HOR., J
Mais je suppose que l'auteur d'une tragédie se fut proposé pour but d'avertir les hommes que Dieu punit quelquefois de grands crimes par des voies extraordinaires ; je suppose que sa pièce fut conduite avec un tel art que le spectateur attendit à tout moment l'ombre d'un prince assassiné qui demande vengeance, sans que cette apparition fût une ressource absolument nécessaire aune intrigue embarrassée: je dis qu'alors ce prodige, bien ménagé, ferait un très-grand effet en toute langue, en tout temps , et en tout pays.
Tel est à peu près l'artilice de la tragédie de Séiniramis faux beautés près, dont je n'ai pu l'orner ). On voit, dès la première scène , que tout doit se faire par le ministère céleste ; tout roule d'acte en acte sur cette idée. C'est un dieu vengeur qui inspire à Sémiramis des remords qu'elle n'eût point eus dans ses prospérités , si les cris de Ninus même ne fussent venus l'épouvanter au milieu de sa gloire. C'est ce dieu qui se sert de ces remords mêmes qu'il lui donne pour préparer son châtiment; et c'est de là même que résulte l'instruction qu'on peut tirer de la pièce. Les anciens avaient souvent , dans leurs ouvrages , le but d'établir quelque grande maxime; ainsi Sophocle linit son Œdipe , en disant qu'il ne faut jamais appeler un homme heureux avant sa mort : ici toute la morale de la pièce est renfermée dans ces vers :
II est donc des forfaits
Que le courroux des dieux ne pardonne jamais!
maxime bien autrement importante que celle de Sophocle. Mais quelle instruction, dira-t-on, le commun des hommes peut-il lirer d'un crime si rare, et d'une punition plus rare encore? J'avoue que la catastrophe de Sémiramis n'arrivera pas souvent; mais ce qui arrive tous les jours se trouve dans les derniers vers de la pièce :
Apprenez tons du moins
Que les crimes secrets ont les dieux pour téiuoins;
11 y a peu de familles sur la terre où l'on ne puisse quciciuelois
i>'appliquer ces vers; c'est par là que les sujets tragiques les plus au-dessus des fortunes communes ont les rapports les plus vrais avec les mœurs de tous les hommes.
Je pourrais surtout appliquer à la tragédie de Sémiramis la morale par laquelle Euripide linit son Alceste, pièce dans laquelle le merveilleux règne bien davantage : « Que les dieux « emploient des moyens étonnants pour exécuter leurs éternels « décrets ! Que les grands événements qu'ils ménagent surpas- « sent les idées des mortels! »
Enfin , monseigneur , c'est uniquement parce que cet ouvrage respire la morale la plus pure, et même la plus sévère , que je le présente à Votre Éminence. La véritable tragédie est l'école de la vertu ; et la seule différence qui soit entre le théâtre épuré et les livres de morale, c'est que l'instruction se trouve dans la trag édie toute en action , c'est qu'elle y est intéressante , et qu'elle se montre relevée des charmes d'un art qui ne fut inventé autretrefois que pour instruire la terre et pour bénir le ciel , et qui, par cette raison, fui appelé le langage des dieux. Vous qui joignez ce grand art à tant d'autres , vous me pardonnez, sans doute, le long détail où je suis entré sur des choses qui n'avaient pas peut-être été encore tout à fait édaircies , et qui le seraient , si Votre Éminence daignait me communiquer ses lumières suc l'antiquité, dont elle a une si profonde connaissance.
SEMIRAMIS
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
REPRÉSE:ïTÉE pour la première fois le 29 AOUT 171S.
PERSONNAGES
SÉ.MIRAMIS , reine de Babylone.
ARZACE, ouNINIAS, fils de Sémiramîs.
AZÉMA , princesse du sang de Bélua.
ASSUR , prince du sang de Bélus.
OROKS, grand prêtre.
OTANE , ministre attaché à Scmiramis.
MITRANE, ami d'Arzace.
CÉDAR , attaché à Assur.
GARDES , mages , ESCLAVES, SUITE.
La scène est à