ACTE I. SCÈNE Vl
Mais celui que vos yeux justement distinguèrent , Qui seul obtint vos vœux, qui sut les mériter, En sera toujours digne; et puisque dans Byzance Sur le fier Solamir il eut la préférence , Orbassan dans ces lieux ne pourra l'emporter : Votre âme est trop constante.
AMÉNAÏDK.
Ah! tu n'en peux douter.
On dépouille Tancrède, on l'exile, on l'outrage : C'est le sort d'un héros d'être persécuté ; Je sens que c'est le mien de l'aimer davantage. Écoute : dans ces murs Tancrède est regretté ; Le peuple le chérit.
FANIE.
Banni dans son enfance, De son père oubhé les fastueux amis Ont bientôt à son sort abandonné le fils. Peu de cœurs comme vous tiennent contre l'absence. A leurs seuls intérêts les grands sont attachés. Le peuple est plus sensible.
11 est aussi plus juste.
FANIE.
Mais il est asservi : nos amis sont cachés ; Aucun n'ose parler pour ce proscrit auguste. Un sénat tyrannique est ici tout-puissant.
AMÉNAÏDE
Oui, je sais qu'il peut tout quand Tancrède est absent.
FANIE.
S'il pouvait se montrer, j'espérerais encore ; Mais il est loin de vous.
AMÉNAÏDE
Juste ciel , je t'implore !
( à Fanie. ) Je me confie à toi. Tancrède n'est pas loin; Et quand de l'écarter on prend l'indigne soin , Lorsque la tyrannie au comble est parvenue , 11 est temps qu'il paraisse , et qu'on tremble à sa vue. Tancrède est dans Messine.
FANIE.
Est-il vrai ,•» justes cicux 1
VOLTAIKF, Tnî;,\THi;. 52
61 \ TAÎSCRÈDE.
lit cet indigne liymen est formé sous ses yeux î
AMÉNAÏDE
Il ne le sera pas... non, Fanie; et peut-être
Mes oppresseurs et moi nous n'aurons plus qu'un maître.
Viens... je t'apprendrai tout... mais il faut tout oser;
Le joug est trop honteux ; ma main doit le briser.
La persécution enhardit ma faiblesse.
Le trahir est un crime ; obéir est basivesse.
S'il vient, c'est pour moi seule, et jei'aî mérité :
Et moi, timide esclave à son tyran promise,
Victime malheureuse indignement soumise,
Je mettrais mon devoir dans l'infidélité!
Non , l'amour à mon sexe inspire le courage :
C'est à moi de hâter ce fortuné retour;
Et s'il est des dangers que ma crainte envisage,
Ces dangers me sont chers , ils naissent de l'amour.