SCÈNE PREMIÈRE ARICIE, ISMÈNE
ARICIE
tîippolyte demande à me voir en ce lieu? llippolyte me cherche, et veut me dire adieu? Ismène, dis-tu vrai? N'es-tu point abusée?
ISMÈNE
C'est le premier effet de la mort de Thésée. Préparez-vous, Madame, à voir de tous côtés Voler vers vous les cœurs .par Thésée écartés. Aricie à la fm de son sort est maîtresse, Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.
ARICIE
Ce n'est donc point, Ismène, un bruit mal affermi? Je cesse d'être esclave, et n'ai plus d'ennemi?
' ISMÈNE
Non, Madame, les Dieux ne vous sont plus contraires Et Thésée ^ rejoint les mânes de vos frères.
RACINE. — TÎTLUtRE CHOISI. 20
PHÈDRE
ARICIE
Dit-on quelle aventure a terminé ses jours?
ISMÈNE
On sème de sa mort d'incroyables discours.
On dit que, ravisseur d'une amante nouvelle,
Les flots ont englouti cet époux infidèle,
On dit même, et ce bruit est partout répandu,
Qu'avec Pirithoûs aux enfers descendu,
Il a vu le Cocyte et les rivages sombres.
Et s'est montré vivant aux infernales ombres;
Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour,
Et repasser les bords qu'on passe sans retour*.
ARICIE
Croirai-je qu'un mortel, avant sa dernière heure. Peut pénétrer des morts la profonde demeure? Quel charme l'attiroit sur ces bords redoutés?
ÏSMÈNE.
Thésée est mort, Madame, et vous seule en doutez Athènes en gémit, Trézène en est instruite, Et déjà pour son roi reconnoît Hippolyte. Phèdre, dans ce palais, tremblante pour son fils. De ses amis troublés demande les avis.
ARICIE
Et tu crois que pour moi plus humain que son père Hippolyte rendra ma chaîne plus légère?
Qu'il plaindra mes malheurs?
1. ... Ripam irremeahilis inidse. (Virgile, En., VI, A^o.) « La rive du fleuve qu'on ne repasse pas. »
Illuc mide negant redire quemqunm. (Catulle.) « Là d'où l'on dit que nul ne revient. »