‹ ThéaÌ‚tre choisi de RacineChapitre 329 sur 456 · SCÈNE PREMIÈRE AMAN, ZARÈS · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE AMAN, ZARÈS

ZÀRKR.

CVst donc ici d'Esther le superbe jardin; El ce salon pompeux est le lieu du festin. Mais tandis que la porte en est encor fermée, Écoulez les conseils d'une épouse alarmée. Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous, Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux; Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte : Les rois craignent surtout le reproche et la plainte. Seul entre tous les grands par la Reine invité, Ressentez donc aussi cette félicité.

Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche. Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche : Quiconque ne sait pas dévorer un affront, ,,Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. Il est des contretemps qu'il faut qu'un sage essuie. Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.

ESTHER

AMAN

0 douleur ! ô supplice affreux à la pensée !

0 honte, qui jamais ne peut être effacée ! 845

Un exécrable Juif, l'opprobre des humains.

S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains?

C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;

Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.

Le traître ! Il insultoit à ma confusion ; 85o

Et tout le peuple même avec dérision,

Observant la rougeur qui couvroit mon visage,

De ma chute certaine en tiroit Je présage.

Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais.

Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855

Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,

Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

ZÂRÈS.

Pourquoi juger si mal de son intention?

Il croit récompenser une bonne action.

Ne faut-il pas. Seigneur, s'étonner au contraire 86o

Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?

Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.

Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.

Vous êtes après lui le premier de l'Empire.

Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865

AMAN

Il sait qu'il me doit tout^ et aue pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieas remords, crainte, pudeur; Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance,

1. On vit ici une allusion à Louvois. « On assure qu'un ministre, qui étoit encore en place alors, mais qui n'étoit plus en faveur, avoit donné lieu à ce vers, parce que, dans un mouvement de colère, il avoit dit quelque chose de semblable. » (L Racine^ Remarques sur Estheri)

àCTE llî, SGiNE I.

J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence;

Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, «70

J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction ;

Et pour prix de ma vie à leur haine exposée,

Le barbare aujourd'hui m'expose à leur riséeî

ZARÊS.

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter? Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater, o?^ Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, ^ Entre nous, avoient-ils d'autre objet que vous-même/ Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désoles, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste.... Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi. Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre,

Et sa race toujours fut fatale à la vôtre

De ce léger affront songez à profiter.

Peut-êtr€ la fortune est prête à vous quitter;

Aux plus affreux excès son inconstance passe.

Prévenez son caprice avant qu'elle se lasse.

Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je vor H90

Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi :

La chute désormais ne peut être qu'horrible.

Osez chercher ailleurs un destin plus paisible.

Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés

1 11 faut se rappeler qu'Aman est Amalécite. - Cui responderunt sapientes quos habebat in consilio et uxor ejus. Si de semtne Jud^orurn est Mardochœus, ante quem cadere cxpisti, non potens et res^sU^ e sed cades in conspectu ejus. [Esther, VI, 13.) « Les sages à q^^ /l^ema^ dalt conseil, et sa femme lui répondirent : Si Mardochée devant qui de a tu as commencé de choir est de la race des Juifs, tu ne pourras lu. résister : tu tomberas devant lui. »

ESTHER

Où vos aïeux errants jadis furent jetés S SgS

Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée

Chassa tout Amalec^ de la triste Idumée.

Aux mahces du sort enfin dérobez-vous.

Nos plus riches trésors marcheront devant nous.

Vous pouvez du départ me laisser la conduite ; 900

Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite.

N'ayez som cependant que de dissimuler.

Contente, sur vos pas vous me verrez voler :

La mer la plus terrible et la plus orageuse

Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. 905

Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher.

C'est Hydaspe.

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