‹ ThéatreChapitre 240 sur 520 · ACTE II, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE V

Je ne ferais parler que le dieu qui m'inspire ;

Le glaive et l'Alcoran , dans mes sanglantes mains ,

Imposeraient silence au reste des humains;

Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre ,

tt je verrais leurs fronts attachés à la terre :

Mais je te parle en homme , et sans rien déguiser;

Je me sens assez grand pour ne pas t'abnser.

Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls; écoute:

Je suis ambitieux ; tout homme l'est sans doute;

Mais jamais roi , pontife , ou chef, ou citoyen ,

Ne conçut un projet aussi grand que le mien.

Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre

Par les lois , par les arts, et surtout par la guerre;

Le temps de l'Arabie est à la fin venu.

Ce peuple généreux , trop longtemps inconnu ,

Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire;

Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.

Vois du nord au midi l'univers désolé,

La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé,

L'Inde esclave et timide , et l'Egypte abaissée ;

Des murs de Constantin la splendeur éclipsée;

Vois l'empire romain tombant de toutes parts.

Ce grand corps déchiré , dont les membres épars

Languissent dispersés sans honneur et sans vie :

Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.

n faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers.

Il faut un nouveau dieu pour l'aveugle univers.

En Ég) pte Osiris , Zoroastre en Asie ,

Chez les Cretois Minos , Nu ma dans l'Italie ,

A des peuples sans mœurs, et sans culte, et sans rois,

Donnèrent aisément d'insuffisantes lois.

Je Aiens après mille ans cbanger ces lois grossières :

J'apporte un joug plus nob\e aux nations entières;

J'abolis les faux dieux ; et mon culte épuré

De ma grandeur naissante est le premier degré.

Ne me reproche point de tromper ma patrie;

Je détruis sa faiblesse et son idolAtrie.

Sous un roi , sous un dieu , je viens la réunir ;

Kl, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

ZOPIRF.

Voilà donc tes desseins ! c'est donc toi dont l'audace

3i4 LE FANATISME.

De la terre à Ion gré prétend changer la face : Tu veux , en apportant le carnage et l'effroi , Commander aux humains de penser comme toi : Tu ravages le monde , et lu prétends l'instruire- Ah ! si par des erreurs il s'est laissé séduire , Si la nuit du mensonge a pu nous égarer, Par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer? Quel droit as-tu reçu d'enseigner, de prédire , De porter l'encensoir, et d'affecter l'empire ?

MAHOMET

Le droit qu'un esprit vaste , et ferme en ses desseins . A sur l'esprit grossier des vulgaires humains,

ZOPIRE

Hé quoi ! tout factieux qui pense avec courage Doit donner aux mortels un nouvel esclavage? Il a droit de tromper, s'il trompe avec grandeur ?

MAJIOMET-

Oui; je connais ton peuple, il a besoin d'erreur;

Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.

Que t'ont produit tes dieux? quel bien t'ont-ils pu faire.'

Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ?

Ta secte obscure et basse avilit les mortels ,

Énerve le courage et rend l'homme stupide ;

La mienne élève l'âme et la rend intrépide : .

!Ma loi fait des héros.

ZOPIRE

Dis plutôt des brigands. Porte ailleurs tes leçons , l'école des tyrans ; >^' Va vanter l'imposture à Médine où tu règnes ,

Où tes maîtres séduits marchenv sous tes enseignes , Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.

MAHOMET

Des égaux ! dès longtemps Mahomet n'en a plus. Je fais trembler la Mecque , et je règne à Médina. Crois-moi , reçois la paix , si tu crains ta ruine.

ZOPIRE

La paix est dans ta bouche, et ton cœur eu est loin : Penses-tu me tromper?

MAHOMET

Je n'en ai pas besoin.

C'est le faible qui trompe , et le puissant commande.

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