ACTE I, SCÈNE I. is
Libres sans déslionneur et sages sans contrainte ,
Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte !
Ne soupirez-vous plus pour cette liberté?
Le sérail d'un Soudan , sa triste austérité ,
Ce nom d'esclave enfin, n'ont-ils rien qui vous gêne?
Préférez- vous Solyme aux rives de la Seine?
ZAÏRE
On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. Sur les bords du Jourdain le ciel fixa nos pas. Au sérail des soudans dès l'enfance enfermée, Chaque jour ma raison s'y voit accoutumée. Le reste de la terre , anéanti pour moi , M'abandonne au Soudan qui nous tient sous sa loi ; Je ne connais que lui , sa gloire , sa puissance : Vivre sous Orosmane est ma seule espérance ; r.e reste est un vain songe.
FATIME
Avez-vous oublié Ce généreux Français, dont la tendre amitié Nous promit si souvent de rompre notre chaîne ? Combien nous admirions son audace hautaine ! Quelle gloire il acquit dans ces tristes combats Perdus par les chrétiens sous les murs de Damas ! Orosmane vahiqueur, admirant son courage , Le laissa sur sa foi partir de ce rivage. Nous l'attendons encor; sa générosité Devait payer le prix de notre liberté : N'en aurions-nous conçu qu'une vaine espérance?
ZAÏRE
Peut-être sa promesse a passé sa puissance. Depuis plus de deux ans il n'est point revenu. Un étranger, Fatime , un captif inconnu , Promet beaucoup , tient peu , permet à son courage Des serments indiscrets pour sortir d'esclavage. Il devait délivrer dix chevaliers chrétiens , Venir rompre leurs fers , ou reprendre les siens; J'admirai trop en lui cet inutile zèle; H n'y faut plus p&nser.
FATIME
Mais s'il était fidèle, S'il revenait enfin dégager ses serments ,
138 ZAÏRE
Ne voudriez-vous pas...
ZAÏRE
Fatime , il n'est plus temps.
Tout est changé...
FATIME
Comment? que prétendez- vous dire?
ZAÏRE
Va, c'est trop te celer le destin de Zaïre;
Le secret du Soudan doit encor se cacher ;
Mais mon cœur dans le tien se plaît à s'épancher.
Depuis près de trois mois qu'avec d'autres captives
Gn te fit du Jourdain abandonner les rives,
Le ciel , pour terminer les malheurs de nos jours ,
D'une main plus puissante a choisi le secours.
Ce superbe Orosmaue...
FATIME
Eh bien?
ZAÏRE
Ce Soudan même , Ce vainqueur des chrétiens... chère Fatime... il m'aime. Tu rougis... je t'entends... Garde-toi de penser Qu'à briguer ses soupirs je puisse m'abaisser; Que d'un maître absolu la superbe tendresse M'oftre l'honneur honteux du rang de sa maîtresse, Et que j'essuie enfin l'outrage et le danger Du malheureux éclat d'un amour passager. Cette fierté qu'en nous soutient la modestie, Dans mon cœur à ce point ne s'est pas démentie. Plutôt que jusque-là j'abaisse mon orgueil, Je verrais sans pâlir les fers et le cercueil. Je m'en vais t'étonner : son superbe courage A. mes faibles appas présente un pur hommage : Parmi tous ces objets à lui plaire empressés, J'ai fixé ses regards, à moi seule adressés; Et l'hymen , confondant leurs intrigues fatales , Me soumettra bientôt son cœur et mes rivales.
FATIME
Vos appas , vos vertus , sont dignes de ce prix ; Mon cœur en est flatté plus qu'il n'en est surpris. Que vos félicités , s'il se peut , soient parfaites. Je me vois avec joie au rang de vos sujettes.