‹ Thébes; la gloire dún grand passéChapitre 131 sur 137 · KARNAK. NEF CENTRALE DE LA SALLE HYPOSTYLE · texte numérisé non relu

KARNAK. NEF CENTRALE DE LA SALLE HYPOSTYLE

brisés en tous sens et menaçant le promeneur innocent. De nombreux éboulements se sont déjà produits depuis cinquante ans, mais le plus grave fut celui du 3 octobre 1899 où onze colonnes s’abattirent à 9 heures du matin.

» Le danger caché est cependant plus grand encore que celui bien apparent des parties hautes ; il s’agit de vides énormes qui se sont produits de nos jours sous les colonnes de la salle hypostyle. Quant au colosse de calcaire blanc d’Aménophis III, statue que Ramsès II a usurpée et qui orne le pied-droit Ouest de la façade Nord du x° pylône d’Horemheb, ses jambes ne sont plus qu’une plaie dont la matière tombe en morceaux (fig. 256).

» Ces quelques exemples pris entre mille laissent soupçonner l’immense misère de Karnak dont les ruines couvrent la surface immense de 900,000 m°. »

On voit donc que le Nil est en train de réaliser lentement, mais hélas sûrement, ce que n’avaient pu faire n1 les siècles, n1 les révolutions, n1 les luttes religieuses, n1 les invasions étrangères.

Faut-il se résigner ? Laissons ceux qui ont la responsabilité des ruines mettre tout en œuvre pour les conserver le plus longtemps possible à l’admiration des voyageurs (fig. 257). Mais en même temps, efforçons-nous par des photographies, des moulages et des publications, d’en assurer un souvenir indestructible.

En présence d’une telle situation, bien des gens se demandent pourquoi l’on continue à déblayer les monuments. Ne vaudrait-1il pas mieux les laisser en réserve pour l’avenir? Ce serait évidemment plus sage si l’on avait le moyen d’arrêter toutes les fouilles clandestines, toutes les destructions de documents scientifiques par l’ignorance et la cupidité. La science a le devoir de lutter de vitesse avec toutes ces forces malfaisantes.

Dans le travail archéologique comme dans toutes les sciences, les découvertes importantes sont le plus souvent le fruit de l’accumulation patiente de menus faits. C’est un texte précis qui vient éclairer un mot énigmatique et qui donne la clef pour l’interprétation de toute une série d’inscriptions. La superposition des couches dans une nécropole intacte permet de rétablir à sa place chronologique toute une évolution de civilisation. Chaque détail bien observé peut . avoir, à un moment donné, une importance capitale.

Nos excursions à travers Thèbes ont permis d’entrevoir l’immensité de la tâche là-bas, et cette tâche s’étend à toute la vallée du Nil, de la côte du Delta a Khartoum. Il faudrait des bataillons de savants pour la mener à bonne fin. Lors de son voyage en Egypte, en 1864, Renan en faisait la remarque : « Cette grande ère des xvIIIe, xIx®, xx° dynasties, des Amosis, des Aménophis, des Thoutmès, des Seth1, des Ramsès, nous a laissé une masse énorme d’inscriptions, et l’on peut dire que nous la connaîtrions avec autant de certitude que l’état de l’empire romain au IIIe siècle de notre ère, si le nombre des savants qui copient et traduisent les textes égyptiens était plus considérable (35). »

Est-il possible de laisser se perdre le souvenir d’un tel passé? Peut-on rester

ne md list tinl uit le us

indifférent devant ces ruines qui s’évanouissent sous nos yeux, avant d’en avoir tiré tous les renseignements qu’elles peuvent nous donner. On a prétendu, avec raison, que ce qui distingue l’homme de la brute, c’est le souvenir du passé. sans lui à chaque génération, chaque être humain devrait recommencer pour son compte toutes les expériences antérieures, sans pouvoir bénéficier des trésors légués par les générations disparues. Les sciences de la nature, l’anatomie, l'anthropologie, la zoologie ont fait des conquêtes admirables depuis un siècle, Mais 1l faut se garder d’attacher trop d’importance aux seuls restes matériels de l’humanité. C’est évidemment une question fort intéressante que de savoir quelle était la forme exacte de la mâchoire ou du crâne d’un de nos ancêtres il y a des milliers d’années, et il est juste que le plus petit fragment retrouvé soit l’objet de l’étude attentive des spécialistes. Mais, alors, est-il logique de n’attacher qu’une importance superficielle à l’examen de ce qu’on pourrait appeler les reliquaires des âmes des générations lointaines ? Si les lois de l’évolution de la vie matérielle peuvent être retrouvées par les patientes études des naturalistes, les manifestations de l'intelligence humaine à travers les grandes périodes de l’histoire ne sont-elles pas de nature à nous donner également de précieuses lumières ? |

Il est difficile d’exagérer la valeur du sentiment de la continuité et de Ia solidarité de l’effort humain à travers les âges. On croit trop aisément que l’histoire est le tableau de la naissance, du développement, de l’épanouissement et de la décadence de civilisations indépendantes l’une de l’autre. C’est, plus exactement, comme l’a dit Evans, une course au flambeau. Chaque fois qu’une grande étape de l’histoire humaine prend fin, le foyer n’est pas éteint avant que quelques étincelles n’aient permis d’en allumer un autre. Les conquêtes de la science archéologique dans les pays de l’Orient, et principalement en Egypte, ont montré comment la transmission s'était faite et jusqu’à quel point nos civilisations avaient recueilli l’héritage des vieux

empires. Plus personne ne s’aviserait, à l’heure présente, d’évoquer l'Egypte

comme le type d’une civilisation qui se développe « en vase clos ». Nous reconnaissons nos pères dans les Romains ; les Grecs sont nos aïeux, mais pour retrouver les ancêtres, il faut aller aux bords du Nil. L’archéologue qui exhume les tombes de l’Ancien Empire, aux pieds des pyramides travaille à l’histoire de nos civilisations. Comme le remarquait récemment le professeur Erman, il est bien plus important de savoir ce que faisaient les anciens Egyptiens, ce qu’ils pensaient, ce qu'ils écrivaient, que de se préoccuper de ce qu’étaient, à la même époque, les sauvages ou les barbares qui allaient recueillir leur héritage. C’est ainsi que l'étude des ruines de Thèbes ne nous apparaît plus comme

un pur dilettantisme intellectuel, mais comme une œuvre de la plus haute - portée générale. Et si quelqu’un trouvait qu’une telle appréciation dérive de

l’exagération bien naturelle à des spécialistes, qu'il lise ce témoignage du vicomte

E.-Melchior de Vogüé qui, après avoir parcouru les monuments égyptiens sous la conduite des deux grands maîtres, Mariette et Maspero, écrivait : « À l’origine de tout, dans les ténèbres confuses de ce qui, étant donné l’état de nos connaissances historiques, est pour nous les premiers jours de l’humanité, nous trouvons ici l’esprit, c’est-à-dire une civilisation savante, puissante, venue on ne sait d’où, née on ne sait de qui, mère de toutes les autres. Deux mille ans avant que la pensée juive eût agité les questions d’origine, ce peuple-ci1 vivait, pensait,

écrivait en plein développement. A l’heure où Abraham se montre au sommet

de l’histoire, où les empires de Chaldée et d’Assyrie apparaissent confusément, où nous avions coutume de voir dans la vie patriarcale le premier essai de société humaine, cette race d'Egypte est déjà vieille, en décadence sous plus d’un rapport ; 1l y a vingt siècles que ses cités prospèrent à l’ombre de ses pyramides. Tel est le fait qui domine toute notre attention. Je ne sais quelles surprises et quelles clartés ce siècle de transformations scientifiques réserve à

notre génération ; mais tous ceux qui ont vu comme moi, dans le hasard d’un: voyage, s’ouvrir subitement devant eux ces horizons indéfinis de l’ancienne

Egypte, seront prêts, je pense, à affirmer ceci : il est difficile d’espérer une plus forte commotion intellectuelle, une plus soudaine 1llumination de l’âme, avant le jour où nous serons appelés dans la lumière d’au-delà (36). » |

Page 1