LA MARQUISE DE POMPADOUR
Madame,
Toutes les épîtres dédicatoires ne sont pas de lâches flatteries , îoutes ne sonl pas dictées par l'inlérèt : celle que vous reçûtes (le M. Ci'élnllon, mon confrère à l'Acadéinie, et mon premier maître dans un art que j'ai toujours aimé, lut un monument de sa reconnaissance: le mien durera moins, mais il est aussi juste. Jai vu dès votre enfance les grâces et les talents se développer; j'ai reçu de vous, dans tous les temps, des témoignages d'une bonté toujours égale. Si quelque censeur pouvait désapprouver l'hommage que je vous rends, ce ne pourrait èlre qu'un cœur né ingrat. Je nous dois beaucoup, madame, et je dois le dire. J'ose encore plus, j'ose vous remercier publiquement du bien que vous avez fait a un très-grand nombre de véritables gens de lettres, de grands artistes, d'hommes de mérite en plus d'un genre.
Les cabales sont affreuses, je le sais; la littérature en sera toujours troublée, ainsi que tous les autres états de la vie. On calomniera toujours les gens de lettres comme les gens en place; et j'avouerai que rhorreur pour ces cabales m'a fait prendre le parti de la retraite, qui seul m'a rendu heureux. Mais j'avoue en même temps que vous n'avez jamais écouté aucune de ces petites factions , que jamais vous ne reçûtes d'impression de l'imposture secrète qui blesse sourdement le mérite, ni de l'imposture publique qui l'attaque insolemment. Vous avez fait du bien avec discernement, parce que vous avez jugé par vousmême; aussi je n'ai connu ni aucun homme de lettres, ni aucune personne sans prévention, qui ne rendit justice à votre caractère, non-seulement en public, mais dans les conversations particulières , ou l'on blâme beaucoup plus qu'on ne loue. Croyez , madame, que c'est quelque chose que le suffrage de ceux qui savent penser.
De tous les arts que nous cultivons en France, l'art de la tra» gédie n'est pas celui qui mérite le moins l'attention publique; car il faut avouer que c'est celui dans lequel les Français se sont le plus distingués. C'est d'ailleurs au théâtre seul que la nation se rassemble; c'est là que l'esprit et le goût de la jeunesse se forment : les étrangers y viennent apprendre notre langue; nulle mauvaise maxime n'y est tolérée, et nul senti-
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ineut estimable n'y est débité sans être applaudi : c'e^t une école toujours subsistante de poésie et de vertu.
La tragédie n'est pas encore peut-être tout à fait ce qu'elle doit être; supérieure à celle d'Athènes en plusieurs endroits, ii lui manque ce grand appareil que les magistrats d'Athènes savaient lui donner.
Permettez-moi, madame, en vous dédiant une tragédie, de m'étendre sur cet art des Sophocle et dès Euripide. Je sais que toute la pompe de l'appareil ne vaut pas une pensée ^jublime, ou un sentiment; de même que la parure n'est presque rien sans la beauté. Je sais bien que ce ti'est pa» un grand mérite de parler aux yeux; mais j'ose être sur que le sublime et le touchant portent un coup beaucoup plus sensible, quand lis sont soutenus d'un appart-il con\enable, et qu'il iaut frapper i'àme et les yeux a la fois. Ce sera le partage des génies qui viendront après nous. J'aurai du moins encouragé ceux qui me feront oublier.
C'est dans cet esprit, madame, que je dessinai la faible esquisse que je soumets à vos lumières. Je la crayonnai dès que^^ je sus que le théâtre de Paris était changé , et devenait un vrai spectacle. Des jeunes gens de beaucoup de talent la représentèrent avec moi sur un petit théâtre que je lis faire à la campagne. Quoique ce théâtre lut extrêmement étroit, les acteurs ne furent point gênés; tout fui exéculé facilement; ces boucliers, ces devises, ces armes qu'on suspendait dans la Ud' , faisaient un effet qui redoublait l'intérêt , parce que cetle décoration, cette action devenait une partie de l'inirigue. Il eût fallu que la pièce eut joint a cet avantag;' celui d'être écrite avec plus de chaleur , que j'eusse pu éviter les longs récits, que les vers eussent été faits avec plus de soin. Mais le temps où nous nous étions proposé de nous donner ce divertissement ne permettait pas de délai; la pièce fut faite et apprise en deux mois.
Mes amis me mandent que les comédiens de Paris ne l'ont représentée que parce qu'il en courait une grande quantité de copies inlideles. Il a di)nc fallu la laisser paraître avec tous les défauts que je n'ai pu corriger. Mais ces défauts mêmes instruiront ceux qui voudront travailler dans le même goût. Il y a encore dans cette pièce une autre nouveauté qui me parait mériter d'être perfectionnée : elle est écrite en vers croi- ' ses. Cette sorte de poésie sauve l'uniformité de la rime; mais aussi ce genre d'écrire est dangereux , car tout a son écueil. Ces grands tableaux, que les anciens regardaient comme une partie essentielle de la Iragédie, peuvent aisément nuire au théâtre de France, en le réduisant à n'être prescpie qu'une vaine décoration; et la sorte de vers (jue j'ai employée il;yis Tancrède. approche peut-être trop de la prose. Aiusi il pourrait arriver