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CHOEUR DES ROMAINS

«Personnel non, Brutus, personne!

BRL'TUS.

« Ainsi donc je n'ai offensé personne. Voici le corps du dicta- « leur qu'on vous apporte ; les derniers devoirs lui seront ren- « dus par Antoine , par cet Antoine qui , n'ayant point eu de u part auchàliment de César , en retirera le même avantage que « moi ; et que chacun de vous sente le bonheur inestimable d'être « libre ! Je n'ai plus qu'un mot à vous dire : j'ai tué de celte « main mon meilleur ami pour le salut de Rome; je garde ce « même poignard pour moi , quand Rome demandera ma vie. LE cnoEUR .

« Vivez , Brutus ! vivez à jamais ! »

Après cette scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains à qui Brutus avait inspiré sa rigueur et sa barbarie. Antoine, par un discours artificieux, ramène insensiblement ces esprits superbes; et quand il les voit radoucis, alors il leur montre le corps de César; et, se servant des ligu^^es les plus pathétiques, il les excite au tumulte et ;i la vengeance. Peutêtre les Français ne souffriraient pas (|ue l'on fil paraître sur leurs théâtres un chœur composé d'artisans et de plébéiens romains , que le corps sanglant de César y fut exposé aux yeux du p€uple, et qu'on excitai ce peuple à la vengeance, du haut de la tribune aux harangues : c'est à la coutume , (jui est la reine de ce monde, à changer le goût des nations, et à tourner en plaisir les objets de noire aversion-

Spectacles horribles chez les Grecs.

Les Grecs ont hasardé des spectacles non moins révoltants pour nous. Hippoljie , brisé par sa chute, vient compter ses blessures et pousser des cris douloureux. Philoctète tombe dans ses accès de souffrance ; un sang noir coule de sa plaie. OEdipe, couvert du sang qui dégoutte encore des restes de ses yeux qu'il vient d'arracher, se plaint des dieux et des hommes. On entend les cris de Clytemnestre que son propre fils égorge , et Electre crie sur le théâtre : « Frappez , ne l'épargnez pas ! elle n'a pas épargné notre père, v Promélhée est attaché sur un rocher avec des clous qu'on lui enfonce dans l'estomac et dans les bras. Les Furies répondent à l'ombre sanglante de Clytemnestre par des hurlements sans aucune articulation. Beaucoup de tragédies grecques , en un mot , sont remplies de cette terreur portée à l'excès.

Je sais bien que les tragiques grecs , d'ailleurs supérieurs aux anglais, ont erré en prenant souvent l'horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l'incroyable pour le tragique et le merveilleux. L'art était dans son enfance du temps d'Eschyle, comme à Londres du temps de Shakspeare; mais, parmi les grandes fautes des poêles grecs, et même des vôtres, on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés; et si quelques Français qui ne connaissent les tragédies et les mœurs étrangères que par des traditions et sur des ouï-dire, les condamnent sans aucune restriction, ils sont, ce me semble, comme des aveugles qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleurs vives , parce qu'ils en compteraient les épines à tâtons. Mais si les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance , et si les Anglais surtout ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles, nous autres Français, aussi scrupuleux que vous avez été téméraires, nous nous arrêtons trop , de peur de nous emporter; et quelquefois nous n'arrivons pas au tragique, dans la crainte d'en passer les bornes.

Je suis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage , comme elle l'est dans Shakspeare et dans ses successeurs , qui , n'ayant pas son génie , n'ont imité que ses défauts; mais j'ose croire qu'il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui, bien ménagées , représentées avec art , et surtout adoucies par le charme des beaux vers , pourraient nous faire une sorte de plaisir dont nous ne nous doutons pas.

Il n'est point de serpeat, ni de monstre odieux, Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux. • BoïLEAU, Artpoct., ru, 1-2.

Bienséa/ices et unités.

Du moins que l'on me dise pourquoi il est permis à nos héros el à nos liéroïiies de théâtre de se tuer, et qu'il leur est défendu de tuer personne? La scène est-elle moins ensanglantée par la mort d'Atalide qui se poignarde pour son amant, qu'elle ne le serait par le meurtre de César : et si le spectacle du iils de Caton, qui parait mort aux yeux de son père, est l'occasion d'un discours admirable de ce vieux Romain; si ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui sont les plus grands partisans de la bienséance française ; si les femmes les plus délicates n'en ont point été choquées , pourquoi les Français ne s'y accoutumeraient-ils pas ? La nature n'est-e'lle pas la même dans tous les hommes ?

j Toutes ces lois, de ne point ensanglanter la scène, de ne point faire parler plus de trois interlocuteurs, etc. , sont des lois qui, ^ ce me semble , pourraient avoir quelques exceptions parmi nous\ comme elles en ont eu chez les Grecs. Il n'en est pas des ■ régies de la bienséance, toujours un peu arbitraires, comme des règles fondamentales du théâtre , qui sont les trois unités : il y aurait de la faiblesse et de la stérilité a étendre une action au delà de l'espace de temps et du lieu convenable. Demandez à quiconque aura inséré dans une pièce trop d'événements , la raison de cette faute : s'il est de bonne foi, il vous dira qu'il n'a pas eu assez de génie pour remplir sa pièce d'un seul fait ; et s'il prend deux jours et deux villes pour son action , croyez que c'est parce qu'il n'aurait pas eu l'adresse de la resserrer dans l'espace de trois heures dans l'enceinte d'un palais , comme l'exige la vraisemblance. Il en est tout autrement de celui qui iiasarderait un spectacle horrible sur le théâtre : il ne choquerait point la vraisemblance; et cette hardiesse , loin de supposer de la l'aiblcsse dans l'auteur , demanderait au contraire un. grand génie pour mettre, par ses vers, de la véritable grandeur dans une action qui, sans un style sublime, ne serait qu'atroce el dégoûtante.

Cinquième acte de Rodogune.

Voilà ce qu'a osé tenter une fois notre grand Corneille , dans sa Rodogui^e. Il fait paraître une mère qui , en présence de la cour et d'un ambassadeur , veut empoisonner son Iils et sa belle-tille, après avoir tué son autre fils de sa propre main. Elle leur présente la coupe empoisonnée; et, sur leurs refus et leurs soupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu'elle leur destinait. Des coups aussi terribles ne doivent pas être prodigués, et il n'appartient pas à toul le monde d'oser les frapper. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, el

une exécution de maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakspeare, par exemple, a été le seul parmi eux qui ait su évoquer et faire parler des ombres avec succès : Within that circle none durst niove but be. Pompe et dignité du spectacle dans la tragédie.

Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante , plus elle deviendrait insipide, si elle était souvent répétée; à peu près comme les détails des batailles , qui , étant par eux-mêmes ce qu'il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux, à force de reparaître souvent dans les histoires. La seule pièce où M. E.acine ait mis du spectacle, c'est son chef-d'œuvre d'Athalie. On y voit un enfant sur un Irône, sa nourrice el des prêtres qui l'environnent, une reine qui commande à ses soldats de le massacrer, des lévites armés qui accourent pour le défendre. Toute cette action est pathétique; mais si le style ne l'était pas aussi, elle ne serait que puérile.

Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant , plus on s'impose la nécessité de dire de grandes choses ; autrement on ne serait qu'un décorateur, et non un poète tragique. Il y a pn-s de trente années qu'on représenta la tragédie de Montezume , à Paris ; la scène ouvrait par un spectacle nouveau ; c'était un palais d'un goût magnifique et barbare: Montezume paraissait avec un habit singulier ; des esclaves armés de flèches étaient dans le -fond; autour de lui étaient huit grands de sa cour, prosternés le visage contre terre : Montezume commençait la pièce en leur disant :

Levez-vous ; voire roi vous permet aujourd'hui Et de l'envisager, et de parler à lui.

Ce spectacle charma : mais voilà tout ce qu'il y eut de beau dans cette tragédie-

Pour moi,j'avOue que ce n'a pas été sans quelque crainte que j'ai introduit sur la scène française le sénat de Rome, en robes rouges, allant aux opinions. Je me souvenais que lorsque j'introduisis autrefois dans Œdipe un chœur de Thébains qui disait,

O mort , nous implorons ton funeste secours !

0 mort , viens nous sauver, viens terminer nos jours !

le parterre, au lieu d'être frappé du pathétique qui pouvait être en cet endroit, ne sentit d'abord que le prétendu ridicule d'avoir mis ces vers dans la bouche d'acteurs peu accoutumés , et il lit un éclat de rire. C'est ce qui m'a empêché, dans Drul.us, de faire parler les sénateurs quand Titus est accusé devant eux , et d'aug'menter la terreur de la situation en exprimant l'étonnement et la douleur de ces pères de Rome , qui sans doule de-

valent marquer leur surprise autrement que par un jeu muet , qui même n'a pas été exécuté. v^

Les Anglais donnent beaucoup plus à l'action que nous, iU parlent plus aux yeux : les Français donnent plus à l'élégance, à l'harmonie , aux charmes des vers. Il est certain qu'il est plus diflicile de bien écrire que de mettre sur le théâtre des assassinats, des roues, des potences, des sorciers et des revenantSj^ Aussi la tragédie de Caton, qui fait tant d'honneur à M. Addison, votre successeur dans le ministère; cette tragédie, la seule bien écrite d'un bout à l'autre chez votre nation, à ce que je vous ai entendu dire à vous-même, ne doit sa grande réputation qu'à ses beaux vers, c'est-à-dire à des pensées fortes et vraies, exprimées en vers harmonieux. Ce sont les beautés de détail qui soutiennent les ouvrages en vers, et qui les font passer à la postérité. C'est souvent la manière singulière de dire des choses communes; c'est cet art d'embellir par la diction ce que pensent et ce que sentent tous les hommes, qui fait les grands poètes. Il n'y a ni sentiments recherchés, ni aventure romanesque, dans le quatrième livre de Virgile ; il est tout naturel, et c'est l'effort de l'esprit humain. M. Racine n'est si au-dessus des autres qui ont tous dit les mêmes choses que lui, que parce qu'il les a mieux dites. Corneille n'est véritablement grand que quand il s'exprime aussi bien qu'il p^nse. Souvenons-nous de ce précepte de Despréaux {.4rt poe'h, Ml, 157-58):

Et que tout ce qu'il dit, facile à retenir.

De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

Voilà ce que n'ont point tant d'ouvrages dramatiques que l'art d'un acteur, et la ligure et la voix d'une actrice, ont fait valoir sur nos théâtres. Combien de pièces mal écrites ont eu plus de représentations que C//j»?rt et 5n7rt««jc«s .' Mais on n'a jamais retenu deux vers de ces faibles poèmes, au lieu qu'on sait une partie de Britannicus et de Cinna par cœur. En vain le Régiilus de Pradon a fait verser des larmes par quelques situations touchantes: cet ouvrage et tous ceux qui lui ressemblent sont méprisés, tandis que leurs auteurs s'applaudissent dans leurs préfaces.

De ramoiir.

Des critiques judicieux pourraient me demander pourquoi j'ai parié d'amour dans une tragédie dont le titre est Jimius Bruius ; pourquoi j'ai mclé cette passion avec l'austère vertu du sénat romain et la politique d'un ambassadeur.

On reproche à notre nation d'avoir amolli le théâtre par trop de tendresse; et les Anglais méritent bien le même reproche depuis prés d'un siècle , car vous ave/, toujours un peu pris

nos modes el nos vices. Mais me permettez-vous de vous dire mon sentiment sur cotte matière?

Vouloir de l'amour dans toutes les tragédies me paraît un goût efféminé ; l'en proscrire toujours est uae. mauvaise humeur bien déraisonnable.

Le théâtre, soit tragique , soit comique, est la peluture vivante des passions humaines. L'ambition d'un prince est représentée dans la tragédie : la comédie tourne en ridicule la vanité d'un bourgeois. Ici, vous riez de la coquetterie et des intrigues d'une citoyenne; là, vous pleurez la malheureuse passion de Phèdre : de même, l'amour vous amuse dans un roman , el il vous transporte dans la Didon de Virgile. L'amour ^ans une tragédie n'est pas plus un défaut essentiel que dans V Enéide; il n'est à reprendre que quand il est amené mal à propos, H)u traité sans art.

Les Grecs ont rarement hasardé cette passion sur le théâtre d'Athènes : premièL-ement , parce que leurs tragédies n'ayant roulé d'abord que sur des sujets terribles, l'esprit des spectateurs était plié à ce genre de spectacle; secondement, parce que les femmes menaient une vie beaucoup plus retirée que les nôtres, et qu'ainsi le langage de l'amour n'étant pas, comme aujourd'hui , le sujet de toutes les conversations, les poêles en étaient moins invités k traiter cette passion , qui de toutes est la plus difficile à représenter, par les ménagements délicats qu'elle demande. Une troisième raison , qui me parait assez forte , c'est que l'on n'avait point de comédiennes; les rôles des femmes étaient joués par des hommes masqués : il semble que l'amour eut été ridicule dans leur bouche.

C'est tout le contraire à Londres et à Paris ; et il faut avouer que les auteurs n'auraient guère entendu leurs intérêts, ni connu leur auditoire, s'ils n'avaient jamais fait parler les Oldiield , ou les Duclos et les Lecouvreur , que d'ambition et de politique.

Le mal est que l'amour n'est souvent chez nos héros de théâtre que de la galanterie ; et que chez les vôtres il dégénère quelquelois en débauche. Dans notre Alcibiade, pièce très-suivie , mais faiblement écrite , et ainsi peu estimée , on a admiré longtemps ces mauvais vers que récitait d'un ton séduisant l'Ésopus ' da dernier siècle :

Ali ! lorsque , pénétré d'un amour véritable , Et gémissant aux pieds d'un objet adorable. J'ai connu , dans ses yeux timides ou distraits , Que mes soins de son cœur ont pu troubler la paix ; Que , par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle,

» Le comédien Baron.

DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE. 7l

La mienne a pris encore une force nouvelle; Dans ces moments si doux, j'ai cent /ois éprouvé Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé.

Dans votre Venise sauvée, le Tieux Renaud veut violer la femme de Jaflier, et elle s'en plaint en termes assez indécents, jusqu'à dire qu'il est venu à elle unhuttori'd, déboulonné.

Pour que l'amour soit digne du théâtre tragique, il faut qu'il ^ soit le nœud nécessaire de la pièce, et non qu'il soit amené par la force, pour remplir le vide de vos tragédies et des nôtres, r^ii sont toutes trop longues; il faul que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et com- / battue par des remords. Il faut, ou que l'amour conduise aux / I malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dange- ' reux: ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu'il n'est/ pas invincible : sans cela ce n'est plus qu'un amour d'églogu/ ou de comédie.

C'est à vous, milord , à décider si j'ai rempli quelques-unes de ces conditions : mais que vos amis daignent surtout ne poiiit juger du génie et du goût de notre nation par ce discours et par celle tragédie que je vous envoie. Je suis peut-être un de ceux qui cultivent les lettres en France a', ec le moins de succès ; et si les sentiments que je soumets ici à votre censure sont désapprouvés, c'est à moi seul qu'en appartient le blâme.

Au reste, je dois vous dire que dans le grand nombre de fautes dont cette tragédie est pleine, il y en a quelques-unes contre 1 l'exacte pureté de notre langue. Je ne suis point un auteur assez îonsidérable pour qu'il me soit permis de passer quelquefois [)ar-dessus les règles sévères de la grammaire. Il y a un endroit m Tullie dit :

Rome et moi dans un jour ont vu changer iear sort.

Il fallait dire, pour parler purement :

Rome et moi dans nn jour avons changé de sort,

Tai fait la même faute en deux ou trois endroits ; et c'esf beaucoup trop dans un ouvrage dont les défauts sont rachetés )arsi peu de beautés.

laisl

TRAGEDIE EN CINQ ACTES, REPRÉSENTÉE TOUR LA PREMIERE FOIS LE 11 DÉCEMBRE 1730.

PERSONNAGES

JUNIUS BRUTUS, •) consuls

VALÉRIUS PUBLICOLA, j TITUS, fils de Brutus.

TULLIE, fille de Tarquin.

ALGINE, confidente de Tiillie.

ARONS, ambassadeur de Porscnna.

MESSALA, ami de Titus.

PROCULUS, tribun militaire.

ALBIN, confident d'Arons.

SÉNATECRS.

LICTEURS

La scène est à Rome.

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