ACTE ïl, SCÈNE I
Je me souviens toujours que je vous ai juré 38o
D'exposer à vos yeux par des avis sincères
Tout ce que ce palais renferme de mystères.
Le Roi d'un noir chagrin paroît enveloppé.
Quelque songe efï'rayant cette nuit l'a frappé.
Pendant que tout gardoit un silence paisible, 386
Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible.
J'ai couru. Le désordre étoit dans ses discours.
I! s'est plaint d'un péril qui menaçoit ses jours :
Il parloit d'ennemi, de ravisseur farouche;
Même le nom d'I sther est sorti de sa bouche. 890
11 a dans cea horreurs* pa^sé toute la nuit.
Eniin, las d'appeler un sommeil qui le fuit,
Pour écarter de lui ces images funèbres.
Il s'est fait apporter ces annales célèbres ^
Où les faits de son règne, avec soin amassés, SgS
Par de fidèles mains chaque jour sont tracés.
On y conserve écrits le service et l'oOense,
Monuments éternels d'amour et de vengeance.
Le lioi, que j'ai laissé plus calme dans son lit,
D'ane oreille attentive écoute ce récit. 4o6
AMAN
De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire?
HYDASPE
Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,
1. Dans ces horreurs, dans ces tressaillements, dans ces terreun dont il frissonnait. C'est le sens étyinoloj,nque.
2. Soctem illam diuil Rer insomnem, iussitqve sibi nfferri historiat et annales priurum iemporam. {Eslher, VI, 1.) « Le Roi passa cette nui sans dormir et se fit apporter l'iiistoire et les annales de son règne. > Ces annales 'taient continuées jusqu'au temps prôsent. et s'au|xraentaient chaque jour : la conspiration découverte par Mardorhée y fut inscrite immédiatement. » Mandntumque est hi loriis et nnnalthus iraditum. corarn Hége. (Esther, U, 25.) « Ou l'inscrivit dans l'histoire, od le consigna dans les annales sous les yeux du Koi. »
ESTHER
Depuis le fameux jour qu'au trône de Cyrus Le choix du sort plaça l'heureux Assuérus*.
AMAN
Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée? 4o5
HYDASPE
Entre tous les devins ^ fameux dans la Chaldée, Il a fait assembler ceux qui savent le mieux Lire en un songe obscur les volontés des cieux. Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agite ? Votre àme, en m'écoutant, paroît toute interdite. 4io L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?
AMAN
Peux-tu le demander dans la place où je suis,
Haï, craint, envié, souvent plus misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable?
ÇYDASPE.
Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux? 4iS Yous voyez l'univers prosterné devant vous.
AMAN
L'univers? Tous les jours un homme,... un vil esclave, D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
1. L'heureux Assuérus. Racine a adopté l'opinion de M, de Saci qui voit dans Assuérus Darius, lîls d'Hystaspe, Ce souvenir de son élection au trône est un des traits que dans sa préface il dit avoir empruntés à Hérodote (III, 85-88).
2. Enti^e tous les devins. Les Chaldéens (au sens restreint du mot) étaient surtout des astronomes et des astrologues; mais ils pratiquaient aussi toutes les sortes de divination et de magie. Dans le Livre de Daniel^ Nabuchodonosor et Balthazar font appeler les devins, mages, enchanteurs et Chaldéens, pour expliquer leurs songes. Dans Hérodote (VU, 19), les mages expliquent un songe de Xerxès.