ACTE I, SCÈNE
Et nons, de ces climats destructeurs implacables
Nous , et d or et de sang toujours insatiables . '
Déserteurs de ces lois qu'il fallait enseigner
Nous égorgeons ce peuple au lieu de le <^aaner •
Par nous tout est en sang, par nous tout est en'poudr.
Et nous n'avons du ciel imité que la foudre
Notre nom , je l'avoue , inspire la terreur •
Les Espagnols sont craints , mais ils sont en horreur :
Fléaux du nouveau monde, injustes, vains, avares.
Nous seuls en ces climats nous somines les barbares.
L Améncam , farouclie en sa simplicité
Nous égale en courage, et nous passe en'bonlé
Heias ! si comme vous il était sanguinaire ,
S 11 n avait des vertus, vous n'auriez plus de père
Avez-vous oublié qu'ils m'ont sauvé le jour >
Avez-vous oublié que près de ce séjour
Je me vis entouré par ce peuple en furie
Rendu cruel enfin par notre barbarie p
Tous les miens , à mes yeux , terminèrent leur sort.
J étais seul, sans secours, et j'attendais la mort :
Ma s à mon nom , mon fils , je vis tomber leurs armes.
tn eune Améncain , les yeux baignés de larmes,
Au leu de me frapper embrassa mes genoux.
« Alvarez , me dit-il , Alvarez, est-ce vous ' ?
« Vivez, votre vertu nous est trop nécessaire •
« Vivez, aux malheureux servez longtemps de père ;
« Qu un peuple de tyrans, qui veut nous enchaîner,
« Du moins par cet exemple apprenne à pardonner !
« Allez , la grandeur d'âme est ici le partage
«Du peuple infortuné qu'ils ont nommé sauvage. »
Eh bien l vous gémissez : je sens qu'à ce récit
Voire cœur, malgré vous, s'émeut et s'adoucit.
L humanité vous parle, ainsi que votre père.
Ah . si la cruauté vous était toujours chère ,
De quel front aujourd'hui pourriez-vons vous of/rir
AU vertueux objet qu'il vous faut attendrir;
A la hlle des rois de ces tristes contrées
V" a vos sanglantes mains la fortune a îivréesP
pagn" ''""'' "" P"^" "-^'^ "^'"^ "ne relation de la XonvcllcEs.
244 ALZIRE
Prélendez-vous , mon fils , cimenter ces liens Par le sang répandu de ses concitoyens? Ou bien attendez-vous que ses cris et ses larmes De vos sévères mains fassent tomber les armes ?
GUSMAN
Eh bien! vous l'ordonnez, je brise leurs liens,
J'y consens; mais songez qu'il faut qu'ils soient chrétiens.
Ainsi le veut la loi : quitter l' idolâtrie
Est un titre en ces lieux pour mériter la vie;
A la religion gagnons-les à ce prix :
Commandons aux cœurs même , et forçons les esprits.
De la nécessité le pouvoir invincible
Trame au pied des autels un courage inflexible.
Je veux que ces mortels , esclaves de ma loi ,
Tremblent sous un seul Dieu , comme sous un seul roi.
ALVAREZ
Écoutez-moi, mon fils; plus que vous je désire Qu'ici la vérité fonde un nouvel empire , Que le ciel et l'Espagne y soient sans ennemis : Mais les cœurs opprimés ne sont jamais soumis. J'en ai gagné plus d'un , je n'ai forcé personne ; Et le vrai Dieu , mon fils , est un Dieu qui pardonne.
GUSMAN
Je me rends donc , seigneur, et vous l'avez voulu :
Vous avez sur un fils un pouvoir absolu ;
Oui , vous amolliriez le cœur le plus farouche :
L'indulgente vertu parle par votre bouche.
Eh bien! puisque le ciel voulut vous accorder
Ce don, cet heureux don de tout persuader,
C'est de-vous que j'attends le bonheur de ma vie.
Alzire , contre moi par mes feux enhardie ,
Se donnant à regret, ne me rend point heureux.
Je i'aime , je l'avoue , et plus que je ne veux ;
Mais enfin je ne puis, même en voulant lui plaire,
De mon cœur trop altier fléchir le caractère;
Et, rampant sous ses lois, esclave d'un coup d'œil,
Par des soumissions caresser son orgueil.
Je ne veux point sur moi lui donner tant d'empire.
Vous seul vous pouvez tout sur le père d' Alzire :
En un mot, parlez-lui pour la dernière fois;
Qu'il commande à sa fille et force enfin son choix.