‹ ThéatreChapitre 93 sur 520 · AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA PORTE OTTOMANE · texte numérisé non relu

AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA PORTE OTTOMANE

Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur reiui seulement notre amitié plus respectable, et ne m'empêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre : le nom d'ami est bien au-dessus de celui d'excellence),

Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen , au négociant anglais'.

Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quelquefois un législateur , un bon oflicier, un ministre public.

Quelques personnes, corrompues par l'indigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur , ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite.On a osé ^ sur un théâtre consacré au mauvais goût

• Ce que Voltaire avait prévu dans sa dédicace de Zaïre est arrivé : M. Falkener a été un des meilleurs ministres, et est devenu un des hommes les phis considérables de l'Angleterre. C'est ainsi que les auteurs devraient dédier leurs ouvrages, au lieu d'écrire des lettres d'esclaves à des gens dignes de l'être. (i7S2.)

* On joua une mauvaise farce à la Comédie Italienne de Paris, dans laquelle on insultait grossièrement plusieurs personnes de mérite , cl

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et à la médisance , insulter à l'auteur de cette dédicace, et à celui qui l'avait reçue :on a osé lui reprocher d'être un négociant. Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse , dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les mœurs, et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors; mais le mépris et l'horreur du public pour l'auteur connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français.

Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont souvent démenties par les vices d'un particulier. 11 y a eu quelques hommes voluptueux àLacédémone. Il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers ; et on en t^ou^ e dans Paris.

Oublions-les, comme ils sont oubliés du public; et recevez ce second hommage : je le dois d'autant plus à un Anglais, que cette tragédie vient d'être embellie à Londres. Elle y a été traduite et jouée avec tant de succès , on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté , que j'en dois ici un re^,^ mercîment public à votre nation.

Je ne peux mieux faire, je crois, pour l'honneur des lettres, que d'apprendre ici à mes compatriotes les singularités de la traduction et de la représentation de Zaïre sur le théâtre de Londres.

M. Hill, homme de lettres, qui parait connaître le théâtre mieux qu'aucun auteur anglais, me lit l'honneur de traduire ma pièce, dans le dessein d'introduire sur votre scène quelques nouveautés , et pour la manière d'écrire les tragédies , et pour celle de les réciter. Je parlerai d'abord de la représentation.

L'art de déclamer était chez vous un peu hors de la nature : la plupart de vos acteurs tragiques s'exprimaient souvent plus en poètes saisis d'enthousiasme , qu'en hommes que la passion inspire. Beaucoup de comédiens avaient encore outré ce défaut; ils déclamaient des vers ampoulés, avec une fureur et une impétuosité qui est au beau naturel ce que les convulsions sont à l'égard d'une démarche noble et aisée.

Cet air d'emportement semblait étranger à votre nation; car elle est naturellement sage, et cette sagesse est quelquefois prise pour de la froideur par les étrangers. Vos prédicateurs ne se permettent jamais un ton de déclamateur. On rirait chez vous dMn avocat qui s'échaufferait dans son plaidoyer. Les seuls co-

entre autres M. Falkener. Le sieur Hérault, lieutenant de police, permit cette indignité , et le public la sifQa. (i748.) — C'est ce même Hérault à qui Voltaire disait un jour: « Monsieur, que fait-on à ceux «« qui fabriquent de fausses lettres de cachet? — On les pend. — C'est « toujours bien fait, en attendant qu'on traite de même ceux qui en '" signent de vraies. » K.

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xnédiens étaient outrés. Nos acteurs, et surtout nos actrices du Paris, avaient ce défaut, il y a quelques années : ce fut mademoiselle Leconvreur qui les en corrigea. Voyez ce qu'en dit an auteur italien de beaucoup d'esprit et de sens :

La leggiadra Couvreur sola non trotta Per quella strada dove isuoi corapagni Van di galoppo tutti quanti in frotta ; Se avvien cli' ella pianga , o clie si lagni Senza qucgli urli spaventosi loro , Ti muove si che in pianger l'accouipagni.

Ce même changement que mademoiselle Lecouvreur avait fait sur notre scène, mademoiselle Cibber vient de l'introduire sur le théâtre anglais, dans le rôle de Zaïre. CJîçtse étrange, que dans tous les arts ce ne soit qu'après bien du temps qu'on vienne enfin au naturel et au simple !

Une nouveauté qui va paraître plus singulière aux Français, c'est qu'un gentilhomme de votre pays, qui a de la fortune et delà considération, n'a pas dédaigné de jouer sur votre théâtre le rôle d'Orosmane. C'était un spectacle assez intéressant de voiries deux principaux personnages remplis l'un par un homme de condition, et l'autre par une jeune actrice de dix-huit ans, qui n'avait pas encore récité un vers en sa vie.

Cet exemple d'un citoyen qui a fait usage de son talent pour Im déclamation , n'est pas le premier parmi vous. Tout ce qu'il y a de surprenant en cela, c'est que nous nous en étonnions.

Nous devrions faire réflexion que toutes les choses de ce monde dépendent de l'usage et de l'opinion. La cour de France a dansé sur le théâtre avec les acteurs de l'Opéra, et on n'a rien trouvé en cela d'étrange , sinon que la mode de ces divertissements ait lini. Pourquoi sera-t-il plus étonnaitl de réciter que de danser en public? Y a-t-il d'autre différence entre ces deux arts, sinon que l'un est autant au-dessus de l'autre, que les talents ou l'esprit a quelque part sont au-dessus d(^ ceux du corps ? Je le répète encore, et je le dirai toujours, aucun des beaux-arts n'est mé^ prisable ; et il n'est véritablement honteux que d'attacher de) la honte aux talents. -^

Venons à présenta la traduction de Zaïre, et au changement qui vient de se faire chez vous dans l'art dramatique.

Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison, le plus sage de vos écrivains , s'est asservi lui-même; tant l'usage tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d'un goût différent du reste de la pièce; et ces vers devaient nécessairement renfermer une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre , se comparait poétiquement à une biche; Caton, à un rocher; Cléopàlre, à des enfants qui pleurent jusqu'à ce qu'ils soient eudociuis.

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