‹ ThéclaChapitre 22 sur 23 · TU ECU · texte numérisé non relu

TU ECU

ték»; je ne l'aurais pas commis si nous ne vous étiez pas retirée de moi. Les gémissements de la pure et innocente victime que vous avez deshonorée par ma lîtain troubleront votre sommeil encore plus que le mien. Vous êtes responsable de tout le mal que je lais, de tout celui que je ferai encore, et si le spoclre sanglant du meurtre se dressait jamais devant moi, prenez garde, c'est vous, vous seule qui l'auriez évoqué du fond des abimes; vous seriez votre propre meurtrier.

Celte féroce menace n'était que le retentissement et l'écho (idèle des voix sinistres qui avaient gronde tout le jour dans son cœur, et elle s'était echa[)pee de ses lèvres comme la (lamme longtemps comprimée se fait jour violemment par la première issue qui lui est ouverte. A force de rouler en lui-même celle lugubre idée, il s'était familiarise avec elle et la formulait avec une effroyable naïveté. Pourtant il y avait de la licNre dans sa voix et de regarement dans ses yeux. Tliecla fut épDUvanlée des ravages que la passion avait causés dans cette organisation puissante, cl dans ce moment ses yeux ex|)rimaient une pilie sincère.

— Oh I oui, plaignez-moi, reprit-il en re^ellaill peu à peu à des senlimenls [)ius lunnaiiis, [tlaigno/,moi; car vous m'a\ez fait bien tlu mal, un mal irréparable. Je vous avais domn» mon cœur, monàine, mon être tout entier, Thecla ; qu'eu avez-vous fait? Vous voyez l'étal d'abjecliim el de servitude où viuis m'avez réduit : pouve/.-vous conlempler sans remords ol sans larmes le specUule il'uiie misère si profonde?

Kl 110 suis-je pas, moi, bien lâche el l)icii vil de IVxl)oser h vos regards? Suis-je donc tombé si bas que je n'aie plus même le facile courage du silence, el qu'il me faille des paroles comme il faul des hochets aux enfants? Oh ! combien ma deslince eût été différente si vous n'aviez pas change ! Quel noble avenir s'ouvrait à nos yeux! quelle belle vie je me prometlais avec vous! Et tout cela n'était qu'un rêve! Quel réveil !

Il se lut,el se prcn;!nl la lêle dans ses deux mains, il resta quelques inslanis silencieux el comme absorbé dans les souvenirs du passé. Thécla ne répondait rien, elle n'avait rien à répondre; son idée iixe elail la fuite, et elle voulut proliler de cet accès d'atleudî issenient et de concentration pour s'élancer sur son cheval; mais au premier mouvement qu'elle hasarda, il la saisit rudement parle bras, el lui dit en lournanl tout d'un coup à l'ironie : Pas encore, s'il vous plait; je n'ai pas tout dit. Nous nous voyons si peu, et vous voulez déjà me quitter?

Le sourire force dont il accompagna ces étranges paroles effraya plus Thécla que les menaces les plus Aiolenles; elle le regarda a\ec inquielude , et alors seulementellecomprilqu'elleavailatVaireà un homme hors de lui el réduit au dernier degré de l'exaspération. Il ne soutint pas longtemps celte affreuse ironie , «^l reprit avec une gravité sombre : Non , je n'ai l)as tout dit,el tout n'est pas lini entre nous; puisque le hasard ou ledestin nous a fait nous rencontrer, nous ne pouvons nous quitter ainsi; après tout ce (pii est arrivé, il est impossible que nous en resli(»nt'

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1.1. J'ai mis devant vous mon cœur à nu; je vous ai (tonné en spectacle ma faiblesse et ma douleur : vous voyez bien que je ne puis pas me passer de vous, et je n'y veux renoncer «à aucun prix. J'ai tout fait pour me vaincre, je ne l'ai pas pu. Si vous êtes l)lessée, irritée, ayez assez de grandeur, assez de force pour vous élever au-dessus des injures que vous croyez avoir reçues. Les crimes de l'amour sont si faciles à pardonner! Helas! vous êtes bien vengée par tout ce que j'ai souficrt. Faites un elTort pour revenir à moi, et vous y réussirez, Tlu'da; la volonté a opéré de plus grands miracles; si vous ne revenez pas à moi, c'est que vous ne l'aurez pas voulu. Peutêtre noire vie a-t-elle été mal engagée, recomniençons-la. Jetons un voile sur le pjssé , tournons-nous courageusement du cote de l'avenir, t^'est une chose misérable (jue de regarder toujours derrière soi, regardons devant nous. Ne me jugez pas d'après ce que j'ai été : nos rapports, vous le savez, n'ont jamais ele francs; et rien n'aigrit, rien n'irrile autant que les positions fausses. Ouand la nôtre sera fixée et nettement définie, vous verrez s'accomplir en moi une revolulion radicale. Aimé devons et vivant sous \olre bienheureuse influence, je deviendrai un tout autre iiomme, et vous ne vous repentirez jamais de ce (pie vous aurez fait: je vous réponds de moi.

Ces paroles furent prononcées sans colère, sans violence. Kidiardie parle calme apparent qui les avait dictées, Thécla se flatta, dans son inexpérience, (pi'une lueur de raison était enfin docendue dans ce cœur ténébreux, et que ly niomciil était \enu île res-

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saisir sa liberté : elle se risqua donc à lui répondre : Vous me demandez des choses impossibles; je vous ai déjà dit , Herwart, que j'étais engagée ailleurs. — Oui, vous me l'avez dit, mais je ne l'ai pas cru, et dans ce moment je ne vous crois pas davantage. C'est une défarte pour m'échapper. Tout le monde ne saitil pas bien que votre mariage est rompu? — Vous vous méprenez encore. Ce n'est pas de Douglas qu'il est question ; je vous avais déclaré que je ne serais jamais sa femme, et j'ai tenu parole; je suis promise à un autre. — Pourquoi vous obstiner dans un mensonge inutile? Vous n'êtes promise à personne. A qui seriez-vous promise?

Thécla garda le silence.

— Vous voyez bien que vous vous taisez. Vous rougissez de votre mensonge, et vous ne le soutenez même pas. — Je ne vous dois nul compte de mes sentiments, répondit Thécla offensée; j'ai déjà poussé trop loin avec vous la condescendance et la sincérité ; NOUS n'avez pas le droit de m'en demander davantage. 11 ne vous appartient pas de me mcllre sur la sellette.

Le sérieux de Thécla lit refléchir Ilcrwarl , et la jalousie se glissa dans smi cœur.

— Si elle disait vrai! peiisa-l-il avec inquiétude. Il se rapprocha d'elle, et la regarda lixemenl comme

s'il eût voulu plonger au fond de ses entrailles pour en arracher son secret.

— Mais non, cela n'est pas possible! s'écria l-il en interrompant tt»ut d'un coup cet insolent examen. Si cela était , je le saurais déjà. — Vous vous croyez

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bien clairvoyant 1 — Nommez-le donc. — Eh bienl oui , je le nommerai ; mais j'espère qu'après vous me laisserez partir; quelle ignominie ne serait-ce pas pour vous de retenir par la force une femme qui en aime un autre! — Son nom? son nom? — Samuel Bendclaq. — Comment avez-vous dit? Samuel Ben...

Ben — Bendelaq. — Le taleb de votre père? —

Lui-môme. — Oh ! la plaisanterie est excellente. En vérité, je ne vous croyais pas si facétieuse.

Rien n'outrage plus grièvement les femmes que de ne pas prendre leurs passions au sérieux et d'en tourner l'objet en ridicule. ïhecla, grièvement blessée, oublia qu'elle était à la merci d'Uerwart, et foulant aux pieds toute prudence, pour se réhabiliter ellemême dans l'homme qu'elle avait choisi : Votre surprise ne m'étonne pas, répliqua-t-elle avec un sourire insultant; ce n'est pas sur vous que j'avais compté pour approuver mon choix. Je conçois qu'il vous choque. Il vous eût plu davantage, sans doute, d'obtenir la préférence; mais c'est lui que j'aime, ce n'est pas vous.

Herwart passa la main sur son front, comme un homme qui cherche à ressaisir quelque souvenir effacé.—En effet, dit-il à demi voixen se parlant h luimôme, on m'a dit que ce juif était beau. Comment ne m'en étais-je pas doute? Toutes les femmes se ressemblent.

Jamais son orgueil n'avait reçu une blessure aussi proibnde, aussi sensible. Se voir préférer un juif, supplanter |).ir un juif, (juelle anière déception I (juelle sanglante ironie du sort !

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— Cela est impossible , reprit-il d'une voix où l'espérance se mêlait à l'incrédulité; avouez que tout ceci n'est qu'un jeu, qu'une vengeance de femme. C'est bien; vous a\ez pris votre revanche, et vous ne pousserez pas plus loin une comédie qui n'a rien de sérieux : car enfin on n'aime pas un juif. — Et pourquoi pas? demanda Thécla avec l'audace insolente de l'amour irrité. Je vous dis que je l'aime, et je serai sa femme avant qu'il soit peu. Il est jeune et beau; mais il est plus noble encore qu'il n'est beau, plus tendre, plus dévoue. Mes rêves sont enfin réalisés; tout ce que j'avais cru trouver en vous, je l'ai trouvé en lui; et c'est Dieu lui-même qui me l'a envoyé pour reparer les maux que vous m'avez faits. Béni soit le jour où je l'ai rencontré !

Herwart recevait avec un silence de mauvais augure ces provocations irritantes : l'orgueil ulcère l'avait reporté d'un bond à S(m point de départ, le sanglant farilôme de la jalousie, de l'assassinat, se dressa devant lui.

— Et tu t'imagines, s'écria-t-il en éclatant tout d'un coup et en secouant Thecla par les deux bras avec une rage aveugle, tu t'ir.iagines que je céderai bénévolement la place à ton juif? Oh! je ne suis [•oint si débonnaire ; aime-le, si lu veux, je ne puis t'empécher de te deshoiu)rer, mais, moi vivant, tu ne seras jamais à lui. Je suis tombe bien bas, mais pas si bas pourtant qu'on puisse impunément me braver et me fouler aux pieds. Ne crois pas que je l'aime encore ! non, mon amour s'est éteint dans le mépris, je ne t'aime plus; mais, puisque lu n'as pas

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voulu m 'appartenir, je ne veux pas, moi, que lu appartiennes à un autr.'.

Les regards, les gestes dont Herwart accompagnait ces sauvages paroles ne permettaient aucun doute sur le sens homicide qu'elles avaient dans sa bouche. Ses yeux semblaient prêts à foudroyer Thecla, et il lui torturait les bras dans ses mains de l'er.

— Eh quoil continua-t-il après une pause, il y aurait au monde une femme qui pourrait dire : Herwart m'a aimée jusqu'à l'adoration , jusqu'au délire; je l'ai vu à mes genoux, humble, suppliant, et je nu; suis fait un jouet de son amour, je l'ai repoussé du piedi Herwart m'a enlevée, il m'a tenue en son pouvoir des jours et des imits , et il n'a reçu de moi que froideurs et dédains, et je suis sortie vierge de ses bras pour me donnera un juif! El quand je passerais devant celle femme, elle nie montrerait du doigta son juif en disant : Le voilà! et ils me salueraient tous les deux d'un sourire moqueur! et le monde me

poursuivrait de sa risée! Oh! la morl! la mort !

mille fois la mort plutôt qu'un pareil opprobre!

H élail parvenu au paroxjstnc de la fureur, el se lut encore, étouffe par les passions meurlricres qui débordaient de son cœur. A chaque monvcMiieiil que faisait Thécla pour échappera son implacable elreinle, il serrait plus fort sans se rendre compte à lui-même de l'alTrense douleur qu'il lui causait. En ce monuinl (|uelqne chose de noir pointa au bout du pâturage, mais si loin qu'on n'aurait pu dire si c'était un arbi*-. un chameau , ou un cavalier. Les yeux du cœur dirent à Thecla que c'était SamuiU qui la cherchait : un

sourire d'espoir monta involontairement à ses lèvres; Herwart la comprit.

— Ah ! dit-il d'une voix si sourde, si altérée, qu'il eût été impossible de la reconnaître, c'était donc un rendez-vous!. ..Tu étais venue attendre ici ton juif!... Sois tranquille, il t'y trouvera, et je ne troublerai pas votre lête-à-téte. Mais est-ce bien lui?... regarde, poursuivit-il en l'élevant au-dessus de sa tête comme un enfant qui veut voir; est-ce lui? Ne t'es-tu pas trompée?... Le reconnais-tu bien?... Va donc, cours, vole au-devant de ton juif...

A ces mots, il la lanra contre le sol avec une telle violence qu'elle y resta sans mouvement.

Elle était morte!

Le bruit se répandit dans la résidence qu'elle s'était tuée en tombant de cheval. Quand on vint pour relever son corps, on en trouva un autre qui gisait tout sanglant à côté du sien; c'était Samuel Bendelaq. Une balle lui avait traversé la télé, un pistolet décharge gisait à ses pieds. S'était-il brûlé la cervelle, ou s'il avait élé tué à la suite d'un duel? C'est ce qu'on ne put jamais éclaircir.

La nuit couronna dignement celte journée d'horreurs. Une épouvantable émeute, telle qu'on n'en avait pas vu de mémoire d'homme, éclata à Tcluan. Les campagnards de la basse plaine avaient trouve dans les broussailles du fleuve Marlil le cada\re de leur santon; les soupçons se portèrent sur Dick, qui avait rôdé toute la matinée au bord du fleuve, un fusil à la main, et les témoins ne manquèrent pas pour déclarer (fu'ils ravaiciil vu faire le coup. La nouvelle

8e propagea avec la rapidité de la foudre jusqu'au cœur de la cité. Elle fut accueillie par des cris de mort et de vengeance, et la nuit, le peuple en masse se rua avec des torches et des armes de toute espèce contre le consulat britannique. Quelques coups de fusil partirentde l'intérieur; mais la victoire resta au nombre; la maison fut incendiée, saccagée de fond en comi)le; le matin, ce n'était plus qu'un monceau de ruines. On trouva le corps de Dick sous les décombres; mais on ne trouva que le sien. Herwart n'était pas rentré chez lui la veille, et le lendemain des chameliers des environs racontèrent qu'ils l'avaient vu errer toute la nuit comme une ombre à travers les pâturages.

Il ne reparut plus à Tétuan.

Ainsi furent exaucés les vœux de Ben-Abbas. Il est inutile de dire qu'il avait aidé sous main l'émeute de tout son pouvoir; mais cette victoire ne lui suflit pas ; il profita de l'exaspération du peuple et de la terreur des chrétiens pour faire bannir les consulats de son pachalik : c'est à celte époque qu'ils furent transférés à Tanger, où ils sont encore aujourd'hui.

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