‹ ThéatreChapitre 94 sur 520 · SECONDE EPITRE DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

SECONDE EPITRE DÉDICATOIRE

Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé mainleuir les droits de la nature contre un goùt.si éloigné d'elle. II a prosa-it cet usage ; il a senti que la passion doit parler un langage vrai, et que le poète doit se cacher toujours , pour ne laisser paraître que le héros.

C'est sur ce principe qu'il a traduit, avec naïveté et sans aucune enflure , tous les vers simples de la pièce , que l'on gâterait, si on voulait les rendre beaux.

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. (Acte I, scène t-.)

J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux. Chrétienne dans Paris, musulmane en ceslieux.(I, i.)

Mais Orosmane m'aime , et j'ai tout oublié. (I , i.)

Non, la reconnaissance est un faible retour,

Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. (1 , i.)

Je me croirais haï, d'être aimé faiblement. (1 , 2.)

Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (1 , 2.)

L'art n'est pas fait pour toi , tu n'en as pas besoin. (IV, 2.)

L'art le plus innocent tient de la perfidie. (IV, 2.)

Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l'anglais. Il eût été aisé de les orner;mals le traducteur a jugé autrement que quelques-uns de mes compatriotes : lia aimé et il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. Alzire Brutus, et Zaïre demandaient, par exemple, trois sortes de versifications différentes.

Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée dans le style de Cinna, Bérénice et Ariane ne toucheraient point.

Jamais on ne parlera bien d'amour , si l'on cherche d'autres ornements que la simplicité et la vérité.

Il n'est pas question ici d'examiner s'il est bien démettre tant d'amour dans les pièces de théâtre. Je veux que ce soit une faute, elle est et sera universelle; et je ne sais quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain.

Ce qui est certain, c'est que, dans ce défaut, les Français ont réussi plus que toutes les autres nations anciennes et modernes mises ensemble. L'amour parait sur nos théâtres avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu'on ne trouve point ailleurs. C'est que de toutes les nations la française est celle qui a le plus connu la société.

Le commerce continuel si vif et si poli des deux sexes a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs.

La société dépend des femmes. Tous les peuples qui ont \9 malheur de les enfermer sont insociables. Et des mœurs encore austères parmi vous , des querelles politiques , des guerres de

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religion , qui vous avaient rendus farouclies, vous ôtèrent, jusqu'au temps de Charles [I, la douceur de la société, au milieu même de la lilierté. Les poêles ne devaient donc savoir , ni dans aucun paj's, ni même étiez les Anglais, la manière dont les honnêtes gens traitent l'amour.

La bonne comédie fut ignorée jusqu'à Molière, comme l'art d'exprimer sur le théâtre des sentiments vrais et délicats fut ignoré jusqu'à Racine, parce que la société ne fut , pour ainsi dire, dans sa perfection que de leur temps. Un poëte , du fond de son cabinet, ne peut peindre des mœurs qu'il n'a point vues; il aura plus tôt fait cent odes et cent épitres , qu'une scène où il I faut faire parler la nature.

I Votre Dryden , qui d'ailleurs était un très-grand génie, mettait I dans la bouche de ses héros amoureux, ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux choses également opposées à la tendresse.

Si M. Racine fait dire à Titus ' ,

.; « Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois , vî Et crois toujours la voir pour la première fois ; »

votre Dryden fait dire à Antoine :

• « Ciel ! comme j'aimai ! Témoin les jours et les nuits qui sui- « valent en dansant sous vos pieds. Ma seule affaire était de « vous parler de ma passion ; un jour venait , et ne voyait « rien qu'amour ; un autre venait , et c'était l'amour encore. Les « soleils étaient las de nous regarder , et moi je n'étais point las « d'aimer. >»

Il est bien difficile d'imaginer qu'Antoine ait en effet tenu de pareils discours à Cléopàtre.

Dans la même pièce , Cléopàtre parle ainsi à Antoine :

«Venez à moi, venez dans mes bras, mon cher soldat; j'ai K été trop longtemps privée de vos caresses. Mais quand je vous ( embrasserai, mais quand vous serez tout à moi , je vous pu- ■« nirai de vos cruautés, en laissant sur vos lèvres l'impression X de mes ardents baisers. »

Rest très-vraisemblable que Cléopàtre parlait souvent dans ce [?oùt; mais ce n'est point cette indécence qu'il faut représenter levant une audience respectable.

t Quelques-uns de vos compatriotes ont beau dire : C'est là la jiure nature ; on doit leur répondre que c'est précisément cette liature qu'il faut voiler avec soin. . —

Ce n'est pas même connaître le cœur humain , de penser lu'on doit plaire davantage en présentant ces images licencieuses;

u contraire, c'est fermer l'entrée de i'àme aux vrais plaisirs.

Bérénice, acte II , scène 2.

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Si tout est d'abord à découvert, on est rassasié; il ne reste plus rien à désirer, et on arrive tout d'un coup à la langueur en croyapt courir à la volupté. Voiià pourquoi la bonne compagnie a des plaisirs que les gens grossiers ne connaissent pas.

Les spectateurs , en ce cas , sont comme les amants qu'une jouissance trop prompte dégoûte : ce n'est qu'à travers cent nuages qu'on doit entrevoir ces idées qui feraient rougir , présentées de trop près. C'est ce voile qui fait le charme des honnêtes gens ; il n'y a point pour eux de plaisir sans bienséance.

Les Français ont reconnu cette règle plus tôt qasles autres peuples , non pas parce qu'ils sont sans génie et sans hardiesse, comme le dit ridiculement l'inégal et impétueux Dryden, mais parce que, depuis la régence d'Anne d'Autriche , ils ont été if peuple le plus sociable et le plus poli de la terre; et cette poiilessf n'est point une chose arbitraire , comme ce qu'on appelle civilîlS; «Sk-"' c'est une loi de la nature qu'ils ont heureusement cultivée plus que les autres peuples. ^^

Le traducteur de Zaïre a respecté presque partout ces biea séances théâtrales , qui vous doivent être communes comme i nous ; mais il y a quelques endroits où il s'est livré encore.à d'an ciens usages.

Par exemple , lorsque , dans la pièce anglaise , Orosman vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aimer, Zaïre lui ré pond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému de I« voir dans cette posture ridicule et de désespoir ; et le momen d'après il est tout étonné que Zaïre pleure.

Il dit cet hémistiche (acte IV", scène 2) :

Zaïre , vous pleurez !

il aurait du lui dire auparavant :

Zaïre , vous vous roulez par terre !

Aussi ces trois mots : Zaiî'e , vous pleurez, qui font un gran effet sur notre théâtre, n'en ont fait aucun sur le vôtre, parc qu'ils étalent déplacés. Ces expressions tamilièreset naïves tirei toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées! Seigneur, vous changez de visage , n'est rien par soi-même mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées daij Mithridate (acte III, scène 6) fait frémir.

Ne dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le fau est, ce me semble , un mérite dont les Français , si vous m exceptez, ont plus approché que les écrivains des autres payj C'est , je crois, sur cet art que notre nation doit en être cru Vous nous apprenez des choses plus grandes et plus utile; serait honteux à nous de ne le pas avouer. Les Français q ont écrit contre les découvertes du chevalier Newton sur

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Vous deïez vous , soumettre aux j!èglesde notre thp^fn.

AVERTISSEMENT

ju'en prose tout le monde prononce F^tl) u n4t t-V '"'"

.aturellemen, un son'pTus dur e, °ue nZ f '™ '"'"'"' wlie communique à la vniv ,,„' f ^ ^ ""*= "'""'" f'"^

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ZAÏRE

TRAGEDIE EN CINQ ACTES

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