ACTE V, SCÈNE YIL
Ne découvrît un feu qui lui faisoit horreur.
La perfide, abusant de ma fôiblesse extrême,
S'est hâtée à vos yeux de l'accuser hii-même. i63o
Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer auroit déjà tranché ma destinée;
Mais je laissois gémir la vertu soupçonnée.
J'ai voulu, devant vous exposant mes remords, i635
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poisou que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu; 1640
Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
Et le ciel et l'époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu'ils souilloient, toute sa pureté.
PANOPE
Elle expire, Seigneur!
THÉSÉE
D'une action si noire 1645 Que ne peut avec elle expirer la mémoire ! Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis. Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils. Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste, Expier la fureur d'un>œu que je détfeste. i65o Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ; Et pour mieux apaiser ses mânes irrités. Que, malgré les complots d'une injuste famille, Son amante aujourd'hui me tienne heu de fille.
FIN DU CINQUIÈME ET DEBNlER ACTE
ESTHER
NOTICE SUR ESTHER
Mme de lîaintenon avait fondé la maison de Saint-Cyr, Elle n'en voulait pas faire un couvent. Elle voulait que ses demoiselles fussent élevées pour le monde, pour y être des chrétiennes, des mères de famille, mais aussi pour y être des femmes i'esprit. Pour distraire et cultiver ces jeunes filles, on leur lit ouer la comédie. Les pièces innocentes de la directrice, Mme de ^rinon, étaient trop plates; les tragédies profanes de Racine Paient trop troublantes, Mme de Maintenon demanda, en 1688, i Racine de composer sur une matière de morale où de piété [uelques scènes mêlées de chant propres à être récitées par de eunes enfants. .
Racine choisit dans l'Ecriture le sujet d'Esther, qui enchanta [me de Maintenon,-et même Boileau, d'abord opposé à une entre- >rise où il lui semblait que son ami ne pouvait que comprolettre sa gloire. Le Prologue de la Piété fut ajouté, une fois la iéce terminée, pour donner un rôle à Mme de Gaylus, nièce de [me de Maintenon. Moreau, organiste de Saint-Cyr, composa la msique des chœurs.
La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janîer 1689 : outre les demoiselles, le roi, Mme de Maintenon, le auphin, Louvois, Bossuet, et quelques évêques et courtisans, )mposaient le public. Il y eut cinq autres représentatiorïs, le ) janvier, les 3, 5, 15 et 19 février. Il y eut encore quelques iprésentations en janvier et février 1690.
Les représentations de 1689 surtout eurent beaucoup d'éclat, es courtisans briguèrent avec ardeur le privilège d'y: assister, jeunes filles de Saint-Cyr, données en spectacler l^wéesj
ggg NOTICE SUR ESTHER.
applaudies, adulées, furent étourdies de leur succès : la tête en tourna à plus d une. Le bel esprit, la vanité, l'ambition envahireni Saint-Cvr. Plusieurs des dames de Saint-Louis, le cure de \er- «;aille^ Hébert, le nouveau directeur de la maison, Godet des Marais, qu'on venait de faire évéque de Ciiartres, représentèrent a Mme de Maintenon le mal que de tels spectacles laisaient a a dévotion et à la simplicité des demoiselles. Mme de Mamtenon le sentait elle-même. Elle arrêta les représentations et reforma
Saint-Cyr.
£5f/zer ne disparut pas, mais ne fut plus jouee qua huis clos, comme Athalie. On en donna notamment quelques représentations après l'arrivée de la ducliesse de Bourgogne (1697,, qui aimait à Y faire un rôle : mais cela se passa sans bruit, dans une dasse de Saint-Cyr ou dans la chambre de Mme de Maintenon a Versailles.
Le- courtisans firent des applications de la pièce : on recon nai^^ait Mme de Maintenon dans Esther: elle-même prenait plaisir à la ressemblance, que Racine avait assm^ément indiquée. Le^ jeunes Israélites élevées dans un coin du palais, près desquelles Esther va oublier sa grandeur, c'était la maison de baint- Cvr. Assuérus était Louis XIY. Mais alors l'altière ^asthl était Mme de Montespan. Dans Aman, on prétendait reconnaître Louvois, dont la faveur déclinait. On allait plus loin, et 1 on trouvait dans 1 edit de proscription des Juifs la révocation de 1 edr de Nantes : ce qui est absolument invraisemblable. Si Racinf avait songé à quelques persécutés de son temps, ce ne pouvai être qu'aux jansénistes.
Esther passa à la Comédie-Française en 17-21.
On trouvera plus loin l'analyse du livre biblique dont Racine . tiré «on sujet. Les érudits sont d'accord pour attribuer une valeu historique au livre Esther : mais à quel roi de Pei^e rapporte ces événements? M. de Saci, au xvii^ siècle, voyait Darius dan Assuérus, et Atossa dans Esther. Il parait démontré aujourdhui que Xerxès est l'Assuérus de la Bible, et que les événement doivent se placer au retour de la malheureuse campagne du rc contre les Grecs. EsUier entre au palais en 479 ou 478, la sixièm
1 Cf. Oppert, Commentaire historique et philologique du livr d'Esther, d'après la lecture des inscriptions perses, dans les AnnaUs à philosophie chrati^Hne, janvier 1W>4.
NOTICE SUR ESTHER
année du règne. Elle est favorite un an après. L'ordre d'égorger les Juifs est donné en avril, révoqué en juin 474. Les Juifs massacrent leurs ennemis en mars 473. Aman doit être un Médo- Perse. On ne connaît à Xerxès qu'une femme, qui est de race perse, Amestris, fille d'Otanés. Mais les rois de Perse, outre leur femme légitime, pouvaient avoir plusieurs concubines. La Juive Edissa ou Hadassa (myrle, en hébreu), devenue au harem Esther (étoile, en persan), devait être une de ces femmes qui pouvaient recevoir le titre de reines, mais dont les fils n'étaient pas aptes à hériter.
Le sujet d'Esther a souvent tenté les poètes; on connaît six tragédies antérieures 'à celle de Racine :
Aman, par André de Rivaudeau, impr. 1566.
Esther, par Pierre Mathieu, 1578.
Aman, par Antoine de Montchrestien, impr. 1601.
La perfidie (V Aman, mignon et favori du roi Assuér us [Irag;, politique d'actualité sur la mort du maréchal d'Ancre), anonyme, impr. 1617.
La belle Hester, par le sieur Japien Marfrière (pseudon. de Yillc- Toustain), impr. en 1620.
Esther, par Du Ryer, 1643.
Esther a fourni aussi un poème du genre épique au sieur de Doisval (pseud. de Desmarets de Saint-Sorlin) : on ne saurait rien' imaginer de plus mauvais. |
EXTRAITS