ACTE ÎI, SCÈNE
ISMÈNE
Madame, je le croi.
ARICIE
L'insensible Ilippolyte est-il connu de toi? 4oo
^Sur quel frivole espoir penses-tu qu'il me plaigne,
Et respecte en moi seule un sexe qu'il dédaigne?
Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.
ISMÈNE
Je sais de ses froideurs tout ce que l'on récite ; 4o5
Mais j'ai vu près de vous ce superbe Hippolyte;
Et même, en le voyant, le bruit de sa tlerté .
A redoublé pour lui ma curiosité.
Sa présence à ce bruit n'a point paru répondre :
Dès vos premiers regards je l'ai vu se confondre. 4io
Ses yeux, qui vainement vouloient vous éviter,
Déjà pleins de langueur, ne pouvoient vous quitter.
Le nom d'amant peut-être offense son courage ;
Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage.
ARTCIE.
Que mon cœur, chère Ismène, écoute avidement 4i5 Un discours qui peut-être a peu de fondement! 0 toi qui me connois, te sembloit-il croyable. Que le triste jouet d'un sort impitoyable. Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs, I Dût connoître l'amour et ses folles douleurs? 4^0 Reste du sang d'un roi noble fils de la terres Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre. J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
1. Erechthée, lils de la Terre, ancêtre de Thésée comme des Pallantides.
Six frères, quel espoir d'une illustre maison*!
Le fer moissonna tout; et la terre humectée 4a5
But à regret le sang des neveux d'Érechthée.
Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi
Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi :
On craint que de la sœur les flammes téméraires
Ne raniment un jour la cendre de ses frères. 43o
liais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux
3e regardois ce soin d'un vainqueur soupçonneux.
Tu sais que de tout temps à l'amour opposée,
Je rendois souvent grâce à l'injuste Thésée,
Dont l'heureuse rigueur secondoit mes mépris. 435
Mes yeux alors, mes yeux n'avoient pas va son fils.
■Von que par les yeux seuls lâchement enchantée,
J'aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée,
Présents dont la nature a voulu l'honorer.
Qu'il méprise lui-m-me, et qu'il semble ignorer. 40
J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses.
Les vertus de son père, et non point les foiblesses.
J'aime, je l'avoûrai, cet orgueil généreux
Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux.
Phèdre en vain s'honoroit des soupirs de Thésée : 445
Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée
D'arracher un hommage à mille autres offert.
Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible.
De porter la douleur dans une âme insensible, 45u
D'enchaîner un captif de ses fers étonné.
Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné :
C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite 2.
Hercule à désarmer coùtoit moins qu'Hippolyte ;
1. Pliitarrjue {Thésée. IIIi disait cinquante, hâcme réduit la légende à la vaisornblance commune. Il sera moins timide et moins rationaliste ùatDS Aifuilie, heureusement^