ÉPITRE DÉDICATOIRE
On ne peut comparer VOrphdin de Tchao qu'aux tragédies anglaises et espagnoles du dix-septième siècle, qui ne laissent pas encore de plaire au delà des Pyrénées et de la mer. L'action de la pièce chinoise dure vingt-cinq ans, comme dans les farces monstrueuses de Shakspeare et de Lope de Vega , qu'on a nommées tragédies; c'est un entassement d'événements incroyables. L'ennemi de la maison de Tchao veut d'abord en faire périr le chef en lâchant sur lui un gros dogue , qu'il fait croire être doué de l'instinct de découvrir les criminels, comme Jacques Aymar,parminous,devinait les voleurs par sa baguette. Ensuite il suppose un ordre de l'empereur , et envoie à son ennemi Tchao une corde , du poison et un poignard; Tchao chante selon l'usage, et se coupe la gorge, en vertu de l'obéissance que tout homme sur la terre doit, de droit divin, à un empereur de la Chine. Le persécuteur fait mourir trois cents personnes de la maison de Tchao. La princesse , veuve , accouche de l'orphelin. On dérobe cet enfant à la fureur de celui qui a exterminé toute la maison , et qui veut encore faire périr au berceau le seul qui reste. Cet exterminateur ordonne qu'on égorge dans les villages d'alentour tous les enfants , alin que l'orphelin soit enveloppé dans la destruction générale.
On croit lire les Mille et une ISuits en action et en scènes; mais, malgré l'incroyable, il y règne de l'intérêt; et, malgré la foule des événements , tout est de la clarté la plus lumineuse : ce sont là deux grands mérites en tout temps et chez toutes les nations ; et ce mérite manque à beaucoup de nos pièces modernes. 11 est vrai que la pièce chinoise n'a pas d'autres beautés : unité de temps et d'action, développements de sentiments, peinture des mœurs , éloquence, raison , passion, tout lui manque ; et cependant, comme je l'ai déjà dit, l'ouvrage est supérieur à tout ce que nous faisions alors.
Comment les Chinois , qui, au quatorzième siècle, et si longtemps auparavant, savaient faire de meilleurs ppêmes dramatiques que tous les Européans ^ , sont-ils restés toujours dans l'enfance grossière de l'art , tandis qu'à force de soins et de temps notre nation est parvenue à produire environ une douzaine de pièces qui, si elles ne sont pas parfaites , sont pourtant fort au-dessus de tout w que le reste de la terre a jamais produit en ce genre ? Les Chinois, comme les autres Asiatiques, sont demeurés aux premiers éléments de la poésie, de l'éloquence , de la physique, de l'astronomie , de la peinture , connus par eux si longtemps avant nous. Il leur a été donné de
' Le P. du llaldc, tous 1ns ailleurs des Lettres édifiantes , tous les woyagcurs, ont toujours écrit Européans ; ce n'est que depuis quelques années qu'on s'est avisc^ d'imprimer pAtropéem.
.y. 6 Ë PITRE DÉDICATOIRE.
commencer en tout plus tôt que les autres peuples, pour ne l'aire ensuite aucun progrès. Ils ont ressemblé aux Égyptiens , qui , ayant d'abord enseigné les Grecs , finirent par n'être pas capables d'être leurs disciples.
Ces Cliinois , chez qui nous avons voyagé à travers tant de périls , ces peuples de qui nous avons obtenu avec tant de peine la permission de leur apporter l'argent de l'Europe , et de venir les instruire , ne savent pas encore à quel point nous leur sommes supérieurs -, ils ne sont pas assez avancés pour oser seulement vouloir nous imiter. Nous avons puisé dans leur hiS' toire des sujets de tragédie , et ils ignorent si nous avons une histoire.
Le célèbre abbé Metastasio a pris pour sujet d'un de ses poèmes dramatiques le même sujet à peu près que moi , c'est-àdire un orphelin échappé au carnage de sa maison; et il a puisé cette aventure dans une dynastie qui régnait neuf cents ans avant notre ère.
La tragédie chinoise de VOrphelin de Tchao est tout un autre sujet. J'en ai choisi un*tout différent encore des deux autres, et qui ne leur ressemble que par le nom. Je me suis arrêté à la grande époque de Gengis-kan , et j'ai voulu peindre les mœurs des Tartares et des Chinois. Les aventures les plus intéressantes ne sont rien quand elles ne peignent pas les mœurs; et celte peinture , qui est un des plus grands secrets de l'art , n'est encore qu'un amusement frivole quand elle n'inspire pas la vertu.
J'ose dire que depuis la Henriade jusqu'à Zaïre, et jusqu'à cette pièce danoise , bonne ou mauvaise, tel a été toujours le principe qui m'a inspiré; et que, dans l'histoire du siècle de Louis XIV, j'ai célébré mon roi et ma patrie, sans flatter ni l'un ni l'autre. C'est dans un tel travail que j'ai consumé plus de quarante années. Mais voici ce que dit un auteur chinois , traduit en espagnol par le célèbre Navarette :
« Si tu composes quelque ouvrage , ne le montre qu'à tes 't amis : crains le public et tes confrères; car on falsifiera, on '( empoisonnera ce que tu auras fait, et on t'imputera ce que tu '( n'auras pas fait. La calomnie, qui a cent trompettes, les fera « sonner pour te perdre, tandis que la vérité, qui est muette, a restera auprès de toi. Le célèbre Ming fut accusé d'avoir mal « pensé du Tien et du Li , et de l'empereur Vang ; on trouva le « vieillard moribond qui achevait le panégyrique de Vang , et un « hymne au Tien et au Li , etc. »
L'ORPHEIJN