Ovide {Métamorphoses, XII, oo-o
Ergo îibû qua decuit, Imita est csede Diana,
Et pariter Phœbes, pariter maris ira recessit,
Accipiunt ventos a tergo mille carinas ;
Multaque perpessm, Phrygia potiuntur arena. « Donc, aussitôt que Diane fut apaisée par le meurtre qu'il fallait, ave( la colère de la déesse tomba la colère des flots. Le vent prend en poup( les mille vaisseaux; et la flotte, après une longue souffrance, tient K rivage de Troie» »
FIS D'iPHIGÉNIfi
PHÈDRE
NOTICE SUR PHÈDRE
La tragédie de Phèdre et Hippolyte^ de Racine fut jouée le vendredi 1" janvier 1677, par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, sur leur théâtre très probablement, et non pas à la cour.
La tragédie de Phèdre et Hippolyte de Pradon fut jouée le dimanche 3, par les comédiens de l'Hôtel Guénégaud. Cette concuiTence était un coup monté par une cabale de grands seigneurs et de beaux esprits, la duchesse de Bouillon et son frère le duc de INevers, neveux de Mazarin, Madame Deshoulières, etc. Pradon, sur le bruit que Racine travaillait au sujet de Phèdre, et peut-être même sur quelque connaissance qui lui parvint du plan de l'ouvrage, brocha en trois mois une tragédie destinée à répéter la manœuvre qui n'avait pas réussi à Leclerc et Coras. Pour la faire réussir, la duchesse de Bouillon, à qui il en coûta quinze mille livres, loua les deux salles de théâtre pour les dix premières représentations, en sorte que l'une des deux Phèdre — celle de Pradon — aHa d'abord aux nues, et l'autre — celle de Raciwe— -fut mal reçue. Justice se fit quand le vrai public eut accès au théâtre : cependant la curiosité maintint assez longtemps celle de Pradon sur la scène pour qu'il en fit le fier dans ses écrits.
Sur cette affaire se greffa celle des sonnets, qu'il ne vaut vrai-
ient pas la peine de conter en détail. Madame Deshouliéres, ^ec quelques personnes de la cabale, rime un sonnet injurieux intre la pièce de Racine. Les amis de Racine et Despréaux, ittribuant au duc de Nevers, lui répliquent sur les mêmes mes par des vérités fort indécentes. Le duc renvoie encore les lêmes rimes, contenant une menace de coups de bâton pour les 1. C'est le titre de la première édition. Le simple titre de P/i^^/re lté de 1687.
NOTICE SUR PHÈDRE
deux poètes à qui il impute le sonnet précédent. Là-dessus intervient Monsieur le Prince qui offre à Racine et à Boileau un asile à l'Hôtel de Gondé. Mais un quatrième sonnet part, toujours sur , les mêmes rimes, affirmant que Boileau « fut hier, bien frotté ». : Sur quoi Gondé fait dire au duc de Ne vers « qu'il vengerait comme faites à lui-même les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes qu'il aimait ».
Pendant ce temps se poursuivait une polémique dé formes plus ^ littéraires. Pradon lisait, sans doute chez la duchesse de Bouillon, une comédie en un acte intitulée Le jugement d\Àpollon sur la Phèdre des anciens, qui ne nous est pas parvenue : c'était une critique de l'œuvre de Racine, comme nous l'apprend Pradon lui-même dans ses Nouvelles remarques sur les œuvres du sieur D***.
En 1677 simprima une Dissertation sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte, qui est attribuée à Subligny. Selon la critique, le sujet de Phèdre est indécent, et fait rougir les dames. Thésée est « trop çrédule et trop imprudent », Phèdre a « trop d'amour, trop de fureur, et trop d'effronterie » ; elle est « fascinée ». Il n'y a qu'Aincie qui soit un caractère « heureusement trouvé ». Le récit de Théramène est « trop long et trop affecté ». Pradon n'avait pas le beau style de Racine : mais sa pièce était (( mieux intriguée », quoique la conduite en manquât de jugement, et quoique l'auteur eût détruit le sujet en ne mariant pas Phèdre à Thésée.
En général, dans le public, on convint de l'horreur du sujet ; on reconnut l'infinie supériorité du style de Racine, mais on approuva la régularité de l'intrigue de Pradon.
Le récit de Théramène donna Heu à beaucoup de discussions : La Motte en blâma l'enflure poétique dans son Discours sur la Poésie en général et sur Vode en particulier (1701). Roiïeau justifia Racine dans sa Onzième réflexion sur Longin (1710, imprimée en 1713). Fénelon, dans ssiLett?^e à V Académie, se rangea du côté de La Motte. Louis Racine, dans une Comparaison de IHippolyte d'Euripide avec la tragédie de Racine sur le même sujet, lue à l'Académie des inscriptions et beHes-lettres en 1728, essaya de défendre les vers de son père.
Un autre sujet de discussion fut le personnage d'Hippolyte, que Racine fait amoureux. Subligny y trouvait une violation de
NOTICE SUR PHÈDRE
l'histoire. Arnauld, sans doute pour une raison morale, blâmait l'invention de cet amour. Fénelon enfin n'aimait pas Hippolyte soupirant : il sentait assez la beauté de l'ilippolyte grec pour ne point faire grâce à ce qui paraissait être une concession au bel esprit français.
Racine avait tiré son sujet d'Euripide : il dut beaucoup aussi à Sénèque. Il n'a pas pris grand'chose à diverses tragédies françaises, où l'amour incestueux de Phèdre était traité :
Garnier, Hippolyte, imprimé en 1573.
De la Pinelière, Hippolyte, imprimé en 1635.
G. Gilbert, Hippolyte ou le Garçon insensible, impr. en 1647.
Bidar, Hippolyte, joué et imprimé à Lille, 1675.
Nous avons dit dans la Notice sur la vie de Racine que le légoût qu'il ressentit de l'acharnement de la cabale put contri- Duer à le retirer du théâtre. Mais lorsqu'il écrivit Phèdre, déjà les sentiments jansénistes s'étaient réveillés et avaient marqué a conception du caractère principal. Tout le monde le sentit.
c( Je sais de science certaine, dit Voltaire-, qu'on accusa Phèdre d ètre janséniste. Comment! disaient les ennemis de .'auteur ; sera-t-il permis de débiter à une nation chrétienne ces ïiaximes diaboliques?
Vous aimez; on ne peut vaincre sa destinée; Par un charme fatal vous fûtes entraînée.
N'est-ce pas là évidemment un juste à qui la grâce a manqué? l'ai entendu tenir ces propos dans mon enfance, non pas une fois, mais trente. »
Boileau avait bien la même impression, puisqu'il porta a pièce à Arnauld : et celui-ci, quelques jours après, en faisant la réserve que j'ai dite, sur Hippolyte, se déclara fort satisfait du personnage de Phèdre. « Il n'y a rien à reprendre, dit-il, au caractère de Phèdre, puisque par ce caractère il nous donne cette grande leçon que, lorsqu'en punition de fautes précédentes, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, [nême en les détestant-. »
1. Lettre au marquis Albergati Capacelli, citée par M. Paul Mesnard.