‹ Thème décoratif de la double courbe dans l'art des Algonquins du Nord-EstChapitre 2 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans le mémoire succinct qui suit, nous nous proposons d’analyser un thème très caractéristique et très-répandu de l’art décoratif, qui a été découvert grâce aux recherches effectuées au cours de ces dernières années parmi les Algonkins des régions de la vallée du Saint-Laurent et des aires contiguës au sud et au nord de ce fleuve. Les tribus de ces régions, chez lesquelles le motif ci-dessus mentionné est bien connu, sont surtout les Montagnais et les Naskapis de la péninsule du Labrador, les Mistassinis du lac Mistassini, les Micmacs des Provinces Maritimes, les Malécites de la vallée de la rivière Saint-Jean, dans le Nouveau-Brunswick, ainsi que les Pénobscots et les Passamaquoddies, du Maine. Parmi certaines tribus voisines de celles que nous venons d’énumérer, le motif en question est également plus ou moins en évidence. Quant au motif lui-même, il est ce que l’on peut dénommer “la double courbe,’’ dont l’élément essentiel consiste en deux lignes incurvées en opposition, avec des décorations plus ou moins élaborées modifiant l’espace inclus entre ces lignes, et avec des variations compatibles à la forme et aux proportions du dessin en entier. Cette simple double courbe semble être une sorte d’unité, qui se prête à à une telle variété d’accessoires assez souvent distors, qu’elle devient souvent à peine reconnaissable à première vue, où même après examen sérieux. La figure 1 contient quelques variétés de l’élément essentiel de ces dessins à courbes profondes, à angles, ou, plates. La figure 2 présente les modifications que peut subir l’intérieur du motif en y ajoutant des ornements passant des formes les plus simples aux plus élaborées; ces exemples proviennent de spécimens pénobscots, micmacs et montagnais. La figure 3, d’autre part, provient d’un berceau pénobscot, et constitue l’exemple le plus élaboré de tous les modèles observés dans toute cette partie du pays. Les patrons

de construction la plus confusp, soit consistant de rassade, soit sculptés sur bois, sur les objets d’art fabriqués par les tribus dont nous venons de parler, sont généralement réductibles à un ou plusieurs de ces crochets à double courbe dont l’intérieur est rempli d’ornements. Si l’on essaie d’analyser les dessins aux courbes fort compliquées qui apparaissent en combinaisons obscures sur les surfaces décorées provenant de cette région, on n’y trouve généralement que confusion, de prime-abord; car les lignes recourbées qui s’entremêlent n’apparaissent dans leur sens définitif qu’après que l’on en a bien dégagé le motif élémentaire. Ces crochets sont désposés de différentes manières; parfois, ils sont debout d’autres fois en double et dos à dos, et quelquefois tout droits. Cette complexité dans le caractère général des motifs, d’un bout à l’autre de la région, se révèle dans la série des planches qui accompagnent ce travail (planches 1-X), provenant de la collection de la Commission géologique du Canada, et de la collection Heye.

Si nous admettons que le thème à double courbe constitue l’élément fondamental de l’art décoratif de cette région, il s’ensuit que les motifs floraux et les figures géométriques forment une classe d’importance secondaire, qui peut être désignée comme telle. Les dessins d’après la flore naturelle et les dessins géométriques se retrouvent parallèlement dans toute la région du nordest. Les premiers comprennent les figures à trois lobes, la fleur, le bouton, la feuille et la vrille. Les dessins géométriques comprennent la bordure en losange contre-haché, le cercle, l’ovale, le zigzag, le rectangle, et le rebord dentelé. On peut facilement distinguer ces deux classes de motifs chez pratiquement toutes les tribus de ce groupe. Incidemment on peut observer, dans ces motifs géométriques, une similitude assez prononcée avec des motifs caractéristiques des Esquimaux.

Chez quelques tribus du groupe nord-est, particulièrement, chez les Naskapis, on trouve à peu près exclusivement l’élément primitif ou à double courbe, tandis que, plus à l’ouest, les éléments floraux apparaissent comme chez les Montagnais. Ces éléments prennent graduellement de l’importance à mesure que nous avançons vers la région des grands lacs, où ces thèmes floraux secondaires sont à peu près seuls en usage. Il en est de même au sud du fleuve Saint-Laurent, où les éléments primitifs et floraux se rencontrent, les premiers perdant leur caractère

distinctif, et les seconds croissant en importance à mesure que les tribus se trouvent plus à l’ouest.

On se rend parfaitement compte de cette transition, si l’on compare les groupes de motifs des différentes tribus. On constatera que parmi les tribus qui habitent à l’ouest d’une ligne approximativement directe s’étendant de l’extrémité inférieure de la baie d’Hudson jusqu’à la Nouvelle-Angleterre, la double courbe, en tant qu’élément fondamental des dessins, est remplacée par des motifs d’après la flore, et prend un rang secondaire ou devient extrêmement modifiée.

Quelles ont bien pu être l’origine et l’histoire de ce thème de la double courbe, on ne peut le dire avec certitude. Ce thème décoratif est particulièrement fréquent et caractéristique chez les tribus algonkines de l’extrême-nord et de l’est. Puisqu’il n’appartient qu’ à ces tribus en tant que motif fondamental, on peut l’étudier à deux points de vue: il peut ou avoir été inventé dans le nord-est, et s’être ensuite répandu vers l’ouest; ou bien il peut provenir d’un ancien patron américain original, ensuite remodelé et adapté par quelques-unes de ces tribus, pour être subséquemment transmis à tous leurs voisins. La dernière hypothèse semble être quelque peu plus plausible. On trouve ces modèles chez les Ménominis, les Iroquois, les Delawares, les Pottawatomis, les Sacs et Renards, les Pieds-Noirs, les Cris et les Ojibways. Il se peut bien que d’autres groupes aient également adopté ce motif, mais je n’ai pu avoir accès à des collections suffisamment complètes provenant des tribus chez lesquelles on pourrait s’attendre à le trouver, pour me prononcer. Je sais personnellement que le motif est en usage chez les Montagnais de la côte et de l’intérieur, les Mistassinis, les Naskapis, les Malécites, les Pénobscots, les Passamaquoddies, et les Hurons; et une grande partie des specimens maintenant à notre disposition pour des fins d’étude, sont actuellement réunis au Musée commémoratif Victoria, à Ottawa. Plusieurs autres voyages faits dans le but de découvrir des motifs ornementaux, ont été entrepris chez les tribus ayant des rapports avec celles qui font usage du motif à double courbe, notamment chez les Cherokees de la Caroline du Nord, et les Mohicans du Connecticut. Les autres spécimens qui nous ont servi pour préparer ce travail proviennent en grande partie de la collection de M. Heye, au Musée de l’université de Pennsylvanie, et du Musée Peabody, à Cambridge,

Mass. Quant aux dessins dérivés de ce motif fondamental, il serait naturellement à désirer que l’on fût mieux renseigné, particulièrement en ce qui a trait à l’identité des spécimens, sur l’endroit et la tribu d’où on les a obtenus, à leur symbolisme possible ou à l’interprétation qu’il faudrait leur donner. Du fait, cependant, que les tribus où ces dessins sont les plus caractéristiques n’y attachent aucun symbolisme, il est à présumer que dans la plus grande partie de cette région, ce motif était d’abord plutôt un ornement qu’un symbole.

Pour les fins de ce travail, il nous a semblé préférable d’examiner les données que nous avons en mains séparément pour chaque tribu, puis de tirer quelques conclusions dans un résumé final.

Distribution du motif au sud du flevue Saint-Laurent.

RÉGION PRINCIPALE GROUPE I: PÉNOBSCOTS, MALÉCITES, PASSAMAQUODDIES ET MICMACS.

Les Pénohscots.

Les Pénobscots, du Maine, occupent la frontière sud de la région où le motif à double courbe est en usage. Chez ces indiens, la double courbe est l’unique motif, constituant virtuellement tous leurs dessins, à l’exception de quelques géométriques et d’àprès la flore. La figure 4 illustre une série assez représentative de patrons en usage dans cette tribu. Chez ces indiens, le champ de l’art décoratif comprend les vêtements, les articles en écorce de bouleau et les poignées d’ustensiles. Le poil d’orignal et la peinture étaient d’abord les matériaux avec lesquels on exécutait ces dessins, mais plus tard, on les a remplacées par la rassade. Les mêmes dessins sont aussi gravés sur l’écorce de bouleau, et sculptés sur bois ou sur os. Les spécimens des Pénobscots se distinguent par des courbes légères, depuis les formes les plus simples jusqu’aux plus compliquées. Dans leur ensemble, ces dessins sont loin d’être uniformes.

Ils désignent généralement les décorations du terme de Beskwasawek (fleur ou floraison), mais ils n’ont aucune désignation particulière, si ce n’est la classification erratique des feuilles ovales en ‘feuilles de saule,’ et des spirales en ‘bourgeons de fougère’ on en ‘vrilles.’ A en juger par les survivances, il semblerait cependant qu’il y ait eu, dans le passé, sinon à l’époque actuelle, une légère tendance chez les femmes à rattacher ces patrons à certaines plantes médécinales, tout comme si elles étaient portées à croire qu’une protection magique accompagnait l’emploi de ces décorations sur leurs effets personnels. Cette forme, cependant, n’est nullement accentuée.

Les motifs d’après la flore naturelle, les feuilles, les boutons et les fleurs se confondent avec les patrons à courbes, aux-quels sont ajoutés comme accessoires; on les rencontre aussi comme éléments décoratifs indépendants, bien qu’ils occupent um rang

d’importance secondaire par rapport au motif à double courbe. Chez les Pénobscots, la double courbe et les spirales constituaient surtout une sorte de symbolisme politique. Les doubles courbes représentaient les liens qui unissaient les différents membres de la famille du chef, les ramifications de la tribu, ou les membres du conseil. Cependant, ce symbolisme a été presqu’entièrement oublié, si ce n’est par quelques anciens de la nation. Il a été complètement perdu dans le vague symbolisme floral dont nous avons déjà parlé. Là où la simple double courbe encercle un espace libre, ce dernier contient des ornements à forme ovale ressemblant à des feuilles, des losanges, des éperons ou des zigzags. Ces objets peuvent représenter des personnes, des officiers, des villages ou des tribus. Là où apparaissent des groupements de motifs à double courbe,— soit disposés dos à dos, côte à côte, ou d’autre façon, ces groupes indiquent les liens d’alliance d’une manière générale. Ce n’est que dans quelques cas particuliers qu’une interprétation définie est donnée aux ornements qui remplissent l’espace compris entre les lignes courbes, comme lorsqu’il s’agitdes collets ou des colliers, insignes des chefs; les ornements intérieurs représentent alors les membres de sa famile éligibles à sa succession, ses conseillers et les chefs inférieurs.

Là où ces motifs décoratifs jouent un rôle plus important c’est lorsqu’ils décorent les insignes que portent les chefs pendant les cérémonies. Il y a plusieurs exemples intéressants de ce genre. L’un en particulier est le collet d’un manteau de deuil que doit revêtir l’un des principaux officiers à la cérémonie de l’élection d’un nouveau chef (planche 1.) cet objet symbolise l’assemblée demeurant en deuil du chef décédé jusqu’à l’élection d’un nouveau chef. Il indique la phase de la cérémonie précédant l’élection du nouveau chef pendant qu’on porte encore le deuil. On peut diviser le collet lui-même en trois parties: la partie extérieure ornée d’appliqués et de ruban purement décoratifs; la circonférence intérieure toute entière y compris les bouts, qui est ornée de broderie formant un dédale d’enroulements et de doubles courbures; et la partie inférieure centrale ou l’on aperçoit dans les espaces compris dans les doubles figures, un certain nombre d’ornements de moindre importance, tel qu’un patron en forme de losange le tout recouvert d’un ruban noir encâdré de rassade blanche. L’espace couvert par la bro-

derie intérieure représente généralement les différents villages, la famille et les ramifications de la tribu réunis pour la circonstance, et sont unis les uns aux autres par les liens d’amitié.

Mais c’est dans la partie inférieure du centre (fig. 5-a) que se trouve la vraie signification du dessin. Ce triangle noir du centre indique l’endroit funèbre c’est-à-dire, le village de Oldtown, où l’on est à nommer un successeur au chef décédé. Les autres ornements de forme ovale, les éperons et les triangles, représentent les officiers, les chefs et les membres des familles allées au chef, qui sont tous représentés en deuil par les appliqués de ruban noir.

Quelques remarques qui s’appliquent au dessin des Penobscots et qui peuvent porter incidemment sur l’art des régions voisines nous fourniront peut-être des renseignements utiles. Une plante d’après nature et un symbolisme politique semblent être devenus ici le motif dominant de leurs dessins à double courbe, bien qu’ils représentent aussi la géographie et les paysages. L’interprétation de ces dessins toutefois ne peut pas être rigoureuse ni même générale, étant donné la variété et la complexité des ornements qui en décorent les intérieurs recourbés. Chaque artiste après avoir fait le dessin double courbe conventionnel, se laisse ensuite guider par son caprice en remplissant les espaces compris entre ces lignes avec des ornements qui lui rappellent telle ou telle plante ou un symbole d’alliance. A cause de rôle que joue ici l’imagination de l’individu il est très difficile d’obtenir une interprétation exacte de ces dessins ou des parties qui les composent, si ce n’est de celui-là même qui les a exécutés. Néanmoins, malgré toute cette liberté de style, il existe un grand nombre de conventions qui donnent à l’ensemble de ces dessins un ton homogène, et les rend typiques et distinctifs de telle tribu. Tels sont par exemple les ovales contre-hachés et les triangles, les courbes expansives, la bosse au centre des courbes surmontées d’ornements au milieu, les décorations mitoyennes sur les côtés verticaux opposés, celles qui bordent l’élévation centrale et les curieuses petites lignes parallèles que l’on retrouve si souvent dans les dessins que nous venons de mentionner. En groupant ainsi les traits communs dans la plupart des dessins de chaque tribu, on pourrait constituer une base pour l’étude comparée des motifs.

C’est à l’oeil toutefois que peut se déterminer le type auquel

ces dessins appartiennent, vu qu’ils sont aussi variables à l’interieur d’une seule tribu que d’une tribu à l’autre.

Malécites et Passamaquoddies.

Les Malécites de la vallée de la rivière St-Jean dans le Nouveau-Brunswick, habitent la région à l’est de celle des Pénobscots. Au sud de ces derniers sur la Baie de Passamaquoddy et le long de la rivière St-Croix dans la Maine, habitent leurs apparentés les Passamaquoddies. Le motif à double courbe, ici dénué de traits distinctifs, prédomine dans les arts décoratifs de ces deux tribus. On trouve ces dessins en rassades, en poil d’original gravés sur l’écorce et assez rarement sculptés sur bois. On rencontre aussi assez fréquemment des dessins de fleurs d’après nature connus dans les autres tribus. L’on n’a pu jusqu’ici observer de symbolisme chez aucune de ces peuplades^, les patrons en général portent des noms de fleurs

La figure 6 et les planches 2 et 3, contiennent quelques exemples de l’art des Malécites et la figure 7 quelques exemples de l’art des Passamaquoddies.

Les Micmacs.

Les Micmacs de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick traduisent leurs sentiments artistiques en décorant l’extérieur des réceptacles en écorce de bouleau dont il se servent, au moyen des piquants du porc-épic qu’ils teignent de différentes couleurs et qui constituent une sorte de mosaïque, ou en exécutant au moyen de la rassade des broderies sur le drap ou le cuir dont ils se servent pour confectionner leurs vêtements. Pour la décoration des ustensiles en écorce de bouleau, presque tous les dessins représentent des figures géométriques. Mais c’est dans les broderies en rassades que nous constatons la prédominance du motif typique à double courbe. Ici, les dessins de fleurs n’arrivent qu’en second lieu, bien que les figures à double courbe des Micmacs soient pour ainsi dire semblables à celles que l'on découvre parmi les autres tribus qui habitent la rive sud du St-Laurent, aussi loin vers l’ouest que l’on rencontre le motif en question, elles offrent ici néanmoins quelques traits distinctifs dont le principal consiste en une admirable symétrie

'M. W. H. Machling n’a encore trouvé aucun symbolisme chez les Malécites.

dans les contours. Les ouvrages de cette tribu se distinguent par leurs courbes marginales, uniformément arrondies et par les décorations compliquées qui en ornent l’intérieur. Un autre caractère distinctif de ces dessins, c’est la barre horizontale que l’on voit dans le centre de la partie intérieure et que supportent deux lignes recourbées à l’extérieur qui partent du bas du dessin. Ce piédestal intérieur semble constituer une marque d’identité pour les dessins micmacs, bien que nous ne sachions pas encore comment expliquer la chose. Les figures 8 et 9 et les planches IV et V représentent tous des patrons types qui proviennent d’habits de chefs Micmacs, de collets et de bonnets de femmes de la même tribu, et d’ornements que ces indiens portent sur les épaules.

Bien que l’on puisse s’attendre à retrouver la même interprétation de ces motifs chez les Micmacs que chez les Pénobscots, on n’a encore cependant rien pu découvrir de précis soit quant à l’interprétation ou au symbolisme qui peut s’y rattacher, même après avoir tenté nombre de démarches dans ce but. Ceux qui sont bien au courant prétendent que ces dessins sont tout simplement de vagues representations de fleurs.^

^Renseignement fourni par M. W. D. Wallis.

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