâce. C'est à ce petit nombre d'hommes que j'adresse les réflexions suivantes; j'espère qu'ils les pardonneront à la nécessité où je suis de les faire.

Un étranger s'étonnait un jour à Paris d'une foule de libelles de toute espèce , et d'un déchainement cruel , par lequel un homme était opprimé. « Il faut apparemment, dit-il, que cet homme « soit d'une grande ambition , et qu'il cherche à s"élever à quel- « qu'un deces postes qui irritent la cupidité humaine et l'envie.— « JNon, lui répondit-on ; c'est un citoyen obscur , retiré , qui vit « plus avec Virgile et Locke qu'avec ses compatriotes , et dont « lafigure n'est pas plus connue de quelques-uns de ses ennemis fi que du graveur quia prétendu graver son portrait. C'est l'au- « leur de quelques pièces qui vous ont fait verser des larmes , et

« (le quelques ouvrages dans lesquels , malgré leurs défauts, vous « aimez cet esprit d'humanité, de justice, de liberté, qui y règne. « Ceux qui le calomnient, ce sont des hommes pour la plupart « plus obscurs que lui, qui prétendent lui disputer un peu de « fumée, et qui le persécuteront jusqu'à sa mort , uniquement « à cause du plaisir qu'il vous a donné. » Cet étranger se sentit quelque indignation pour les persécuteurs, et quelc^ue bienveillance pour le persécuté.

Il est dur , il faut l'avouer , de ne point obtenir de ses contemporains et de ses compatriotes ce que l'on peut espérer des étrangers et de la postérité. Il est bien cruel , bien honteux pour l'esprit humain , que la littérature soit infectée de ces haines personnelles, de ces cabales , de ces intrigues, qui devraient être le partage des esclaves de la fortune. Que gagnent les auteurs en se déchirant mutuellement ? Ils avilissent une profession qu'il ne tient qu'à eux de rendre respectable. Faut-il que l'art de penser , le plus beau partage des hommes , devienne une source de ridicules , et que les gens d'esprit , rendus souvent par leurs querelles le jouet des sots , soient les bouffons d'un public dont Us devraient être les maîtres !

Virgile, Varius, Pollion, Horace , TibuUe , étaient amis; les monuments de leur amitié subsistent, et apprendront à jamais aux hommes que les esprits supérieurs doivent être unis. Si nous n'atteignons pas à l'excellence de leur génie, ne pouvonsnous pas avoir leurs vertus? Ces hommes sur qui l'univers avait \es yeux, qui avaient à se disputer l'admiration de l'Asie, de l'Afrique , et de l'Europe , s'aimaient pourtant , et vivaient en frères ; et nous, qui sommes renfermés sur un si petit théâtre, nous , dont les noms, à peine connus dans un coin du monde, passeront bientôt comme nos modes , nous nous acharnons les uns contre les autres pour un éclair de réputation , qui , hors de notre petit horizon , ne frappe les yeux de personne. Nous sommes dans un temps de disette; nous avons peu , nous nous l'arrachons. Virgile et Horace ne se disputaient rien, parce qu'ils étaient dans l'abondance.

On a imprimé un livre, de Morhis Artificum, des Maladies des Artistes. La plus incurable est cette jalousie et celle bassesse. Mais ce qu'il y a de déshonorant, c'est que l'intérêt a souvent plus de part encore que l'envie à toutes ces petites brochures satiriques dont nous sommes inondés. On demandait, il n'y a pas longtemps , à un homme qui avait fait je ne sais quelle mauvaise brochure contre son ami et son bienfaiteur, pourquoi il s'était emporté à cet excès d'ingratitude. Il répondit froidement: Il faut que je vive '.

' Ce fut l'abbé Guyol-Desfontaines qui fit cette réponse à M. le

De quelque source que partent ces outrages, il est sûr qu'un homme qui n'est aUaqué que dans ses écrits ne doit jamais répondre aux critiques, car si elles sont bonnes, il n'a autre chose à faire qu'à se corriger ; et si elles sont mauvaises , elles meurent en naissant. Souvenons-nous de la fable de Boccalini: < Un voyageur, dit-il, était importuné, dans son chemin, du a bruit des cigales; il s'arrêta pour les tuer; il n'en vint pas à « bout , et ne lit que s'écarter de sa route : il n'avait qu'à con- II linuer paisiblement son voyage ; les cigales seraient mortes K d'elles-mêmes au bout de huit jours. »

11 faut toujours que l'auteur s'oublie ; mais l'homme ne doit jamais s'oublier : se ipsiim deserere turpissimum est. On sait que ceux qui n'ont pas assez d'esprit pour attaquer nos ouvrages calomnient nos personnes ; quelque honteux qu'il soit de leur répondre , il le serait quelquefois davantage de ne leur répondre pas.

On m'a traité dans vingt libelles d'homme sans reUgion : une des belles preuves qu'on en a apportées , c'est que , dans Œdipe , Jocaste dit ces vers :

Les prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense : Notre crédulité fait toute leur scienee.

Ceux qui m'ont fait ce reproche sont aussi raisonnables pour le moins que ceux qui ont imprimé que la Henriade, dans plusieurs endroits , sentait bien son semi-pélagien. On renouvelle souvent cette accusation cruelle d'irréligion , parce que c'est le dernier refuge des calomniateurs. Comment leur répondre ? comment s'en consoler , sinon en se souvenant de la foule de ces grands hommes qui, depuis Socrate jusqu'à Descartes, ont essuyé ces calomnies atroces ? Je ne ferai ici qu'une seule question : je demande qui a le plus de reUgion , ou le calomniateur qui persécute , ou le calomnié qui pardonne?

Ces mêmes libelles me traitent d'homme envieux de J a réputation d'autrui : je ne connais l'envie que par le mal qu'elle m'a voulu faire. J'ai défendu à mon esprit d'être satirique , et il est imposa sible à mon cœur d'être envieux. J'en appelle à l'auteur de Rkadamiste et d'Electre, qui, par ces deux ouvrages , m'inspira le premier le désir d'entrer quelque temps dans la même carrière; ses succès ne m'ont jamais coûté d'autres larmes que celles que l'attendrissement m'arrachait aux représentations de ses pièces^ il sait qu'il n'a fait naître en moi que de l'émulation et de l'amitié.

J'ose dire avecconfiance que je suis plus attaché aux beaux-arts . qu'à mes écrits. Sensible à l'excès , dès mon enfance , pour tout»

comte d'Argenson , depuis secrétaire d'État de la guerre. ( 1764.) — A quoi le comte d'Argenson répliqua : « Je n'en vois pas la nécessité. (K.>

ce qui porte le caractère du génie . je regarde un grand poêle, un bon musicien, un bon peintre, un sculpteur habile (s'il a delà probité) , comme un homme que je dois chérir , comme un frère que les arts m'ont donné. Les jeunes gens qui voudront s'appliquer aux lettres trouveront en moi un ami ; plusieurs y ont trouvé un père. Voilà mes sentiments ; quiconque a vécu avec moi sait bien que je n'en ai point d'autres.

Je me suis cru obligé de parler ainsi au public sur moi-même une fois en ma vie. A l'égard de ma tragédie, je n'en dirai rien. Réfuter des critiques est un vain amour-propre ; confondre la calomnie est un devoir.

ALZIRE

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