‹ ThéatreChapitre 44 sur 520 · A MILORD BOLINGBROKE · texte numérisé non relu

A MILORD BOLINGBROKE

Si je dédie à un Anglais un ouvrage représenté à Paris, ce n'est pas , milord, qu'il n'y ait aussi dans ma patrie des juges très-éclairés , et d'excellents esprits auxquels j'eusse pu rendre cet hommage ; mais vous savez que la tragédie de Brutus est née en Angleterre. Vous vous souvenez que lorsque j'étais retiré à Wandsworth , chez mon ami M. Falkener, ce digne et vertueux citoyen , je m'occupai chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte de cette pièce , à peu près tel qu'il est aujourd'hui en vers français. Je vous en parlais quelquefois, et nous nous étonnions qu'aucun Anglais n'eut traité ce sujet, qui, de tous, est peut-être le plus convenable à votre théâtre ^ "Vous m'encouragiez à continuer un ouvrage susceptible de si grands sentiments. Souffrez donc que je vous présente Brutus, quoique écrit dans une autre langue, docte sennonls utriusque lùiffuœ, à vous qui me donneriez des leçons de français aussi bien que d'anglais, à vous qui m'apprendriez du moios à i-endre à ma langue cette force et cette énergie qu'inspire la noble liberté de penser; car les sentiments vigoureux de l'àme passent toujours dans le langage: et qui pense fortement parle de même.

Je vous avoue, milord, qu'a mon retour d'Angleterre, ou j'avais passé près de deux années dans une étude contiau(?il;; de votre langue, je me trouvai embarrassé lorsque je voulus composer une tragédie frança;se. Je m'étais presque accoutumé à penser en anglais; je sentais que les termes de ma langue ne venaient plus se présenter à mon imagination avec la même abMidance qu'auparavant : c'était comme un ruisseau dont la source avait été détournée ; il me fallut du temps et de la peine pour !e faire couler dans son premier lit. Je compris bien alors que, lK)ur réussir dans un art, il le faut cultiver toute sa vie.

De la rime, et de la difficulté de la versification française.

Ce quim'effraya )e plus en rentrant dans cette carrière, ce fut la sévérité de notre poésie , et l'esclavage de la rime. Je regrettais cette heureuse liberté que vous avez d'écrire vos tragédies en vers non rimes : d'allonger, et surtout d'accourcir presque

• Il y a uu Brutus d'un auteur nommé Lee; mais c'est un ouvrapc ignoré, qu'on ne représente jamais à Londres. (1749.)

DISCOURS SUR LA TRAGÉDIE. Gl I

tous vos mots, de faire enjaraber les vers les uns sur les au-' très, et de créer, dans le besoin, des termes nouveaux, qui sont toujours adoptés chez vous lorsqu'ils sont sonores, inteili- | gibles, et nécessaires. Un poète, disais-je, est un homme libre j qui asservit sa langue à son génie; le Français est un esclave delà rime, obligé de faire quelquefois quatre vers pour ex- 1 primer une pensée qu'un Anglais peut rendre en une seule ligne. ' / L'Anglais dit tout ce qu'il veut, le Français ne dit que ce qu'il / peiit; l'un court dans une carrière vaste, et l'autre marche avec / des entraves dans un chemin glissant et étroit.

Malgré toutes ces réflexions et toutes ces plaintes, nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime; elle est essentielle à la poésie française'[Notre langue ne comporte que peu d'inversions; nos vers ne souffrent point d'enjambement, du moins cette liberté est très-rare; nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves; nos césures et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la prose d'avec la versification : la rime est donc nécessaire aux vers français) De plus, tant de graLÏÏs'maft'rés q^i^^ ont fait des vers rimes, tels que les Corneille, les Racine, les Despréaux, ont tellement accoutumé nos oreilles à cette harmonie, que nous n'eu pourrions pas supporter d'autre; et, je le répète encore, quiconque voudrait se délivrer d'un fardeau qu'a porté le grand Corneille serait regardé avec raison, non pas comme un génie hardi qui s'ouvre une route nouvelle , mais comme un hoii'ime très-faible qui ne peut marcher dans l'ancienne carrière.

Tragédies en prose. »

On a tenté de nous donner des tragédies en prose; mais je ne crois pas que cette entreprise puisse désormais réussir : qui a le plus ne saurait se contenter du moins. On sera toujours mal venu à dire au public : Je viens diminuer votre plaisir. Si, au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronèse, quelqu'un venait placer ses dessins au crayon, n'aur^it-il pas tort de s'égaler à ces peintres? On est accoutumé dans les fêtes à des danses et a des» chants : serait-ce assez de marcher et de parler, sous prétexte qu'on marcherait et qu'on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel?

H y a grande apparence qu'il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, el, de plus, toujours des rimes sur les nôtres. C'est même à cette contrainte de la rime, à celte sévérité extrême de notre versification, que nous devons ces excellents ouvrages que nous avons dans notre langue. Nous voulons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée; nous exigeons rigoureuse-

ment dans un vers la même pureté, la même exactitude que dans la prose. INous ne permettons pas la moindre licence ; nous demandons qu'un auteur porte sans discontinuer toutes ces chaînes, "et cependant qu'il paraisse toujours libre; et nous ne reconnaissons pour poëtes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

Exemple de la difficulté des vers français.

Voilà pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue, que quatre vers en français. L'exemple de notre abbé Regnier-Desmarais , de l'Académie française et de celle delaCrusca, en est une preuve bien évidente : il traduisit Anacréon en italien avec succès, et ses vers français sont, à l'exception de deux ou trois quatrains, au rang des plus médiocres. Notre Ménage était dans le même cas. Combien de nos beaux esprits ont fait de très-beaux vers latins , et n'ont pu être supportables en leur langue !

La rime plait aux Français , même dans les comédies.

Je sais combien de disputes j'ai essuyées sur notre versification en Angleterre , et quels reproches me fait souvent le savant évêque de Rochester sur celte contrainte puérile , qu'il prétend que nous nous imposons de gaieté de cœur. Mais soyez persuadé, milord, que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l'effraye d'abord^^Nonseulement elle est nécessaire à notre tragédie, mais elle embellit nos comédies mêmes. Un bon mot en vers en est retenu plus aisémept : les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu'en prose; et qui dit vers, en français , dit nécessairement des vers rimes i en un mot , nous avons des comédies en prose du célèbre Molitre , que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort , et qui ne sont plus jouées que de celte manière nouvelle.

Caractère du théâtre anglais.

Ne pouvant , milord , hasarder sur le théâtre français des vers non rimes , tels qu'ils sont en usage en Italie et en Angleterre , j'aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. Il est vrai , et je l'avoue , que le théâtre anglais est bien défectueux. J'ai entendu de votre bouche que vous n'aviez pas une bonne tragédie; mais en récompense , dans ces pièces si monsirueuses , vous avez des scènes admirables. Il a manqué jusqu'à présent à pr^'sque tous les auteurs tragiques de voire nation cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l'action et du stjie, celte élégance, et toutes ces finesses de l'art qui ont établi la réputation du Ihéà-

DISCOURS SUR LA TRAGEDIE. 63 y

trc français depuis le grand Corneille; mais vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action.

Défaut du théâtre français.

IN'ous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement. Un auteur italien m'écrivait dans une lettre sur les théâtres : « Un critico del nostro Pasiorfido disse, che quel com- « ponimento era un riassunto di bellissimi madrigali : credo , se « vivesse , che direbbe délie tragédie francesi , che sono un rias- « sunto di belle elegie e sontuosi epitalami. » J'ai bien peur que cet Italien n'ait trop raison. (Notre délicatesse excessive nous"? force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions expo- / /^/^^ ser aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spec- ) tacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ri- ) dicule tout ce qui n'est pas d'usage. '

L'endroit où l'on joue la comédie , et les abus qui s'y sont glissés , sont encore une cause de celte sécheresse qu'on peut reprocher à quelques-unes de nos pièces. Les bancs qui sont sur le théâtre, destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène, et rendent toute action presque impraticable '. Ce défaut est cause que les décorations , tant recommandées par les anciens , sont rarement convenables à ia pièce. Il empêche surtout que les acteurs ne passent d'un appartement dans un autre aux yeux des spectateurs, comme les Grecs et les Romains le pratiquaient sagement, pour conserver à la fois l'unité de lieu et la vraisemblance.

Exemple du CaxO-N anglais.

Comment oserions- nous, sur nos théâtres, faire paraître, par exemple, l'ombre de Pompée, ou le génie de Brutus , au milieu de tant de jeunes gens qui ne regardent jamais les choses les plus sérieuses que comme l'occasion de dire un bon mot? Comment apporter au milieu d'eux sur ia scène le corps de Marcus devant Caton son père , qui s'écrie : « Heureux jeune homme , tu ej « mort pour ton pays ! O mes amis , laissez-moi compter ces gio- «i rieuses blessures! Qui ne voudrait mourir ainsi pour la patrie! « Pourquoi n'a-t-on qu'une vie à luisacrilier ?... Mes amis, ne « pleurez point ma perte, ne regrettez point mon lils ; pleurez « Kouie : la maîtresse du monde n'est plus. O liberté ! o ma pa- « trie! 6 vertu, etc. « Voilà ce que feu M. Addison ne craignit point de faire représenter à Londres ; voilà ce qui fut joué , traduit en italien, dans plus d'une .ville d'Italie.. Mais si nous hasardions à Paris un tel spectacle, n'entendez-vous pas déjà le

* Ces plaintes réitérées de Voltaire ont opéré la réforme du tliéàlre en France, et ces abus ne subsistent plus depuis «7«o.

parterre qui se récrie, et ne voyez-vous pas nos femmes qui détournent la tète?

Comparaison du Manlius de M. de la Fosse avec la Venise sauvée de M. Otway.

Vous n'imaginerez pas à quel point va cette délicatesse. L'auteur de notre tragédie de Manlius prit son sujet de la pièce anglaise de I\L Otvt'ay, intitulée Fcnise sauvée. Le sujet est tiré de l'histoire de la conjuration du marquis de Bedmar, écrite par ral)bé de Saint-Réal ; et permettez-moi de dire en passant que ce morceau d'histoire , égal peut-être à Salluste , est fort au-dessus de la pièce d'Otway et de notre Manlius. Premièrement, vous remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue, que l'anglais a traitée naturellement sous les noms véritables. On n'a point trouvé ridicule au théâtre de Londres qu'un ambassadeur espagnol s'appelât Bedmar, et que les conjurés eussent le nom de Jaflier, de Jacques-Pierre, d'Elliot; cela seul en France eût pu faire tomber la pièce.

Mais voyez qu'Otway ne craint point d'assembler tous les conjurés. Renaud prend leur serment, assigne à chacun son poste, prescrit l'heure du carnage, et jette de temps en temps des regards inquiets et soupçonneux sur Jaffier, dont il se délie. Il leur fait à tous ce discours pathétique, traduit mot pour mot de l'abbé de Saint-Réal : « Jamais repos si profond ne « précéda un trouble si grand. Notre bonne destinée a aveuglé « les plus clairvoyants de tous les hommes, rassuré les plus « timides , endormi les plus soupçonneux , confondu les plus « subtils : nous vivons encore , mes chers amis; nous vivons , « et notre vie sera bientôt funeste aux tyrans de ces lieux, « etc. M

Qu'a fait l'auteur français ? Il a craint de hasarder tant de personnages sur la scène; il se contente défaire réciter par Renaud, sous le nom de Rutile, une faible partie de ce même discours, qu'il vient, dit-il, de tenir aux conjurés. Ne sentez -vous pas, parce seul exposé, combien cette scène anglaise est audessus de la française, la pièce d'Otway fùt-elle d'ailleurs monstrueuse?

Examen du Jules-César de Shahspeare,

Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre tragédie de Jules-César, qui , depuis cent cinquante années , failles délices de votre nation ! Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie ; il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d'ignorance, par un homme qui même

ne savait pas le latin , et qui n'eut de maître que son génie. Mais , au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus, tenant encore un poignard teint du sang de César, assembler le peuple romain, et lui parler ainsi, du haut de la tribune aux harangues ;

«Romains, compatriotes, amis, s'il est quelqu'un de vous « qui ait été attaché à César, qu'il sache que Brutus ne l'était « pas moins : oui, je l'aimais , Romains; et si vous me deman-- « de/, pourquoi j'ai versé son sang, c'est que j'aimais Rome da- « vantage. Youdriez-vous voir César vivant, et mourir ses «esclaves, plutôt que d'acheter votre liberté par sa mort? « César était mon ami, je le pleure; il était heureu.x, j'applau- « dis à ses triomphes; il était vaillant, je l'honore : mais il était « ambitieux, je l'ai tué. Y a-t-il quelqu'un parmi vous assez « lâche pour regretter la servitude? S'il en est un seul, qu'il « parle, qu'il se montre; c'est lui que j'ai offensé : y a-t-il quel- K qu'un assez infâme pour oublier qu'il est Romain ? qu'il parle ; <■ c'est lui seul qui est mon ennemi.

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