GROUPE III: RÉGIONS ADJACENTES AU SUD DU ST-LA URENT
Au sud et à l’ouest de la région première du motif à double courbe, se terminant aux réserves des Pénobscots, on rencontre des motifs apparentés chez les Iroquois et .les Delawares. Quoique ce soit un peu au delà de notre champ d’enquête directe, il est peut-être bon de faire quelques comparaisons à cet endroit de notre travail.
Les Iroquois {y compris les Wyandots).
Bien que nous ne possédions pas encore d’étude complète sur l’art des Iroquois, quelques traits caractéristiques s’accusent suffisamment dans les objets venant dé cette nation qui sont exposés dans nos musées, pour nous permettre de faire quelques comparaisons. Les Iroquois se servent fréquemment du motif à double courbe dans leurs ouvrages à rassades,et dans leurs anciens travaux de piquants de porc-épic. Quelques uns de leurs travaux sont identiques à ceux des tribus Algonquines, les avoisinant à l’est. Toutefois, dans la plupart de ces dessins, les courbes sont externes au lieu d’être internes. Ces dessins se voient en très grand nombre sur les mitasses (jambières), sur les rebords des mocassins, sur les jupes des femmes et sur les sacs. Ici, tout comme chez les Pénobscots et leurs voisins de l’est, soit dit en passant, les motifs floraux semblent subséquemment avoir graduellement remplacé ceux à double courbe. Quant au symbolisme de ces figures recourbées, on prétend qu’à l’origine, elles représentaient des phénomènes célestes, géographiques et fabuleux, tels que la voûte céleste, l’arbre du monde, des spirales ou hélices, les cornes des chefs et le soleiP. Les spirales elles mêmes indiquent les cornes, insignes du pouvoir du chef ; celles qui sont recourbées extérieurement symbolisant un chef vivant, tandis que celles qui sont incurvées servent à designer un chef défunt.
Les courbes en bordure ou les spirales exécutées en rassade sont généralement désignés chez les Mohawks, selon les renseigne-
* Renseignement de M. A. C. Parker; voir aussi le Bulletin du Musée, du “N.Y. State Dept. of Education” No. 149, p. 47.
ments que j’ai obtenus, sous le nom de “tekanakararo” c’est-àdire d’ornements à double corne, même par ceux qui ne sont pas au courant de leur symbolisme.
Les Tuscaroras appellent les spirales “violette” (littéralement “penchant la tête”) et ils les considèrent comme un signe de bonne chance, empruntant cette ideé d’un jeu des enfants qui consiste à serrer ensemble les têtes des fleurs. La spirale violette est le symbole du vainqueur. Les mohawks de Deseronto l’appellent, '‘Tête de Fougère.”
Il n’est pas difficile de distinguer à première vue les technicalites particulières des doubles courbes des Iroquois de celles des Algonquins. Chez les Iroquois, les courbures externes et la série des spirales pendantes ou demi courbe telles qu’elles apparaissent dans les dessins (figure 10) sont très caractéristiques. Les dessins iroquois sont plus petits, et de plus, on n’y voit pas ces ornements que l’on rencontre si fréquemment à l’intérieur des dessins algonquins. (Voir les planches VI, VII, XVI et XVII).
L’absence presque complète de motifs similaires chez leurs apparentés, les Cherokees, parait être assez significative. Seulement quelques ornements imprimés sur la poterie de cette tribu offrent quelque ressemblance avec les dessins iroquois.
Les Delawares.
Les motifs décoratifs des Delawares se rapprochent étroitement des dessins à courbes des Iroquois. Des spécimens provenant des Delawares et du Canada et de l’Oklahoma, accusent les mêmes traits caractéristiques; de sorte qu’on peut les considérer comme la base de l’art des Delewares, du moins jusqu’à ce que quelqu’un étudie cet art plus à fond. La figure (2a) nous fournit quelques exemples malheureusement dépourvus de renseignements précis de la part des collectionneurs relativement à leur symbolisme problématique ou même à leur nom. On serait toutefois porté à conclure, à en juger par les exemples obtenus chez les peuplades voisines que les dômes qui surmontent les lignes recourbées représentent des phénomènes géographiques ou célestes.
Les Mohicans.
Nous ne possédons que des preuves incomplètes pour établir que le motif à double courbe était également en usage parmi
les tribus du sud de la Nouvelle-Angleterre. Dans les dessins floraux de rassades exécutés il y a quelques années par une très vieille Niantique,qui vivait parmi les Mohicans, on remarque fréquemment un dessin à double courbe modifiée. De même, dans les ornements peints sur les anciens paniers des Mohicans, l’on remarque quelques dessins presqu’identiques aux courbes iroquoisesh Elles sont évidemment de la même série. La figure 11 (b, c.) nous en fournit quelques exemples. Dans la figure 11 (b), nous avons une dérivation du motif chez les Abénakis de Saint François, bien que peut-être l’interprétation en soit plutôt tirée par les cheveux.
* Nous traiterons ce sujet dans un travail subséquent de cette série.
Distribution du Motif sur la Rive Nord du fleuve Saint- Laurent.
RÉGION PRINCIPALE. GROUPE!: LESNASKAPIS, LES MONTAGNAIS, ET LES MISTASSINIS.
Les Naskapis.
Les Naskapis, qui forment plusieurs bandes, occupent pour ainsi dire tout l’intérieur de la péninsule du Labrador au nord du plateau qui sépare le versant arctique de celui du golfe St- Laurent. Cette peuplade peint ces dessins au moyen de couleurs qu’elle tire des oeufs d’oiseaux et de poissons, sur des vêtements faits de peaux de caribous, des sacs, des ustensiles et objets de même nature. Bien que les Naskapis exécutent quelques travaux de rassade on peut dire que leur art se résume à la peinture. Vu que ces indiens et leurs voisins comptent encore aujourd’hui parmi celles des tribus Algonquines qui ont été le moins influencées par la civilisation, nous sommes, en état, grâce à eux, de déterminer quelques uns des traits caractéristiques communs à toute la race depuis les temps les jdIus reculés.
Les exemples de l’art des Naskapis (figures 12, 13; planche VIII) accusent un caractère sensiblement uniforme. La forme ordinaire de la double courbe offre une plus petite courbe ou deux ellipses superposées sur le centre de la principale double courbe, qui a généralement des côtés étendus et peu profonds. L’effet en est très artistique. Dans les dessins de cette tribu, on ne voit pour ainsi dire pas de fleurs, si ce n’est le motif à trois pétales, ou celui qui imite la feuille, et que l’on rencontre chez les tribus qui habitent, les deux rives du Saint-Laurent. Aucun symbolisme n’y a encore été remarqué; toutefois, les renseignements définitifs font encore défauts. Le plan favori, dans les dessins des Naskapis, consiste à placer côté à côte les motifs à double courbe entre plusieurs rangées de ces bordures dentelées communes à toutes les peuplades algonquines. Toutes les tribus, depuis les Pénobscots, au sud, jusqu’aux Naskapis, au nord, possèdent en commun ce trait caractéristique qui est probablement l’un des éléments fondamentaux de l’art de toute a région de l’est.
La figure 13 (b) montre un exemple isolé de ce motif chez les Esquimaux du Labrador, qui l’ont probablement obtenu des Naskapis.
Les Montagnais.
On désigne collectivement sous le nom de Montagnais les bandes de sauvages qui font la chasse au sud du plateau de la péninsule du Labrador, jusqu’au fleuve et au golfe Saint-Laurent. Bien qu’elles se subdivisent en plusieurs groupements locaux ou tribus, à travers cette immense région, leur culture suit des lignes de développement similaires, et elles constituent deux types généraux, celui de l’intérieur et celui de la côte du Saint- Laurent. Les motifs ornementaux de ces deux groupes sont assez homogènes, si ce n’est que les gravures caractéristiques sur l’écorce de bouleau, si communs chez les bandes de l’intérieur, font pratiquement défaut chez les tribus de la côte, où l’écorce de bouleau est très rare. Ces tribus possèdent cependant en commun la technique des broderies de poil d’orignal et de la peinture, laquelle a cependant plus tard cédée la place aux appliqués de rassade, à des broderies en fil de soie (point de chaînette) et a une forme de broderie de soutache de laine cousue sur du cuir ou du drap, de façon à former des patrons. Cette broderie en soutache de laine est très compliquée. De la laine cardée venant des fourrures d’animaux sauvages, on tisse des brins en cordes, comme il est indiquée dans le dessin, fait d’après l’analyse de M. W.-C. Orchard (figure 14). On peut donc nommer cette corde: une soutache double sur une forme à double brin.
Chez les Montagnais des rivières et des lacs de l’intérieur, les dessins gravés sur l’écorce de bouleau, dont nous avons déjà parlé, constituent un groupe riche de thèmes décoratifs. Ces dessins sont exécutés sur la surface extérieure de réceptacles en écorce de bouleau, des paniers, etc., en grattant la couche noirâtre intérieure de l’écorce d’hiver, et en laissant comme fond la couche de dessous, qui est d’une couleur plus claire. Comme modèles, on se sert de patrons découpés dans de l’écorce de bouleau très mince, lesquels sont exécutés en pliant l’écorce en double et en les imprimant ensuite avec les dents. On faufile ces modèles sur l’objet à décorer, et on gratte la couche noirâtre autour des rebords. On voit des exemples de ce genre de travail (planche
IX), ainsi qu’une collection de dessins troués sur d’autres spécimens (fig. 15).
Les anciens thèmes décoratifs de ces tribus ne se rattachent que d’une façon très générale à celui de la double courbe. Comme il est facile de s’en rendre compte, le motif est rendu fort obscur par les lignes vigoureusement tracées et l’élévation anormale des ornements intérieures. Ces dessins sont toutefois très artistiques. Les indiens appellent ces ornements des arbres, sapins ou baumes, de la façon la plus vague. Autant que j’ai pu me renseigner, elles ne sont pas symboliques. Dans les ouvrages en rassade, en fil de soie ou en corde de laine, on se sert très souvent de motifs floraux; ces motifs sont en général désignés sous le nom de wapuywun^ “fleur.” Quelques exemples, toutefois, offrent un certain réalisme animal ; les noms en indique tout de suite l’association. Par exemple, la figure dans la planche X b montre un dessin que les Montagnais appellent Nemec wapurwun, “fleur-poisson,” où l’alliance des formes d’une plante et d’un poisson est tout à fait apparente. D’autres exemples provenant d’un bonnet de femme montagnaise et d’articles ornés de rassade sont illustrés dans la planche 16. (Voir aussi les planche XI-XIII).
Les Montagnais ont une forte tendance à modifier en formes florales leurs motifs à double courbe simple, et cette tendance s’accentue à mesure que l’on s’avance vers l’ouest. En quittant les frontières occidentales des Montagnais, nous entrons dans la région habitée par les Têtes-dc-Boule et les Mistassinis.
Les Mistassinis, les Têtes-derBoule et les Hurons.
Les Mistassinis, qui se livrent à la chasse dans la région qui entoure le lac Mistassini et en vendent le produit au fort Rupert et au Lac Saint-Jean, ont des goûts plus artistiques que les Montagnais proprement dits, auxquels ils sont alliés. Les premiers décorent avec profusion leurs vêtements, leurs sacs, etc., de rassade et de broderies de soie. On remarque surtout dans leurs dessins des fleurs et des plantes, bien qu’elles soient fort souvent incorporées au motif à double courbe. On peut voir quelques exemples de ces beaux dessins dans la figure 17. Mais ici encore, toutes les enquêtes n’aboutissent qu’à nous faire constater qu’il s’agit simplement de motifs d’après la flore. Chez cette
■ Le gamma grec représente une consonne résonnante du fond du palais.
peuplade, presque tous les motifs sont accompagnés de modèles d’écorce de bouleau découpés avec les dents. (Voir aussi les planches XIV et XV).
Le long des rives du Saint-Maurice, dans la province de Québec, on trouve les Têtes-de-Boule, dont la culture et le dialecte les place entre les ramifications des Ojibways de l’est et les Montagnais. Ce n’est que dernièrement que j’ai commencé à étudier cette tribu. Leurs ouvrages en rassade font voir que la fleur est le motif dominant chez eux, bien qu’ils soient fortement sous l’influence du motif à double courbe.
Les Hurons de Lorette, très probablement par suite de leur contact avec les tribus algonquines de l’est, depuis leur dispersion, manifestent l’influence du motif à double courbure dans leurs broderies de poil d’orignal. Il se peut toutefois que ces dessins à double courbe soient un héritage de leur descendance iroquoise. On peut voir quelques exemples de ces dessins dans la figure 18. (Voir aussi la planche XVII).
Régions adjacentes à l’ouest.