‹ ThéatreChapitre 310 sur 520 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

De Sémiramis.

Par tout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire , monseigneur, vous voyez que c'était une entreprise assez hardie de représenter Sémiramis assemblant les ordres de l'État pour leur annoncer son mariage ; l'ombre de Ninus sortant de son tombeau , pour prévenir un inceste , et pour venger sa mort ; Sémiramis entrant dans ce mausolée, et en sortaut expirante , et percée de la main de son lils. Il était à craindre que ce spectacle ne révoltât : et d'abord, en effet, la plupart de ceux qui fréquentent les spectacles , accoutumés à des élégies amoureuses , se liguèrent contre ce nouveau genre de tragédie. On dit qu'autrefois , dans une ville de la Grande-Grèce , on proposait des prix pour ceux qui inventeraient des plaisirs nouveaux. Ce fut ici tout le contraire. Mais, quelques efforts qu'on ait faits pour faire tomber cette espèce de drame, vraiment terrible et tragique, on n'a pu y réussir : on disait et on écrivait de tous côtés que l'on ne croit plus aux revenants , et que les apparitions des morts ne peuvent être que puériles aux yeux d'une nation éclairée. Quoi ! toute l'antiquité aura cru ces prodiges , et il ne sera pas permis de se conformer à l'antiquité! Quoi I notre religion aura consacré ces coups extraordioaires de la Providence, et il serait ridicule de les renouveler !

Les Romains philosophes ne croyaient pas aux revenants du temps des empereurs , et cependant le jeune Pompée évoque une ombre dans la Pharsale. Les Anglais ne croient pas assurément plus que les Romains aux revenants ; cependant ils voient tous les jours avec plaisir, dans la tragédie û'Hamlel, l'ombre d'un roi qui parait sur le théâtre dans une occasion à peu près semblable à celle ou l'on a vu à Paris le spectre de Ninus. Je suis bien loin assurément de justilicr en tout la tragédie (THamlet : c'est une pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de l'Italie. Hamlet y devient fou au second acte , et sa maîtresse devient folle au troisième; le prince tue le père de sa maitresse, feignant de tuer un rat, et l'héroïne se jette dans la rivière. On fait sa fosse sur le théâtre ; des fossoyeurs disent des quolibets dignes d'eux, en tenant dans leurs mains des tètes de morts; le prince Hamlet répond à leurs grossièretés abominables par des folies non moins dégoûtantes. Pendant ce temps-là, un des acteurs fait la con(|uète de la Pologne. Hamlet, sa mère, et son beau-père, boivent ensemble sur le théâtre : on chante à table , on s'y querelle, on se bat , on se tue. On croirait que cet ouvrage est le fruit de l'imagination d'un sauvage ivre. Mais parmi ces irrégularités grossières , qui rendent encore aujourd'hui le théâtre anglais si absurde et si

barbare, on trouve dans Hamlet, par une bizarrerie encore' plus grande , des traits sublimes , dignes des plus grands génies. Il semble que la nature se soit plu à rassembler dans la tète de Sbakspeare ce qu'on peut imaginer de plus fort et de plus grand , avec ce que la grossièreté sans esprit peut avoir de plus bas et de plus détestable.

Il faut avouer que , parmi les beautés qui étincellent au milieu de ces terribles extravagances , l'ombre du père d'Hamlet est un des coups de théâtre les plus frappants. Il fait toujours un grand effet sur les Anglais, je dis sur ceux qui sont le plus instruits , et qui sentent le mieux toute l'irrégularité de leur ancien théâtre. Cette ombre inspire plus de terreur à la seule lecture ^ que n'en fait naître l'apparition de Darius dans la tragédie d'Eschyle intitulée les Perses. Pourquoi? parce que Darius, dans Eschyle, ne parait que pour annoncer lesmaliieurs de sa famille; au lieu que, dans Sbakspeare, l'ombre du père d'Hamlet vient demander vengeance , vient révéler des crimes secrets : elle n'est ni inutile , ni amenée par force; elle sert à convaincre qu'il y a un pouvoir invisible qui est le maitre de la nature. Les hommes, qui ont tous un fonds de justice dans le cœur , souhaitent naturellement que le ciel s'intéresse à venger l'innocence : on verra avec plaisir, en tout temps et en tout pays, qu'un Être suprême s'occupe à punir les crimes de ceux que les hommes ne peuvent appeler en jugement; c'est une consolalion pour le faible , c'est un frein pour le pervers qui est puissant :

Du ciel, quand ille faut, la justice suprême Suspend l'ordre éternel établi par lui-même; 11 permet à la mort d'interrompre ses lois, Pour l'effroi de la terre , et l'exemple des rois. Voilà ce que dit à Sémiramis le pontife de Babylone , et ce que le successeur de Samuel aurait pu dire à Saûl quand l'ombre de Samuel vint lui annoncer sa condamnation.

Je vais plus avant, et j'ose affirmer que, lorsqu'un tel prodige est annoncé dans le commencement d'une tragédie, quand il est préparé, quand on est parvenu enfin jusqu'au point de le rendre nécessaire, de le faire désirer même par les spectateurs, il se place alors au rang des choses naturelles.

On sait bien que ces grands artifices ne doivent pas être prodigués :

« Née deus intersit , nisi dignus vindice nodus... » UoK., Art poét. , i9t.

Je ne voudrais pas assurément, à l'imitation d'Euripide, faire descendre Diane à la fin de la tragédie de Phèdre, ni Minerve dans Ylphigénie en Tauride. Je ne voudrais pas, comme Sbakspeare, faire apparaître à Brutus son mauvais génie. Je voudrais que

de telles hardiesses ne fussent employées que quand elles servent à la fois à mettre dans la pièce de l'intrigue et de la terreur : et je voudrais surtout que l'intervention de ces êtres sur^ naturels ne parut pas absolument nécessaire. Je m'explique : si le nœud d'un poëme tragique est tellement embrouillé qu'on ne puisse se tirer d'embarras que par le secours d'un prodige, le spectateur sent la gène ou l'auteur s'f^st mis , et la faiblesse de la ressource; il ne voit qu'un écrivain qui se tire maladroitement d'un mauvais pas. Plus d'illusion , plus d'intérêt : «Qaodcumqueostendis mihi sic, iticredulu-; odi.»

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