ACTE I, SCENE I
Lui qui traîne après soi tant de rois ses suivants , Dont le nom seul impose au reste des vivants!
IDAMÉ
C'est lui-même, Asséli : son superbe courage, Sa future grandeur , brillaient sur son visage ; Tout semblait , je l'avoue , esclave auprès de lui; Et lorsque de la cour il mendiait l'appui,
Inconnu , fugitif, il ne parlait qu'en maître.
Il m'aimait ; et mon cœur s'en applaudit peut-être ;
Peut-être qu'en secret je tirais vanité
D'adoucir ce lion dans mes fers arrêté ,
De plier à nos mœurs cette grandeur sauvage ,
D'instruire à nos vertus son féroce courage.
Et de le rendre enfin , grâces à ces liens ,
Digne un jour d'être admis parmi nos citoyens.
Il eût servi l'État , qu'il détruit par la guerre :
Un refus a produit les malheurs de la terre.
De nos peuples jaloux tu connais la fierté.
De nos arts , de nos lois l'auguste antiquité,
L'ne religion de tout temps épurée.
De cent siècles de gloire une suite avérée;
Tout nous interdisait , dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les nations.
Enfin un autre hymen , un plus saint nœud m'engage :
Le vertueux Zamti mérita mon suffrage.
Qui l'eût cru , dans ces temps de paix et de bonheur ,
Qu'un Scythe méprisé serait notre vainqueur.^
Voilà ce qui m'alarme , et qui me désespère.
J'ai refusé sa main ; je suis éi)0use et mère :
Il ne pardonne pas : il se vit outrager;
Et l'univers sait trop s'il aime à se venger.
Étrange destinée, et revers incroyable !
Est-il possible, ô dieu, que ce peuple innombrable
Sous le glaive du Scythe expire sans combats,
Comme de vils troupeaux que l'on mène au trépas ?
ASSÉLI.
Les Coréens, dit -on , rassemblaient une armée ; Mais nous ne savons rien que par la renommée , Et tout nous abandonne aux mains des destructeurs.
mAMÉ.
Que cette incertitude augmente mes douleurs!
550 L'ORPHELLN DE LA CfflNE.
J'ignore à quel excès parviennent nos misères,
Si l'enipeieur encore au palais de ses pères
A trouvé quelque asile , ou quelque défenseur;
Si la reine est tombée aux mains de l'oppresseur ;
Si l'un et l'autre touciie à son heure fatale.
Hélas! ce dernier fruit de leur foi conjugale.
Ce malheureux enfant, à nos soins confié.
Excite encor ma crainte , ainsi que ma pitié.
]\Ion époux au palais porte un pied téméraire;
Une ombre de respect pour son saint ministère
Peut-être adoucira ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces brigands aux meurtres acharnés ,
Qui remplissent de sang la terre intimidée,
Ont d'un dieu cependant conservé quelque idée :
Tant la nature même , en toute nation ,
Grava l'Être suprême et la religion!
Mais je me flatte en vain qu'aucun respect les touche ;
La crainte est dans mon cœur, et l'espoir dans ma boucht
Je me meurs...