ÉPITRE DÉDICATOIRE
conquis encore ce grand empire, au commencement du siècle passé, Us sii sont soumis une seconde fois à la sagesse des vaincus; et lea deux peuples n'ont formé qu'une nation, gouvernée par les plus anciennes lois du monde; événement frappant, qui a été le premier but de mon ouvrage.
La tragédie chinoise qui porte le nom de l'Orphelin est tirée d'un recueil immense des- pièces de théâtre de cette nation : elle cultivait depuis plus de .trois mille ans cet art, inventé un peu plus tard par les Grecs , de faire des portraits vivants des actions des hommes , et d'établir de ces écoles de morale où l'on enseigne la vertu en action et en dialogues. Le poëme dramatique ne fut donc longtemps en honneur que dans ce vaste pays de la Chine, séparé et ignoré du reste du monde , et dans la seule ville d'Athènes. Rome ne le cultiva qu'au bout de quatre cents années. Si vous le cherchez chez les Perses, chez les Indiens, qui passent pour des peuples inventeurs, vous ne l'y trouvez pas ; il n'y est jamais parvenu. L'Asie se contentait des fables de Pilpay et de Lokmaa , qui renferment toute la morale , et qui instruisent en allégories toutes 1 es nations et tous les siècles.
11 semble qu'après avoir fait parler les animaux , il n'y eût qu'un pas à faire pour faire parler les hommes , pour les introduire sur la scène, pour former l'art dramatique: cependant ces peuples ingénieux ne s'en avisèrent jamais. On doit inférer de laque les Chinois, les Grecs et les Romains , sont les seuls peuples anciens qui aient connu le véritable esprit de la société. Rien, en effet, ne rend les hommes plus sociables , n'adoucit plus leurs mœurs, ne perfectionne plus leur raison, que de les rassembler pour leur faire goûter ensemble les plaisirs purs de l'esprit : aussi nous voyons qu'à peine Pierre le Grand eut policé la Russie et bâti Pétersbourg, que les théâtres s'y sont établis. Plus l'Allemagne s'est perfectionnée, et plus nous l'avons vue adopter nos spectacles : le peu de pays où ils n'étaient pas reçus dans le siècle passé n'étaient pas rais au rang des pays civilisés.
r Orphelin de Tchao est un monument précieux qui sert plus à faire connaître l'esprit de la Chine que toutes les relations qu'on a faites et qu'on fera jamais de ce vaste empire. Il est vrai que cette pièce est toute barbare, en comparaison des bons ouvrages de nos jours ; mais aussi c'est un chef-d'œuvre, si on la compare à nos pièces du quatorzième siècle. Certainement nos troubadours , notre basoche , la société des Enfants sans souci , et de la Mère sotte , n'approchaient pas de l'auteur chinois. Il faut encore remarquer que cette pièce est écrite dans la langue des mandarins, qui n'a point changé, et qu'à peine entendons-nous la langue qu'on parlait du temps de Louis XII et de Charles VIT.