‹ ThéklaChapitre 10 sur 13 · Cor., vu · texte numérisé non relu

Cor., vu

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est court désormais. Que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas \ » C'est la oontlnjence absolue dans le mariage, doctrine que l'Eglise n'a pas adoptée et qu'elle réprouve même très sévèrement. 11 est donc possible que Paul, trois ou quatre ans pjlus tôt, au cours de ses premières tournées de mission en Asie-Mineure, ait exagéré, dans sa prédication, les vertus contraires aux vices régnants. L'idéal ascétique de la continence n'était d'ailleurs nullement étranger aux religions populaires de l'Asie. Mais alors on comprendrait très bien qu'un témoin de sa pfrédication d'alors, — un des fils d'Onésiphore, par exemple, — devenu prêtre de l'église d'Ephcse, ait pu, de bonne foi, mettre dans la bouche de Paul des discours qui semblèrent plus tard presque hérétiques et des actes qui venaient à l'appui de ces discours. Ainsi la place excessive faite à la chasteté dans Tépisode de Thékla n'est pas un argument contre la date très haute at l'origine très illustre que j'assigne au fond de cet <^rit, mais, au contraire, un argument en ma faveur.

1. / Cor., vu, 29. Voir aussi, sur l'incontinonce considérép comme empêchant la résurrectioii,, iesjpiassages de / T/iess. cités •deux pages plus haut.

Il en est d'autres, dont j'indiquerai les plus significatifs 1. Celui-ci d'abord : que, dans le texte ai'ménien, le fait dêtre clirétien n'est jamais considéré comme un crime ; Paul et Thékla sont punis comme perturbateurs et sacrilèges, non comme chrétiens. Nous sommes donc avant 112, date du rescrit de Trajan adressé à Pline : « Il ne faut pas rechercher les chrétiens ; mais si on les découvre et qu'ils soient convaincus, il faut les punir. » D'autres raisons, dans le même sens, sont fournies par la géographie historique. Ainsi Sir William Ramsay, ce connaisseur éminent de la topographie de l'Asie Mineure, dont il a plusieurs fois parcouru toutes les provinces, a fait observer qu'Onésiphore, allant à la rencontre de Paul qui va dAntioche de Pisidie à Iconium, commence par prendre un chemin secondaire, une route de traverse, pour se pK)rter sur la grande route qui court d'Antioche à Lystra. Or, avant la fin du 1er siècle, on avait construit une grande route romaine d'Antioche à Iconiimi même; si donc il est question

1. Sir W. Ramsay et M. Fr. Conybeare ont déjà marqué leur préférence pour une manière de voir analogue à celle que je défends ici. La réfutation de Ramsay par Harnack ne m'a aucunement convaincu.

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d'un chemin de traverse rejoignant la grande ix>ute, c'est, d'abord, que le fond de l'ouvrage a été écrit avant la fin du 1er siècle et, eh second lieu, qu'il l'a été par une perso>nne très familière avec le ré.ieau routier des environs dlconiumi. Lorsque toais les théologiens dont le nom fait autorité, en première ligne M. Harnack, nous affirment que le fond de Thistoire de Thékla nest pas antérieur à 160, ils oublient qu'un argument comme le précédent, quils traitent de négligeable, est, au contraire, infiniment plus fort que tous ceux qu'on peut tirer de citations ou d'allusions aux textes canoniques. Un rédacteur interpole des citations, parce que ses lecteurs en demandent, mais il ne prend jamais la peine de remanier un itinéraire, parce que ces détails le laissent indifférent, lui comme son public.

Mais voici qui est plus concluant encore. Cette grande dame romaine qui protège Thékla, dont l'évanoaiissement fait redouter au méchant Alexandre la vengeance de l'empereur i-égnant, parent de Tryphaena, net plus, grâce aux inscriptions et aux monnaies, une inconnue

1. Rainsay, The Church in J. lie Roman Empire, 1893, p. 375 et suiv.; objections dans Hariiack, Die Chronologie, t. I (1897), p. 503-

pour nous. Il est vrai que pas un historien classique ne la mentionne ; mais depuis 1902 sui^ tout, date d'un travail de Théodore Reinach à ce sujet'. Tryphaena a sa biographie, que voici en résumé. Née. vers l'an 10 avant notre ère, de Polémon 1er. roi du Pont, et de la reine Pythodoris. Antonia Tryphaena était, par sa mère, la cousine de l'empereur Claude. Elle épousa Cotys. roi de Thrace. qui mourut avant l'an 19 et la laissa veuve avec trois fils qui furent élevés à Rome, en compagnie du futur Caligula. Pythodoris, devenue veuve, régna sur le Pont jusquen 23. La jalousie de l'empereur Tibère 14-37; empêcha Tryphaena de succéder au trône ; jusquà la mort de ce prince, elle résida à Cyzique. employant sa grande fortune à des œuvres d'utilité publique qui sont attestées par des inscriptions. Sous Caligula (37-41), les fils <le Tr^^phaena. anciens camarades de l'empereur, devinrent rois en Thrace^ dans le Pont et en Asie Mineure ; la reine mère alla s'établir alors dans le Pont. Le successeur de Caligula, Claude (41-54;. fut également bien dispMDsé pour

1. yumisniaiic Chronicle, 1902, p. 4 et suiv. Les conclusions de cet article ont été développées très ingénieusement par Sir W. Ramsay dans un article de VExpositor.

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elle ; mais, en 48, elle se brouilla avec son fils et se retira dans ses terres d'Asie. Néron, arrivé au trône en octobre 54, n'avait plus que des liens fort éloignés avec Tryphaena qui ne pouvait rien attendre de lui. Or, dans riiistoire de Thékla, elle assiste à des jeux en qualité officielle, elle est très riche, très considérée, mais se plaint que sa famille royale la néglige ; d'autre part, on sait que l' empereur, son parent, lui est favorable ; on craint de 1© mécontenter. Nous sommes donc soius Claude, entre 48 et 54. Comme des oonsidératioins chronologiques d'un tout autre ordre, mises en œuvre par les historiens de l'Eglise longtemps avant la « découverte » du rôle historique de Tryphaena, placent le voyage de Paul à Iconium entre 49 et 51 (février-mai 49, suivant Ramsay), l'accord des dates de la vie de Paul avec celles de la vie de Tryphaena est absolu. Eh bien ! je le demande à tout criticpie sans parti pris : est-il admissible qu'un auteur, écrivant plus de cent ans plus tard, ou même cinquante ans après, ait pu « situer » d'une manière aussi précise! les événements auxquels Tryphaena fut mêlée, alors surtoiut que la mémoire de cette princesse fut oubliée à tel point qu'aucun de nos histo-

4'iens profanes na même prononcé son nom ? Nous avons là. dans une partie de louv-rage que personne n'avait intérêt à inter|X)ler. sinon une signature, du moins une date. Lauteur de Ihistoire de Thékla a connu la position privilégiée de Tr^'phaena en Anatolie vers Tan 50 ; il la représentée comme une grande dame, une vieille reine en exil protégeant une jeune fille persécutée: il a mis dans sa bouche des plaintes si \Taisemblable5 sur 1 état dimpuissance relative où sa brouille avec le roi son fils lavait réduite quil semble ici avoir répété ce qu'il avait entendu lui-même, comme il semble, en décrivant r aspect physique de saint Paul, consigner par écrit ce qu'il a vu de ses 3'eux.

Ainsi, le fond de 1 histoire de Thékla — j'insiste sur le mot fond^ car aucun des textes actuels ne peut être tenu pour authentique — n'est pas seulement le plus ancien des écrits chrétiens que l'Eglise qualifie (^apocryphes ; il est, réserve faite de^ épîtres de Paul, le plus ancien ouvrage chrétien que nous possédions.

Revenons au témoignage de Tertullicn. complété par saint Jérôme, sur les aveux de ce prêtre d Asie qui. poussé à lx)ut confessa avoii'

fabriqué l'histoire de Thékla « par amour de Paul^ ». Il faut y distinguer deux choses. D'abord, ropinion, fondée sur tout un ensemble de témoignages aujoiurd hui perdus, que la première rédaction de l'épisode de Thékla serait contemporaine du séjour de Jean l'apôtre à Ephèse, 60 à 90 environ ; ceci est conforme à la thèse que nous avons exposée. En second lieu, il est question des aveux faits pai^ l'auteur faussaire à saint Jean et de la mesure sévère prise contre lui. Mais bien que TertulHen annonce cela comme une chose bonne à savoir (sciant)^ il est évident qu'il transmet seulement à ses lecteurs d'Afrique un avis qu'il a reçu d' Ephèse, en réponse à une demande d'information à ce sujet. Or, cet avis est nécessairement suspect^ d'abord parce qu'il s'agit d'événements éloignes de plus d un siècle de son temps, puis parce que l'idée même de saint Jean l'apôtre exerçant à Ephèse une sorte de censure sur les écrits des chrétiens est un anaclironisme un peu ridicule. Les dis-

1. Encore une fois, je ne ti'ouve aucune preuve que les Actes de Paul soient aussi anciens que l'hisluire de ïhékla. Cette dernière a pu circuler longtemps sous dill'érentes formes avant d'être insérée dans les Actes de Paul vers 160.

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cours attriboiés à l'apôtre dans les Actes de Paul ou, pour nous en tenir à Thékla, la conduite qu'on lui assigne dans cette histoire, étaient très gênants pour Foirtliodoxie naissante, alors que les Epîtres de saint Paul étaient dans toutes les mains et jouissaient de la même autorité qu€ les Evangiles. Mais l'approbation donnée par saint Paul à racti\àté quasi sacerdotale de Thékla était aussi, comme le montre le texte de Tertidlien. une pierre d'achoppement pour les fidèles, un argument pour ceux qui revendiquaient les droits des femmes à l'exercice du culte et au ministère apostolique. D'autre part, on savait de source certaine que l'histoire de Thékla avait été écrite à l'époque où saint Jean était censé vIatc à Ephèse, dans ce milieu si remuant, si mystérieux encore pour nous, des premiers prêtres d'xVsie. Quoi de plus simple et de plus tentant que de répondre, à ceux qui se fondaient sur les Actes de Thékla pour dogmatiser et qui alléguaient leur haute antiquité : ". Ne le savez-vous p<^int ? Saint-Jean, l'apôtre préféré du Seigneur, les a condamnés lui-même et a puni leur auteur, qui a fait des aveux complets » î Mais la preuve que cette assertion ne trouva pas généralement créance, c'est que les

Pères de T Eglise n'ont pas cessé de célébrer les mtéirites de Thckla et, par suite, d'ajouter foi aux récits édifiants cpii la concernaient. Saint Augustin, africain comine Tertullien, parle de Thékla, mais ne dit mille part que l'histoire de la prêtresse d'Ioaniuni ait même été contestée. Une fraude historique est plus qu'à moitié démasquée quand on a reconnu les motifs et surtout les intentions pieuses qui devaient en suggérer la pensée. La fraude, ici, n'est pas l'histoire de Thékla, mais le démenti par oi^i l'on a voulu la discréditer. Pour moi, malgré Tertullien copié par saint Jérôme, les aveux du prêtre d'Asie sont inexistants. Ce ne serait pas la .seule fois dans l'histoire, ni la dernière, que la légende de prétendus aveux aurait été imaginée et répandue pour faire obstacle à la vérité. Cette vérité, en F espèce, c'est le caractère profondément ascétique du christianisme et môme du paulinisme à ses débuts, tempéré bientôt par une doctrine plus humaine, plus raisonnable, plus compatible avec l'existence normale des sociétés. On a parlé de l'évolution de la pensée religieuse de saint Paul; en voici, si je ne m'abuse, la première phase. Ceux qui, longtemps après l'apôtre des Gentils, cherchèrent à propager,

parmi les laïques. 1" ascétisme outré des premiers- temps, le renoncement à la famille et au mariage, létat de perfection et dintégrité physique devenu l'apanage exclusif des prêtres et des moines, en se réclamant du christianisme primitif, ont été condamnés, réduits au silence et même brûlés vifs. Mais cent bûchers ne valent pas un argument ; si ces sectaires avaient tort au point de vue social, historiquement ils avaient raison. Le christianisme n'est devenu la religion par excellence des peuples civilisés qu'à la condition, d'ailleurs promptement remplie, de renier ses origines ascétiques et de subordonner au devoir de ^i^Te respK)ir lointain dune glorieuse rés urrection i.

1. La thèse soutenue ici, touchant la haute antiquité des Actes de Thékla, Ta été, de nos jours, par MM. Ramsay, Conybeare et Corssen. Je citerai seulement ces mots de Conybeare {Acts of Apollonius, p. 54) : « lUe haue ai buttom a document writien weîl before tlie end of the first century. »

Chalon s. -Saône. - Imprimer e Française et Orientale. E. BERTRAND

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