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Théodora, impératrice de Byzance

L'aventure de Thèodora, impératrice de Byzance, qui des coulisses de l'Hippodrome monta sur le trône des Césars, a eu le privilège en tout temps de piquer la curiosité et d'exciter l'imagination. De son vivant, sa prodigieuse fortune étonna si fort les contemporains, que les badauds de Constantinople inventèrent pour l'expliquer les plus incroyables histoires, tout ce lot de commérages cjue Procope, dans /'Histoire Secrète, a soigneusement rcunassés pour la postérité. Après sa mort, la légende s'empara d'elle davantage encore : Orientaux et Occidentaux, Syriens, Byzantins et Slaves embellirent à l'envi de détails romanesques sa romanesque destinée ; et grâce à cette tapageuse renommée, de nos jours même, seule parmi tant de princesses qui passèrent sur le trône de Byzance, Théodora demeure connue et presque populaire.

A Saint-Vital de Ravenne. dans l'abside solitaire ou flamboient les mosaïques d'or, pins d'un visiteur s'essaye à déchiffrer l'énigme de son paie et immobile visage. A Paris, ou elle apparut, voilà vingt ans, sur les planches de la Porte-Saint-Martin, oà, hier encore, elle reparaissait comme en une apothéose, elle pique également la curiosité

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des artistes et des auteurs dramatiques, des historiens et des indifférents même. Jadis, raconte Procope assez sottement, les honnêtes gensae Constantinople s'écartaient d'elle avec soin quand ils la rencontraient sur leur route, de peur de se souiller à ce contact impur. Nous n'avons plus, en notrç siècle, les mêmes craintes ni les mêmes préjugés : le léger parfum de scandale qui flotte autour de Théoclora nous attirerait vers elle plutôt. Elle a tenté tour à tour le pinceau d'un Benjamin Constant et d'un Clairin, hanté l'imagination créatrice d'un Sardou, séduit la fantaisie géniale d'une Sarah Bernhardt. Il n'y a pas longtemps, pour la Jaire revivre à nos yeux en un cadre digne d'elle, on prodiguait toutes les magnificences de la mise en scène la plus attentive et la plus somptueuse, et ce fut pendant huit jours un sujet de conversation « très parisien » de discuter la vertu de Théodora.

Est-ce à dire pourtant que' nous connaissions très exactement cette impératrice fameuse, en qui tant de gens ne voient qu'une illustre coureuse d'aventures? Et faut-il croire cju'elle serait, si elle pouvait parler, pleinement satisfaite de certains traits un peu bien romanesques dont on a, jadis comme aujourd'hui, orné trop souvent son portrait? Je n'en suis pas entièrement assuré. Il y a deux Théodora, celle de THistoire Secrète, et celle de l'histoire, sans épithète. La première est la plus connue, et son aventure, à bien prendre les choses, est banale, pour peu qu'on lui retire cette grandeur de perversité presque épique ^ dont Procope l'a entourée : histoire de danseuse qui, ayant beaucoup vécu, a cherché un établissement durable, et ayant trouvé un homme sérieux, s'est rangée dans le mariage ef dans la dévotion. Cette Théodora, chez Ludovic Halévy, s'appelle Virginie Cardinal. Il y en a une autre, que Von

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connaît moins, et qui est tout autrement intéressante et curieuse; une grande impératrice, qui tint aux côtés de Justinien une place considérable et qui Joua souvent dans le gouvernement un rôle décisif, une femme d'esprit supérieur, d'intelligence rare, de volonté énergique, une créature despoticiue et hautaine, violente et passionnée, compliquée et souvent déconcertante, mais séduisante toujours infiniment.

Cette remarque faite, fai fiâie d'ajouter que je n'éprouve, on le peut croire, nul désir, trop voisin du paradoxe, de peindre ici, contre toute vraisemblance, Théodora très honnête et très vertueuse. J'ai fait, on le verra, tout en les accompagnant des réserves nécessaires, large place en ce livre aux anecdotes pittoresques de /'Histoire Secrète, et je suis si loin de leur refuser crédit, qu'il me semble au contraire qu'on peut de leur attentive étude dégager, plus complètement qu'on ne Va fait encore, la psychologie de Théodora au temps de son orageuse jeunesse. Mais il faut bien se rendre compte qu'il n'y a pas que /'Histoire Secrète. On a, en ces dernières années surtout, retrouvé d'autres documents, assez nouveaux, qui permettent de dessiner plus pleinement la figure de la célèbre souveraine. Outre la biographie, récemment découverte, qu'un pieux moine du neuvième siècle écrivit de Théodore, abbé de Chora, qui fut le propre oncle de Théodora, les Vies des bienheureux Orientaux, que raconta vers le milieu du sixième siècle un des familiers de l'impératrice, l'évêque Jean d'Ephèse, des fragments inédits de la grande Histoire ecclésiastique composée par le même auteur, la chronique anonyme mise sous le nom de Zacharie de Mylilène, d'autres ouvrages, et pareillement contemporains, comme les biographies du patriarche Sévère et de

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Jacques Baradee, Vapotre des monophy sites, ont été publiés ou traduits d'après les manuscrits syriaques oii ils dormaient mibliés, et ils éclairent d'assez curieuse fcu'on le rôle que joua Théodora dans les choses de la religion et de la polilique. On y peut joindre d'autres écrivains, plus anciennement connus, mcds assez rarement consultés, tels cpie Jean Lydus ou les fragments nouveaux de Malalas, sans parler des Novclies impériales, dont la fatigante verbosité, si pleine d'enseignements pourtant, a rebuté bien des courages, et de Procope lui-même qui a laissé , Jienreusement pour nous, d'autres ouvrages encore que rilistoirc Secrète. Et de tout cela, si l'on veut prendre la peine de le lire attentivement, certains faits se dégagent, qui montrent les personnages du siècle de Justinien sous un jour un peu différent peut-être de celui (m ils nous sont d'ordinaire rcpi'ésentés.

Si j'insiste sur ces cfwses, ce n'est point, on le pense, pour le vain plaisir de faire un inutile étalage d'érudition. On ne trouvera au bas des pages de ce livre ni notes ni citations: c'est r histoire pi(tores(jue, anecdolitiue de Théodora qu'on s'est principalenwnt pnqutsé d'y écrire. Mais cette liisloire, qu'on s'est ejforcé de faire vivante et, s'il se peuty amusaide, n'en est j>as moins 'une histoire vraie. Je supplie le lecteur de me faire ta grâce de croire que cliaque fait rapporté s'ai>puie sur des témoignages précis, que les liypothèscs mêmes que je me suis parjois permises pourraient, s'il en était besoin, se démontrer scieniifiquemeid

1. On me porîUfcttra. pour le dolail des choses et rétiule complète de répoque, de renvoyer le lecteur au grand ouvra*:e que j'ai publié sous ce litre : Justinien et la civili" sation hijzantvne au sixième siècle {Paris, Leroux, 1902).

INTHODUCTION

Ce n'est point en an mot le roman de Théodora que fai voulu conter : d'autres Vont fait, et fort brillamment. Mais en tâchant de reconstituer les milieux success-ifs oii elle vécut, l'Hippodrome turbulent où se passa son orageuse Jeunesse, le Palais cérémonieux et magnifique oii régna son ambitieuse maturité, VEglise pittoresque et troublée dont le souci l'occupa Jusqu'à sa pieuse mort, en esquissant les figures des personnages principaux cjui vécurent autour d'elle, de son mari Justinien, de ses favoris Pierre Darsymès ou Narsès, de sa confidente Antonine, de ses adversaires Jean de Cappadoce ou Bélisaire, de ses protégés Anthime ou Sévère, Jean l'Egyptien ou Jacques Baradée, il m'a semblé qu'on pouvait faire revivre, dans son cadre vrai et sa réalité historique, l'énigmatique et complexe créature que fut Théodora.

Sans doute, dans cette étrange existence de danseuse passée impératrice, dans ce caractère ondoyant et multiforme de courtisane devenue, par son intelligence et par son ambition, le plus éminent des hommes d'Etat, il subsistera toujours une part d'inconnu et de mystère, et Je ne me flatte point d'avoir résolu toutes les incertitudes et dissipé toutes les obscurités. Mais, cpioi qu'il en soit, la femme vraiment supérieure qui, après avoir su charmer le peuple et concpiérir Jusiinien, régna pendant vingt ans en maîtresse sur Byzance, méritait d'être connue autrement et mieux que par des commérages de pamphlétaire ou de contestables légendes, nées d'une trop tapageuse célébrité. Non que je veuille, encore une fois, tenter ici une réhabilitation de Théodora. C'est là, en histoire, une entreprise ou il entre toujours ([uelque part d'erreur et de ridicule. Et aussi bien, telle qu'elle fut, actrice applaudie, courtisane fameuse, avant d'être la souveraine absolue du plus grand empire de

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son temps, Théodora fait mieux sentir tout te pittoresque attrait du monde si curieux où ette vécut, tout Vintêrèt massant que pourrait offrir, pour l'étude de cette société disparue, ce dont j'ai tenté ici de donner un exemple : une^ série de portraits d'impératrices byzantines.

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