Ô0 ÉPITRE DÉDICATOIRE
qu'en voulant perfectionner la scène française , on la gâterait entièrement. 11 se peut qu'on y ajoute un mérite qui lui manque , il se peut qu'on la corrompe.
J'insiste seulement sur une chose : c'esl la variélé dont on a besoin dans une ville immense , la seule de la terre qui ail jamais eu des spectacles tous les jours. Tant que nous saurons maintenir par cette variété le mérite de notre scène , ce talent nous rendra toujours agréables aux autres peuples ; c'est ce qui fait que des personnes de la plus haute distinction représentent souvent nos ouvrages dramatiques en Allemagne, en Italie, qu'on les traduit même en Angleterre , tandis que nous voyons dans nos provinces des salles de spectacle magnifiques , comme on voyait des cirques dans toutes les provinces romaines ; preuve incontestable du goût qui subsiste parmi nous , et preuve de nos ressources dans les temps les plus difficiles. C'est en vain que plusieurs de nos compatriotes s'efforcent d'annoncer notre décadence en tout genre. Je ne suis pas de l'avis de ceux qui, au sortir du spectacle, dans un souper délicieux, dans le sein du luxe et du plaisir, disent gaiement que tout est perdu; je suis assez prés d'une ville de province, aussi peuplée que Rome moderne, et beaucoup plus opulente, qui entretient plus de quarante mille ouvriers, et qui vient de construire en même temps le plus bel hôpital du royaume, et le plus beau théâtre. De bonne foi , tout cela existerait-il si les campagnes ne produisaient que des ronces?
J'ai choisi pour mon habitation un des moins bons terrains qui soient en France ; cependant rien ne nous y manque : le pays est orné de maisons qu'on eût regardées autrefois comme trop belles; le pauvre qui veut s'occuper y cesse d'être pauvre; cette petite province est devenue un jardin riant. Il vaut mieux , sans doute, fertiliser sa terre que de se plaindre à Paris de la stérilité de sa terre.
Me voilà, madame, un peu loin de ra»c?-èrfe; j'abuse du droit de mon âge, j'abuse de vos moments, je tombe dans les digressions, je dis peu en beaucoup de paroles. Ce n'est pas là le caractère de votre esprit ; mais je serais plus diffus si je m'abandonnais aux sentiments de ma reconnaissance. Recevez avec votre bonté ordinaire , madame , mon attachement et mon respect, que rien ne peut altérer jamais.
Ferney en Bourgogne , lO octobre 17S9.
TANCREDE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
aEPBÉSEMÉE PAR LES COMEDIENS FRANÇAIS ORD[NAlRtS DU ROI, LE 3 SEPTEMBRE 1700.
PERSONNAGES. '
ARGIRE, \
TANCREDE, '
ORBASSAN,V chevaliers.
LORÉDAN, i
C AT ANE,
ALDAMON. soldat.
AMÉNAIDE , fille d'Argire.
FANIE, suivante d'Aménaïde.
PLUSIEURS CHEVALIERS , assistant au conseil.
ÉCDYERS, SOLDATS , PEUPLE.
La scène est à Syracuse, d'abord dans le palais d'Argire , et dans une salle du conseil; ensuite dans une place publique sur laquelle cette salle est construite. L'époque de l'action est de l'année looa. Les Sarrasins d'Afrique avaient conquis toute la Sicile au neuvième siècie; Syracuse avait secoué leur Joug. Des gentilshommes normands commencèrent à s'établir vers Salerne , dans la Pouille. Les empereurs grecs possédaient Messine, les Arabes tenaient Palerme et Agriirente.