ACTE V, SCÈ.NE VI
De Ion ceiir généreux son cœur est-il haï? Peux -tu me soupçonner?
TANCRÈDE, se soulevant un peu.
Ah ! vous m'avez trahi !
«MÉNAÏDE.
Qui! moi?Tancrède!
ARGIRE , se jetant aussi à genoux de l'autre côté , et embrassant Tancrède, puis se relevant.
Hélas ! ma fille infortunée , Pour t*avoir trop aimé , fut par nous condamnée . Et nous la punissions de te garder sa foi. Nous fûmes tous cruels envers elle , envers toi. Nos lois, nos chevaliers, un tribunal auguste. Nous avons failli tous ; elle seule était juste. Son écrit malheureux qui nous avait armés. Cet écrit fut pour toi', pour le héros qu'elle aime. Cruellement trompé , je t'ai trompé moi-même.
TANCRÈDE
Aménaide... ô ciel 1 est-il vrai? vous m'aimez I
AMÉNAÏDE
Va, j'aurais en effet mérité mon supplice. Ce' supplice honteux dont tu m'as su tirer. Si j'avais un moment cessé de t'adorer, Si mon cœur eût commis cette horrible injustice.
TANCRÈDE, eu reprenant un peu de force, et élevant la voix :
Vous m'aimez ! ô bonheur plus grand que mes revers 1
Je sens trop qu'à ce mot je regrette la vie.
J'ai mérité la mort, j'ai cru la calomnie.
Ma vie était horrible , hélas ! et je la perds
Quand un mot de ta bouche allait la rendre heureuse!
Ce n'sst donc, juste Dieu , que dans cette heure affreuse , Ce n*est qu'en le perdant que j'ai pu lui parler I Ah , Tancrède !
TANCRÈDE
Vos pleurs devraient me consoler j Mais il faut vous quitter : ma mort est douloureuse 1 Je sens qu'elle s'approche. Argire, écoutez-moi : Voilà le digne objet qui me donna sa foi; Voilà de nos soupçons la victime innocente ; Â sa tremblante main joignez ma main sanglante;
G56 TANCRÈDE
Que j'emporte au tombeau le nom de son époux. Soyez mon père.
ARGIRE , prenant leurs mains, • Hélas ! mon cher fils , puissiez-vous Vivre encore adoré d'une épouse chérie !
TANCRÈDE
J'ai vécu pour venger ma femme et ma patrie; J'expire entre leurs bras, digne de toutes deux, De toutes deux aimé.. . j'ai rempli tous mes vœux... Ma chère Aménaïde I
AMÉNAÏDE
Eh bien !
TANCRÈDE
Gardez de suivre Ce malheureux amant... et jurez-moi de vivre...
( Il retombe. ) CATANE.
Il expire... et nos cœurs de regrets pénétrés... Qui l'ont connu trop tard...
AMÉNAÏDE, se jetant sur le corps de Tancrède. 11 meurt, et vous pleureï.
Vous, cruels, vous , tyrans , qui lui coûtez la vie! ( Elle se relève et marche, )
Que l'enfer engloutisse, et vous, et ma patrie , Et ce sénat barbare , et ces horribles droits D'égorger l'innocence avec le fer des lois 1 Que ne puis-je expirer dans Syracuse en poudre, Sur vos corps tout sanglants écrasés par la foudre! ( Elle se rejetle sur le corps de Tancrède. ) Tancrède ! cher Tancrède !
Elle se relève en fureur.) 11 meurt , et vous vivez !
Vous vivez !... Je le suis... Je l'entends, il m'appelle... 11 se rejoint à moi dans la nuit éternelle. Je vous laisse aux tourments qui vous sont réservés.
(Elle tombe dans les bras de Fanie.
ARGIRE.
Ah , ma fille !
AMÉNAÏDE, égarée, et le repoussant.
Arrêtez... vous n'êtes point mon père^ Votre cœur n'en eut point le sacré caractère j