EPILOGUE
Plusieurs années après ces événements, un nouveau pair prêtait serment à la chambre des lords; ses col-
lègues semblaient l'accueillir avec une défaveur marquée; il avait eu, disait-on en lui appliquant la phrase sacramentelle, une jeunesse orageuse, et, comme il avait poussé la jeunesse fort avant dans l'âge mùr, il était à craindre qu'il Fie compromit la pairie par une conduite peu parlementaire. Le nouveau pair était sir Herwart, devenu duc, riche immensément par la mort de son frère, dont il était l'unique héritier.
Les fâcheux pronostics des censeurs ne furent point justifies. Herwart avait aspiré toute sa vie à l'action : personne plus que lui n'avait eu à souffrir et à se plaindre de l'oisiveté; à peine fut-il engage dans le mouvement politique, qu'il s'y jeta et s'y livra avec une indomptable ardeur. Cet homme immodéré ne faisait rien avec mesure j il déploya, dès le début, une éloquence impétueuse, passionnée, qui eût été mieux à sa place sur les tréteaux d'un meeting, mais qui n'en produisit que plus d'effet aux oreilles caduques de la nuMe chambre. Si le nouveau venu ne se lit pas beaucoup aimer, il se fit craindre, et la carrière des grandes alTaires s'ouvrit devant lui. Il se trouva là tout d'abord dans son élément naturel ; monté en peu de temps aux plus hauts emplois de la monarchie anglaise, il les remplit avec une capacité éminenle, un zèle infatigable, et rendit à son pa}s d'importants services.
Il ne se maria point; il n'avait ni ami ni maîtresse, se refusait toule dislraclion, tout plaisir, et \\m se plaignait alors comme jadis de son humeur farouche et solitaire, l^e monde lui inspirait une répugnance, une horreur invincible; il n'y paraissait que par de-
voir, lorsque ses fonctions lui en faisaient une absolue nécessité; mais le service de l'Etal y gagnait. Passant de son cabinet au parlement, et du parlement à son cabinet, il ne prenait pas d'autre exercice, et ne se permettait pas d'autre promenade. Celait un lion de travail et d'activité; l'idée d'être inoccupé, ne fùt-cc qu'un instant, lui faisait peur.
Le fond de son âme était triste : il avait, de loin en loin, des accès d'une mélancolie morne et des désespoirs muets. Ses cheveux avaient blanchi subitement, et son visage pâle et amaigri portait l'enjpreinte de la souffrance et des passions. La faculté attribuait ses dispositions spleniques à l'excès de l'application et à une affection organique du foie.O sublimes docteurs !
Un jour, après un accès plus sombre et |)lus opiniâtre que les autres, il demanda un congé au roi, lui qui, depuis vingt ans, n'avait pas consenti à ce qu'on lui desserrât sa chaîne un seul jour, et s'embarqua pour Gibraltar, d'où il passa seul à Teluan. Personne n'y reconnut le redouté consul d'autrefois dans le vieux lord en cheveux blancs; on ne vil en lui qu'un vojageur curieux.
Il retrouva le Jardin du Sultan lel qu'il l'aNail laissé tant d'années auparavant , seulement l'habilalion coinmeneait à toinljer en ruine, et le lleuve TfiéclaiWiwi tari. Il se promena loiiglenips en silence dans les allées abandoimees; en sortant, il pleurait amèrement. 11 voulut voir, en IraNcrsanl la >ille, la place qu'avait occupée la maison consulaire; [)nis il se ni conduire à la citerne de la plaine haute. Arrive
là, il s'assit sur une pierre, et tomba dans une rêverie profonde. Sa tête fléchissait et penchait sur sa poitrine, sous le fardeau d'un souvenir écrasant ; il fixait un œil égaré sur un point du sol où il n'y avait rien à voir. Tout à coup il étendit ses deux bras devant hii avec uTi geste d'horreur et d'effroi, comme si une ombre fut sortie de terre à ses yeux , et eût marché sur lui. Son saisissement fut si grand, qu'il s'évanouit.
On ne parvint qu'à grand'peine à le rappeler à la vie, et ce ne fut pas pour longtemps. Quand on oulut le transporter au bâtiment qui l'avait amené de Gibraltar, et qui rattcndait à l'embouchure du fleuve Martil, il dit à ses gens que ce soin était inutile, et qu'il aimait mieux mourir là. Après quoi, il ne parla plus et l'agonie commença ; elle fut longue et terrible : le soir il avait succombe.
Un nom de femme, tronqué par la mort, errait sur ses lèvres au moment où il rendait le dernier soupir, et , en le mettant dans son cercueil , on trouva une boucle de cheveux blonds, scellée autour de son bras.