‹ ThéatreChapitre 390 sur 520 · ACTE 11, SCÈNE HI · texte numérisé non relu

ACTE 11, SCÈNE HI

César te défendra : compte sur mon senice. Je ne peux te trahir ; n'exige rien de plus.

CATILINA

l£t tu bornerais là tes vœux irrésolus?

C'est à parler pour moi que tu peux te réduire?

CÉSAR

J'ai pesé tes projets , je ne veux pas leur nuire ; Je peux leur applaudir, je n'y veux point entrer.

CATILINA

J'entends : pour les heureux tu veux te déclarer. Des premiers mouvements spectateur immobile , Tu veux ravir les fi uits de la guerre civile , Sur nos communs débris établir ta grandeur.

CÉSAR

Non, je veux des dangers plus dignes de mon cœur. Ma haine pour Caton, ma tière jalousie Des lauriers dont Pompée est couvert en Asie , Le crédit , les honneurs , l'éclat de Cicéron, Ne m'ont déterminé qu'à surpasser leur nom. Sur les rives du Rhin , de la Seine et du Tage , La victoire m'appelle; et voilà mon partage.

CATILINA

Commence donc par Rome, et songe que demain J'y pourrais avec toi marcher en souverain.

CÉSAR

Ton projet est bien grand , peut-être téméraire ; Il est digne de toi; mais, pour ne te rien taire, Plus il doit t'agrandir, moins il est (ait pour moi.

CATILINA

Comment ?

CÉSAR

Je ne veux pas servir ici sous toi.

CATILINA

Ah ! crois qu'avec César on partage sans peine.

CÉSAR

On ne partage point la grandeur souveraine. Va , ne te flatte pas que jamais à ton char L'heureux Caliliiia puisse enchaîner César. Tu m'as vu ton ami, je le suis, je veux l'être; Mais jamais mon ami ne deviendra mon maître. Pompée en serait digne, et s'il l'ose tenter,

Ce bras levé sur lui l'attend pour l'aiTêter,

Sylla, dont tu reçus la valeur en partage,

Dont j'estime l'audace , et dont je hais la rage ,

Sylla nous a réduits à la captivité :

Mais s'il ravit l'empire , il l'avait mérité;

n soumit l'Hellespont, il fit trembler l'Euplirate,

Il subjugua l'Asie , il vainquit Mitbridate.

Qu'as-tu fait? quels États, quels fleuves, quelles mers,

Quels rois par toi vaincus ont adoré nos fers?

Tu peux , avec le temps, être un jour un grand liomme;

Mais tu n'as pas acquis le droit d'asservir Rome;

Et mon nom , ma grandeur, et mon autorité,

N'ont point encor l'éclat et la maturité,

Le poids qu'exigerait une telle entreprise.

Je vois que tôt ou tard Rome sera soumise.

J'ignore mon destin ; mais si j'étais un jour

Forcé par les Romains de régner à mon tour,

Avant que d'obtenir une telle victoire ,

J'étendrai , si je puis, leur empire et leur gloire;

Je serai digne d'eux , et je veux que leurs fers ,

D'eux-mêmes respectés , de lauriers soient couverts.

CATILINA

Le moyen que je t'offre est plus aisé peut-être.

Qu'était donc ce Sylla qui s'est fait notre maître ?

Il avait une armée, et j'en forme aujourd'hui;

11 m'a fallu créer ce qui s'offrait à lui;

Il profita des temps , et moi je les fais naître.

Je ne dis plus qu'un mot : il fut roi, veux-tu l'être?

Veux- tu de Cicéron subir ici la loi,

Vivre son courtisan, ou régner avec moi?

CÉSAR

Je ne veux l'un ni l'autre : il n'est pas temps de feindre.

J'estime Cicéron sans l'aimer ni le craindre.

Je t'aime , je l'avoue , et je ne te crains pas.

Divise le sénat , abaisse des ingrats ,

Tu le peux , j'y consens : mais si ton âme aspire

Jusqu'à m'oser soumettre à ton nouvel empire.

Ce cœur sera fidèle à tes secrets desseins,

Et ce bras combattra l'ennemi des Romains.

(Il sort.)

Page 1