ACTE 1, SCi:.NE I
Sans doute elle est a vous, si la vertu la donne. Vous seule avez sur nous d'irrévocables droits; Vous, veuve de Cresphonte, et fille de nos rois; Vous, que tant de constance, et quinze ans de misère, Font eucor plus auguste et nous rendent plus chère ; Vous, pour qui tous les cœurs en secret réunis...
MÉROPE
Quoi ! Narbas ne vient point I Reverrai-je mon fils?
ISMÉME.
Vous pouvez l'espérer : déjà d'un pas rapide Vos esclaves en foule ont couru dans l'Élide; La paix a de l'Élide ouvert tous les chemins. Vous avez mis sans doute en de fidèles mains Ce dépôt si sacré, l'objet de tant d'alarmes ?
MÉROPE
Me rendrez-vous mon fils , dieux témoins de mes larmes ?
Égisthe est-il vivant? Avez- vous conservé
Cet enfant malheureux , le seul que j'ai sauvé ?
Écartez loin de lui la main de l'homicide !
C'est votre fils , hélas ! c'est le pur sang d'Alcide.
Abaiidonnerez-vous ce reste précieux
Du plus juste des rois et du plus grand des dieux ,
L'image de l'époux dont j'adore la cendre?
ISMÉNIE
Mais quoi ! cet intérêt et si juste et si tendre [)e tout autre intérêt peut-il vous détourner ?
MÉROPE
le suis mère , et tu peux encor t'en étonner ?
ISMÉNIE
3u sang dont vous sortez l'auguste caractère >era-t-ll effacé par cet amour de mère ? ion enfance était chère à vos yeux éplorés; lais vous avez peu vu ce fils que vous pleurez.
MÉROPE
Ion cœur a vu toujours ce fils que je regrette ; >es périls nourrissaient ma tendresse inquiète;
n si juste intérêt s'accrut avec le temps. 'n mot seul de Narbas, depuis plus de quatre ans,
int , dans la solitude oii j'étais retenue ,
'orler un nouveau trouble à mon àme éperdue :
^gisllve, écrivait-il , mérite un meilleur sort ;
VOLTAIRE. THÉ\TRF. «»«
362 MÉROPE
Il est (ligne de vous et des dieux dont il sort : En butte à tous les maux , sa vertu les surmonte : Espérez tout de lui, mais craignez Polyphonie.
ISMÉiME.
De Polyphonte au moins prévenez les desseins; Laissez passer l'empire en vos augustes mains.
MÉROPE
L'empire est à mon fils. Périsse la marâtre , Périsse le cœur dur, de soi-même idolâtre, Qui peut goûter en paix , dans le suprême rang , Le barbare plaisir d'hériter de son sang ! Si je n'ai plus de fils, que m'importe un empire ? Que m'importe ce ciel , ce jour que je respire? Je dus y renoncer alors que dans ces lieux Mon époux fut trahi des mortels et des dieux. O pertidie ! ô crime ! ô jour fatal au monde! O mort toujours présente à ma douleur profonde ! J'entends encor ces voix , ces lamentables cris , Ces cris : « Sauvez le roi , son épouse , et ses fils ! >; Je vois ces murs sanglants, ces portes embrasées , Sous ces lambris fumants ces femmes écrasées , Ces esclaves fuyants , le tumulte , l'effroi. Les armes , les Uambeaux, la mort autour de moi, Là , nageant dans son sang , et souillé de poussière, Tournant encor vers moi sa mourante paupière , Cresphonte en expirant me serra dans ses bras ; Là, deux fils malheureux, condamnés au trépas, Tendres et premiers fruits d'une union si chère , Sanglants et renversés sur le sein de leur père , A peine soulevaient leurs innocentes mains. Hélas ! ils m'imploraient contre leurs assassins. Égisthe échappa seul; un dieu prit sa défense : Veille sur lui, grand dieu, qui sauvas son enfance I Qu'il vienne; que Narbas le ramène à mes yeux , Du fond de ses déserts au rang de ses aïeux l J'ai suppoité quinze ans mes fers et son absence ; Qu'il règne au lieu de moi : voilà ma récompense-