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CHAPITRE XIX. LE BONHEUR D’OUTRE-TOMBE

petite chambre où étaient les statues résument les espoirs du défunt. Cette fois, c’est au mort lui-même qu’on s'adresse : « Que ton nom subsiste dans ta demeure, tes statues dans leurs sanctuaires. Que ton âme soit vivante, ton corps fermement établi dans ta tombe de la nécropole ; que ton nom soit conservé et qu’il soit dans la bouche de tes enfants, éternellement.

» Que la montagne te présente ses bras, que l'Occident se réjouisse de tes

FIG. 251. (Phot. Gaddis) TOMBEAU DE SENNEDJEM. Scènes du Livre des Morts.

» Puisses-tu entrer et sortir de l'Occident, passer sans difficulté les portes de l’autre monde, puisses-tu adorer Râ lorsqu'il se lève dans la montagne et puisses-tu l’exalter lorsqu'il se repose dans l'horizon, recevoir des offrandes et te satisfaire des repas servis à la table du maître de l’éternité. | » Puisses-tu te promener à ton gré sur les belles rives de ton bassin de plaisance et que ton cœur se réjouisse à la vue de tes jardins ; puisses-tu trouver le

rafraîchissement à l’ombre de tes arbres, et ton cœur trouver l’apaisement dans l'eau du puits que tu as creusé, pour toujours et éternellement. »

La doctrine manque certainement de fixité ; il y a un mélange constant d’aspirations d’ordre matériel et d’ordre spirituel. Les espoirs oscillent entre une existence bienheureuse dans la tombe et des destinées plus sublimes dans le monde divin. Mais n’est-ce pas ce qui caractérise les croyances funéraires de tout temps et de tout pays? C’est la même hésitation, la même anxiété dans la recherche des certitudes au lendemain de la mort. D’autre part, si l’on s’étonne de la difficulté éprouvée actuellement à débrouiller les croyances funéraires de ces vieux Thébains, 1l faut se demander si les archéologues de l’avenir pourraient être plus heureux dans leurs déductions, au cas où ils n’auraient plus, pour porter un jugement, que les rares vestiges des cimetières de nos capitales.

AINTENANT que nous avons parcouru, en les interrogeant, tous les monuments de Thèbes, retournons à ce pylône de Karnak où nous étions montés à la tombée du soir. C'était à la fin de notre première visite du grand temple d’Amon. Et, tandis que les ruines se laissaient progressivement envahir par les ombres,

une pensée presque lancinante s’implantait dans notre esprit : « Quels étaient

donc ces hommes qui construisaient de tels monuments ? »

Revenus au même endroit, nous ne regardons plus le temple comme une énigme ; 1l nous paraît, au contraire, la synthèse normale de cette puissante civilisation. Les grands Thébains ont mérité que leur capitale occupe, pendant trente siècles de l’histoire du monde, une place de premier plan.

Pouvons-nous accepter quelques instants cette doctrine égyptienne suivant laquelle les âmes désincarnées restent attachées aux statues, aux figures gravées sur les murailles ? En ce cas, il existerait peu d’endroits au monde où se retrouverait une telle congrégation d’esprits. Ces glorieux pharaons, ces grands personnages, ces riches bourgeois, ces simples ouvriers que nous avons vus à leurs occupations journalières sont tous là, réunis encore, attachés à ces ruines qui les empêchent de s’évanouir dans le néant. :

Si d’autres points de l’univers produisent sur le visiteur une impression analogue par la succession de grands événements qu’ils évoquent, 1l n’en est guère où la reconstitution du passé soit plus complète ; car la plupart des ruines célèbres sont muettes. À Thèbes, au contraire, les monuments sont couverts de

- textes; des millions d’hiéroglyphes s’étalent partout, en plein soleil sur le

mur des temples, dans l’obscurité la plus profonde au cœur des hypogées. Il suffit de les faire parler. Mais, pendant longtemps, après les catastrophes au milieu desquelles la civilisation égyptienne avait sombré, après l’oubli, pendant des siècles, de toute tradition, cela parut impossible aux forces humaines. Un labeur considérable rendit possible l’éclair de génie par lequel Champollion trouva la clef du mystère. Le 14 septembre 1822, au moment où il comprenait enfin le mécanisme des hiéroglyphes, Champollion restituait à l’humanité ses premières annales qui, sans lui, seraient peut-être restées illisibles. Grâce à lui, les ruines ont rompu leur long silence ; nous pouvons écouter ces innom-

brables voix du passé qui s'élèvent comme un chœur sur les rives du Nil. Nous entendons les paroles divines avec la solennité des oracles, nous recueillons l’écho des discours des pharaons ; les scribes vantent les bienfaits dont les grands rois ont comblé les dieux et leurs sujets. Ces hautes clameurs c’est le récit des expéditions étrangères, l’énumération des villes vaincues, le dénombrement des tributs payés par les étrangers à la capitale. Nous surprenons les Thébains chez eux, au milieu de leurs fêtes, nous écoutons les chants des harpistes. Même le langage des classes populaires arrive jusqu’à nous, avec les plaisanteries et les joyeuses réparties des ouvriers au travail.

Toutes ces voix s’élèvent simultanées ; à certains moments nous ne savons lesquelles sont les plus importantes. II faudrait des appareils spéciaux permettant de les dissocier du grand ensemble.

Champollion a trouvé le « détecteur », pour accorder nos appareils; nous devons découvrir «les longueurs d’ondes », en apprenant les particularités de chaque époque, le sens divers que les mots ont pris au cours du long développement de la langue égyptienne.

Mais il ne suffit pas que nous ayons pu nous donner l’immense plaisir d’entendre parler ces voix ; 1l est indispensable que nous cherchions à en conserver le souvenir. Il faut que nous en FIG. 249. hot. M. Pillet) KARNAKk. ayons des « records » par la publica-

nn EP à tion, d’abord d’éditions critiques, et ensuite de recueils de traductions, où les textes sont groupés par genre. Jusqu’à présent nous n’avons que les textes historiques réunis en quatre volumes. L'ouvrage a bientôt vingt ans de date et l’on pourrait, sans peine, y ajouter déjà de nombreux compléments. L’auteur de ces traductions se plaint sans cesse de ne pas disposer de transcriptions très sûres. Les inscriptions de Medinet Habou, dont nous savons l’importance pour l’histoire de l’humanité, ne sont connues que par de hâtives copies. S’il existait quelque part des textes de cette valeur sur Marathon et Salamine, les travaux critiques qui leur seraient consacrés, formeraient, sans nul doute, une vaste bibliothèque.

Il est à peine croyable qu’il n’existe aucun ouvrage d’ensemble sur Karnak. Louxor et Medinet Habou sont décrits sommairement dans de courtes brochures, tandis que des centaines d’articles sont dispersés dans les recueils

spéciaux. L’immense nécropole thébaine compte plus de trois cents tombes et chaque saison en fait découvrir de nouvelles. Une dizaine peut-être ont été publiées d’une manière convenable.

Mais, dira-t-on, rien ne presse, ces ruines sont éternelles, les générations de travailleurs qui se succéderont trouveront, en leur temps, des tâches tout indiquées. C’est une grave erreur, on n’a plus de temps à perdre. À mesure que l’on déblaie les monuments, on s’aperçoit que le seul fait de les mettre au jour les expose à de graves dangers.

Au commencement du xix° siècle, les grandes ruines étaient en majeure partie enterrées dans les décombres d’agglomérations humaines, qui s’y étaient installées dès l’époque chrétienne et s’y étaient renouvelées de siècles en siècles. L’amoncellement de ces débris a maintenu les temples dont les fondations étaient menacées par les infiltrations souterraines, si bien que le déblaiement, indispensable pour la recherche scientifique, ne tarde pas à mettre en péril la conservation même du monument. Résumons un rapport récent de M. Pillet sur les ruines de Karnak dont il a la charge : « Courant au plus pressé, exhumant avec passion le plus de textes possible avant qu’ils ne soient détruits, les premiers venus n’eurent ni le loisir ni les moyens matériels de restaurer au fur et à mesure les monuments découverts. Karnak n’avait

FIG 1252: (Phot. M. Pillet.) KARNAK.

La salle hypostyle envahie par les eaux.

été qu’effleuré par Mariette, qui, avec une sorte de divination, établit les grandes lignes de l’histoire du temple; c’est Georges Legrain qui, par vingt-deux ans de labeur acharné qu’il devait payer de sa vie, nous per-

FIG. 254. (Phot. M. Pillet.) KaARNAKk. Le centre du temple envahi par les eaux.

mit d’admirer les ruines immenses maintenant en grande partie déblayées.

» Mais il est certain que les monuments exhumés doivent être restaurés et consolidés au fur et à mesure du déblaiement. C’est là le point essentiel qui jusqu'ici a été absolument négligé et qui cependant est une nécessité impérieuse si l’on ne veut pas avoir été cause de la destruction radicale d’une ruine qui subsistait ensevelie sous ses décombres.

» Le Service des Antiquités, fort bien secondé par Legrain, l’a compris à

Karnak, et cependant il reste une tâche immense à accomplir pour remettre en état les débris de ces temples autrefois splendides, dont 1l nous reste à peine le squelette. Mais ce squelette lui-même tombe en poussière. Il est rongé par le

salpêtre qui monte en même temps que les eaux d'infiltration envahissant les

ruines chaque saison : aucune pierre ne résiste à son action et le granit rose tout aussi bien que le calcaire ou le grès s’en vont en poudre.

» Chaque année, en effet, l’eau apparaît dans la cour du temple E le s octobre (fig. 252), puis monte peu à peu jusqu’à la fin du mois, époque à

laquelle sa hauteur au-dessus du sol de la salle hypostyle atteint 1"35 en.

moyenne, parfois beaucoup plus (fig. 253). Elle descend ensuite et disparaît complètement vers le milieu de novembre en laissant sur le sol et sur les pierres

du temple un épais dépôt de salpêtre qui donne aux ruines l’aspect d’un vaste

champ de sel.

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» Cette eau provient de l’infiltration, à travers les terres des canaux et des lacs qui se forment à l’Est de Karnak bien longtemps après que le Nil est redescendu ; la crue du fleuve atteint, en effet, son maximum vers le 15 septembre, et à l’époque où les eaux apparaissent dans les ruines, le fleuve est déjà descendu de 2 mètres environ.

» Le jeu des eaux dans le sous-sol de Karnak peut se résumer ainsi : à l’étiage,

le plan d’eau est situé à environ 4 mètres au-dessous du sol de la xvItre dynastie ; au moment de la crue du Nüil, ce plan devient déclive, il part d’une cote élevée sur le fleuve et s’infléchit peu à peu jusqu’à la limite du désert, le filtrage à travers les terres ne s’opérant que lentement. Au moment où les canaux d’irrigation sont ouverts dans toute la partie orientale de la plaine, l’infiltration de la crue continuant, mais le fleuve baissant, un nouveau plan d’eau oblique s'établit en sens contraire, son point élevé est aux rives des canaux et il tend vers le niveau du fleuve. Le fond des canaux étant beaucoup plus élevé que le sol de la xvirre dynastie à Karnak, il s’ensuit que ces eaux toutes chargées de salpêtre qu'elles ont pris aux terres traversées, apparaissent au milieu des ruines et y séjournent avant de s écouler vers le Nil.

- » Dans l'antiquité, le fond du fleuve était de 4 à 5 mètres audessous du niveau actuel, mais le limon s’accumulant dans son lit le suréleva peu à peu. Les temples étaient alors à l’abri de l’inondation et aussi, bien entendu, de l’infiltration des canaux dont le plan d’eau a été fortement élevé par les barrages actuels. Cependant, dès les dynasties pharaoniques, on fut obligé de reconstruire certains édifices que les eaux atteignaient déjà.

» De ce jeu de l’eau dans le sous- sol de la plaine, il résulta que le plan d'infiltration varie à Karnak de 7 mètres environ, toujours montant ou descendant suivant les saisons.

On connaît le peu de soin apporté par les anciens Egyptiens à la fon-

dation de leurs édifices : après avoir fouillé à une faible profondeur, ils pc. 265. (Phot. M. Pillet.) RaeN Te disposaient sur une légère couche de Destruction du granit par l’humidité.

sable des blocs plus ou moins gros provenant en général d’édifices de leurs prédécesseurs. Parfois ces blocs étaient réunis par une couche de plâtre; le plus souvent, les intervalles étaient masqués par des éclats de pierre mêlés avec de la terre ; puis sans s’inquiéter, ils montaient leurs pylônes formidables, leurs hypostyles gigantesques.

» La salle hypostyle de Karnak est ainsi presque uniquement fondée sur de petits blocs d’Aménophis IV mesurant une coudée royale de sept palmes, c’est-à-dire vingt-huit doigts, entassés sur cinq rangs d’épaisseur et sans aucun liant.

» Le grès dévoré par le salpêtre s’esttransformé en sable que les eaux entraînent peu à peu vers le Nil, et ces colonnes de 23 mètres de haut ne reposent plus parfois que sur quelques maigres points d’appui destinés à promptement disparaître.

elles-mêmes qui s’attaquent aux granits et aux grès du temple, c’est l’humidité sournoise qui monte par capillarité dans tous les édifices. Elle monte ainsi jusqu’au point où l’évaporation est suffisante pour l’arrêter ; mais alors le désastre se produit ; le

granits les plus durs.

A 0 NS » Ainsi tout Karnak est dévoré par.

an mme EN cette lèpre terrible. Le sanctuaire de

la barque sacrée est entièrement rongé

EE hot. M. Pillet) KARNAK. 3 l’intérieur ; ses reliefs se détachent. par grandes plaques que chaqueannée

Les statues qui s’effritent.

la cristallisation du salpêtre fait tomber ; le mal gagne pATUES hautes. et d’ici peu d’années, il ne restera rien des reliefs.

» Des admirables colosses de Thoutmès III qui Aer te la façade Sud 4

vii® pylône, les pieds sont rongés comme d’un ulcère ; les inscriptions qui

ornaient le dessus du socle ne sont plus maintenant qu’un gravier rose, les

listes des peuples vaincus qui ornaient les parois de ce socle ne subsistent plus qu’en quelques endroits, et encore, complètement boursoufflées et détachées de la masse (fig. 255).

» En parcourant la grande salle hypostyle, on ne voit que puissants linteaux

» Quand ce ne sont pas les eaux

salpêtre cristallise et fait éclater 1 |

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(Phot. Gaddis.)

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