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ACTE IV, SCÈNE YL

PHÈDRE

Ils s'aimeront toujours.

Au moment que je parle, ah! mortelle pensée! Ils bravent la fureur d'une amante insensée. Malgré ce même exil qui va les écarter, i255 Ils font mille serments de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage, Œnone. Prends pitié de ma jalouse rage, Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux. 1260 Qu'il ne se borne pas à des peines légères : Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer.

Que fais'-je? Où ma raison se va-t-elle égarer? Mo^ jalouse ! et Thésée est celui que j'implore î laGS Mon époux est vivant, qt moi je brûle encore! Pour qui? Quel est le cœur où prétendent mes vœux? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure. Je respire * à la fois l'inceste et l'imposture. 1270 Mes homicides mains, proinptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! et je vis? et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ? J'ai pour aïeul le père et le maître des Dieux; 1275 Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. On me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale; Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. 1280 Ah ! couibien frémira son ombre épouvantée, Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,

I 1. Respirer ne marque pas ici le désir, mais le caractère : comme le parfum de l'âme. Pareillement spirare en latin.

tHÈDRË.

Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,

Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !

Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible*? ia85

Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible;

Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,

Toi-même de ton sang devenir le bourreau.

Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille:

Reconnois sa vengeance aux fureurs de ta fille. 1290

Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit

Jamais mon triste cœur n'a recueiUi le fruit.

Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie,

Je rends dans les tourments une pénible vie.

ŒNONE

Hé ! repoussez, Madame, une injuste terreur. 1295

1. « Racine, fait remarquer ici M. Paul Mesnard. s'est approprié, mais en les transformant avec un art admirable, quelques idées dont le germe se trouve dans Sénèque. C'est la >'ourrice. dans la tragédie latine, qui rappelle à Phèdre combien son crime trouve de juges parmi les Dieux ses ancêtres. Minos. le Soleil, Jupiter lui-raême » :

Si. quod moîitus supera non cemit loca, Tutuf?i esse f admis credis, et vacuum metu, Erras.... /liM.i

Quid ille, lato maria qui regno premit.,

Popnlisque reddit jura cenienis pater?

Latcrc tantum facinus occuUum sinet?... (148-150.)

Quid illâ rébus lumen infundens suum

Mat ris parent? quid il le, qui mundum quatit....

Sator.Deorum? CredL-i hoc posse effici,

Intef videntes omnia ut lateas avos? (155-i. loG-7.)

« Si parce que ton mari ne voit plus le jour àes vivants, tu crois ton crime en sûreté, et perds la crainte, tu te trompes.... Mais ton père, le puissant souverain de tant de mers, le juge de tant de peuples? crois-tu qu'il laissera un tel crime caché?... Et celui qui vorse sa lumière sur lunirers. le père de ta mère? Et celui qui ébranle !e ciel, le maître des Dieux? Que crois-tu pouvoir cacher à tant d'aïeux qui roient totrt? »

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