ACTE I, SCENE I
Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit,
Que votre exil d'abord signala son crédit. 4o
Mais sa haine sur vous autrefois attachée.
Ou s'est évanouie, ou s'est bien relâchée.
Et d'ailleurs quels périls vous peut faire courir
^Une femme mourante et qui cherche à mourir?
Phèdre, atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire, 45
Lasse enfin d'elle-même et du jour qui l'éclairé,
Peut-elle contre vous former quelques desseins?
HIPPOLYTE
Sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains. Hippolyte en partant fuit une autre ennemie : 'je fuis, je l'avoûrai, cette jeune Aricie, 5o Reste d'un sang fatal conjuré contre nous.
THÉRAMÈxNE.
Quoi? vous-même. Seigneur, la persécutez-vous? Jamais l'aimable sœur des cruels Pallantides* Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides? Et devez-vous haïr ses innocents appas? 55
^ HIPPOLYTE
Si je la haïssois, je ne la fuirois pas.
THÉRAMÊNE,
Seigneur, m'est-il permis d'expliquer votre fuite? Pourriez-vous n'être plus ce superbe Hippolyte, Implacable ennemi des amoureuses lois Et d'un joug que Thésée a subi tant de fois? 6o
^ 1. Plutarque, Vie de Thésée, XIII; et Pausaniàs, 1. I, ch. xxt. Ces fils de Pallas (ou Pallante, au vers 550), petits-fils de Pandion, et neveux d'Égée, avaient disputé à Thésée la royauté d'Athènes. Us lui avaient
I tendu une embuscade. Mais il eut le dessus; et s'en étant défait, il
I vint à Trézène pour se purifier.
PHÈDRE
Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée, Voudroit-elle à la fin justifier Thésée? Et vous mettant au rang du reste des mortels, Vous a-t-elle forcé d'encenser ses autels*? àimeriez-vous, Seigneur?
HIPPOLYTE
Ami, qu'oses-tu dire?
Toi, qui connois mon cœur depuis que je respire, Des sentiments d'un cœur si fier, si dédaigneux, Peux-tu me demander le désaveu honteux?
C'est peu qu'avec son lait une mère amazone ^ M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne; Dans un âge plus mûr moi-même parvenu, Je me suis applaudi quand je me suis connu. Attaché près de moi par un zèle sincère, Tu me contois alors l'histoire de mon père. Tu sais combien mon àme, attentive à ta voix, S'échaufToit au récit de ses nobles exploits. Quand tu me dépeignois ce héros intrépide Consolant les mortels de l'absence d'Alcide, Les monstres étouffés et les brigands punis, Procruste, Cercyon, et Scirron, et Sinnis, Et les os dispersés du géant d'Épidaure, Et la Crète fumant du sang du Minotaure^ :
1. Ces vers tiennent en quelque façon lieu du prologue de la grecque.