LE SÉNATEUR
C'en est fait... et mes veux.
BRLTDS.
Rome est libre : il suffît... Rendons grâces aux dieux !
FliN DE BBUIUS.
AVERTISSEMENT
Ceux qui aiment l'histoire littéraire seront bien aises de savoir comment celte pièce fut faite. Plusieurs dames avaient reproché à l'auteur qu'il n'y avait pas assez cramour dajisjes tragédies; il leur répondit qu'il ne croyaTt'pas qu^ ce fût la véritable pïace de l'amour, mais que, puisr[a'il leur fallait absolument des héros amoureux, lien ferait tou( corameunautre. Lapièce futaciievée en vingt-deux jouTs : elle eut un grand succès. On lappt'lle à Paris tragédie chrétienne, et on l'a jouée fort souvent à la place de Polyeucie.
Zaïre a fourni depuis peu un événement singulier à Londres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond, passionné pour les spectacles, avait fait traduire cette pièce ; et, avant de la donner au Ihécàtre public, il la lit jouer, dans la grande salle des bâtiments d'York , par ses amis. Il y représentait le rôle de Lusignan : il mourut sur le théâtre au moment de la reconnaissance. Les comédiens l'ont jouée depuis avec succès.
EPITRE DEDIGATOIRE
À M. F4LKENER, MARCHAND ANGLAIS.
Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France; mais ceux qui aiment les arts sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes principes, et ne composent qu'une république : ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie française dédiée à un Anglais , ou à un Italien , que si un citoyen d'Éphèse ou d'Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Crée d'une autre ville. Je vous offre donccette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mou ami intime.
Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel œil les négociants sont regardés chez vous ; quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession qui fait la grandeur de l'État; et avec quelle supériorité quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans le parlement, et sont au rang des législateurs.
Je sais bien que cette profession est méprisée de nos petitsmaitres; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres et les vd-
i24 t.Pnmi DEDICATOIUE. |
très sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur '^^?:-^:^r^ai.'..ageàj^t.te^
Xuven't plus hardies avec vous.
Quiconque avec moi s-entrelient
semble disposer de mon ame :
S'Usent vivement, il m'enflamme; Et s'il est fort, il me soutient, un courtisan pétri de feinte Fait dans moi tristement passer sa déOance et sa contrainte; Mais un esprit libre et sans crainte M'enhardit et me fait penser Mon feu s'échauffe à sa lumière Ainsi qu'un jeune^eintrcmstruit sius le Moine et sous LargUliere, Bc ces maîtres qui l'ont conduit se rend la touche familière; fl prend malgré lui leur manière ït'compose avec leur esprit.
T'est pourquoi Virgile se fit un devoir d'admirer Homerc; nie suivit dans sa carrière, Et son émule il se rendit Sans se rendre son plagiaire.
^,ront ma T)ièce je vous en tasse .^craignezpasqu'envousenv.^^^^^^^^^
une longue ^Polog^e • «^^^^^^^ déterminée au cbrisUamsme donné à Zaïre une ^'«f ^ J ^^ ^ pourquoi elle cache son seavant qu'elle reconnut so^pere P ^^^^^ q^i aiment a
^,,tà son amant etc. ma^sij^^^^ rendrejusUceverron béâmes ^^^^ ^^.posés à ne pas me pour les critiques deter^mes^ ^ ^.^^
Jroire. ce s-ait pe^e Pe^d^^^^^ d'avoir fait une pièce assez
,^;rrahrdo"oit faire c^^
?rS^^ïS:"rtages
De la savante antiquité.
TniU, que cette nouveauté ■^ioduise dans vos usages, qnr votre théâtre-, infecte ??norreurs. de gibets de carnages.
Mettes donc plus de Vente, Avec de plus nobles images.
Addison l'a déjà tenté; C'était le poae des sages.
EPITKE DEDICATOIRE 125
fllais il était trop concerté :
Et, dans son Caton si vanté.
Ses deux filles, en vérité , Sont d'insipides personnages.
Imitez du grand Addison Seulement ce qu'il a de bon ; Polissez la rude action De vos Melpomènes sauvages, TraTaillez pour les connaisseurs De tous les temps , de tous les âges ; Et répandez dans vos ouvrages La simplicité de vos mœurs.
Que messieurs les poètes anglais ne s'imaginenl. pas que je veuille leur donner Zaïj^e pour modèle : je leur prêche la simplicité naturelle et la douceur des vers ; mais je ne me fairpoîTit du tout le saint de mon sermon. Si Zaïre a eu quelque succès, je le dois beaucoup moins à la bonté de mon ouvrage, qu'à la prudence que j'ai eue de parier d'amour le plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté en cela le goût de mon auditoire : on est assez sûr de réussir, quand on parle aux passions lies gens plus qu'à leur raison. On veut de l'amour, quelque boa chrétien que l'on soit, et je suis très-persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être pas borné , dans Poh/eucte, a faire casser les statues de Jupiter par les néophytes; car telle fc>t la corruption du genre humain , que peut-être
De Polyeucte la belle àme Aurait faiblement attendri.
Elles vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri.
N'eût été l'amour de sa femme Pour ce païen son favori , Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de uiari.
Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m'ont assuré que , si elle n'avait été que convertie , elle aurait peu inléi'essé; mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce qui a fait sa fortune. Cependant il s'en faut bien que j'aie échappé à la censure.
Plus d'un épluclieur intraitable M'a vétille , m'a critiqué :
Plus d'un railleur impitoyable Prétendait que j'avais croqué Et peu clairement expliqué Un roman très-peu vraisemblable, Dans ma cervelle fabrique; Que le sujet en est tronqué.
Que la fin n'est pas raisonnable :
Même on m'avait pronostiqué Ce sifflet tant épouvantable.
ÉPITRE DÈDICaTOIRE.
vvec quoi le public choqué Rcsale un auteur misérable.
-Cher ami, je me suis moque ne leur censure insupportable.
?ai mon drame en publie risque;
Et le parterre favorable , ^u lieu de siffler, m'a claqué.
Des larmes même ont offusque Plus d'un œil, que jai remarque Pleurer de l'air le plus aimable. Mais je ne suis point requinque Par un succès si désirable:
Car j'ai comme un autre marque TOUS les déficits de ma fable.
Te sais quil est indubitable Qae,pîur former œuvre par a..
Il faudrait se donner au diable.
Et c'est ce que je n'ai pas fait
Etc'estceque.enaip....^^^ ^^ ^^^
honneur qu'ilsoalfaiU5^«î«^ réputation de n'être m assez théâtre de Lo"dres.Vous avez la ^ L^signan, ni assez
dévots pour vous soucie beaucoup ^^^^ ^^^^
tendres pour être to;ic^^^^\^^^^,,^'^^'ane Int^ue d'amants. On „,ieux une if ^=^^. ^.^^/rbaf des mains au mot de pafne , croit qu'à votre h«f; J^^ ^ cependant la vérité est que vous et chez nous a ^«^^^f .^I'^;^';; ^'^us dans vos tragédies. Si vous mettez de l'amour tout comme no ^^ ^^^^^ ^^^ ^,^^
a'avez pas la réputation dct^e tenu , ^,^^^ ^^^^.
,éros de tt-âtre ne -^^^
ment rarement lem passion ^^^^^^^ .^^ore qu'en poètes.
parlent en amants vX les T^^u J J ^^ ^^^^^^ ^os maîtres en galan-
Si vouspermettezque lesPrançais so ^^^^ ^^^^^.^^^
terie, U J a bien fj^'l^'^^^^l^^^^^^^ que je dois la hardiesse prendre de vous. ^ <^t ^u theati . ^^^^ ^^ ^^^ ^^.^ ^^ ^^
l,, rai eue de me ^^^ ^^^^^^. ,, ^, payait que cette nouuos anciennes arnilles du roy e de tragédie quinous
veauté pourrait «\^^f.^%\^Xt nous avons besoin. Il se trouest inconnu J^^<1,^ ^^^pnes heureux qui perfectionneront cette vera sans doute <l^^,g^^^^ ."^^^^^Je ébauche. Tant que l'on idée , dont Zaïre " est qu une ^^^^^^ ^^^^^ ^^^^„, ,,3ez
continuera en F^a^^^/f^P^f ^^.^.^^e toujours des hommes en d>ecrivains. La nature o^e pr sq ^^^^^ ,„eourager et de tout genre ^e tat f ^ ^ ^^ ^ ^"^ ^^ distinguent un peu n'eles .employer, ^^^^^.f/^'^^^^ récompense honorable , et par l'attaient soutenus P^^ '"f^^^^^^^^^'alion , tous les beaux-arts pourtrait plus fla leur de la^^niû ^^^.^ ^ ,,,
^.S^Sltrp^LorxiV dégénéreraient faute de culture :
ËPITRE DLDICATOIRE. 127
le public aurait toujours du goût , mais les grands maîtres manqueraieDt..Un sculpteur, dans son académie, verrait des hommes médiocres à côté de lui, et u'élèverait pas sa pensée jusqu'à G irardon et au Puget; un peintre se contenterait de se croire supérieur à son confrère , et ne songerait pas à égaler le Poussin. Puissent les successeurs de Louis XIV suivre toujours l'exemple de ce grand roi, qui donnait d'un coup d'oeil une noble émulation à tous les artistes ! Il encourageait à la fois un Racine et un Van-Robais.... Il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes ; il étendait ses grâces sur des étrangers étonnés d'être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.
Car de son astre bienfaisant
Les influences libérales ,
Du Caire au bord de l'Occident,
Et sous les glaces boréales,
Cherchaient le mérite indigent.
Avec plaisir ses mains royales
Répandaient la gloire et l'argent:
Le tout sans brigue et sans cabales.
Guillelmini, Viviani,
Et le céleste Cassini,
Auprès des lis venaient se rendre.
Et quelque forte pension
Vous aurait pris le grand Newton,
Si Newton avait pu se prendre.
Ce sont là les heureux succès
Qui faisaient la gloire immortelle
De Louis et du nom français.
Ce Louis était le modèle
De l'Europe et de vos Anglais.
On craignait que , par ses progrès ,
Tl n'envahît à tout jamais
f.a inonarcliie universelle ;
M;'is il l'obtint par ses bienfaits.
Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux mon'uments de la munilicence de nos rois , mais votre nation y supplée. Vous n'avez pas besoin des regards du maître pour honorer et récompenser les grands talents en tout genre. Le chevalier Steele et le chevalier Wanbruck étaient en même temps auteurs comiques et membres du parlement. La primatie du docteur Tillotson, l'ambassade de M, Prior, la charge de M. Newton, le ministère de M. Addison, ne sont que les suites ordinaires de la (wiisidération qu'ont chez vous les grands hommes. Vous les comblez de biens pendant leur vie , vous leur ilevez des mausolées et des statues après leur mort; il n'y a point jusqu'aux actrices célèbres qui n'aient chez vous leur place dans les temples à côté des grands poètes.
128 ÉiniRE DÉDICATOIRE.
Votre Oldfield', ot sa devancière
13racegirdle la «linaudière ,
Pour avoir su dans leurs beaux jours
Réussir au grand art de plaire.
Ayant achevé leur carrière.
S'en furent , avec le concours
De votre république entière,
Sous un grand poêle de velours,
Dans votre église pour toujours
Loger de superbe manière.
Leur ombre en parait cncor flère ,
Et s'en vante avec les Amours :
Tandis que le divin Molière,
Bien plus digne d'un tel honneur ,
A peine obtint le froid bonheur
De dormir dans un cimetière;
Et que laimable Lccouvreur .
A qui j'ai fermé la paupière,
N'a pas eu même la faveur
De deux cierges et d'une bière ,
Et que monsieur de Laubinière
Porta la nuit, par charité ,
Ce corps autrefois si vanté ,
Dans un vieux fiacre empaqueté
Vers le bord de notre rivière.
"Voyez-vous pas à ce récit
L'Amour irrité qui gémit.
Qui s'envole en brisant ses armes
Et Melpomène tout en larmes,
Qui m'abandonne , et se bannit
Des lieux ingrats qu'elle embellit
Silongtemps de ses nobles charmes?
Tout me semble ramener les Français à la barbarie dont Louis XIV et le cardinal de Richelieu les ont tirés. Malheur aux politiques qui ne connaissent pas le prix des beaux-arts ! La terre est couverte de nations aussi puissantes que nous. D'où vient cependant que nous les regardons presque toutes avec peu d'estime? c'est par la raison qu'on méprise dans la société un homme riche, dont l'esprit est sans goût et sans culture. Surtout ne croyez pas que cet empire de l'esprit , et cet honneur d'être le modèle des autres peuples , soit une gloire frivole : ce sont les marques infaillibles de la grandeur d'un peuple. C'est toujours sous les plus grands princes que les arts ont fleuri, et leur décadence est ' quelquefois l'époque de celle d'un État. L'histoire est pleine de ' ces exemples; mais ce sujet me mènerait trop loin.* 11 faut que je finisse cette lettre déjà trop longue, en vous envoyant un petit ouvrage qui trouve naturellement sa place à la tète de cette tragédie. C'est une épitre en vers à celle qui a joué io
• Fameuse actrice , mariée à un seigneur d'Angleterre. (1748.)