‹ Théodora, impératrice de ByzanceChapitre 2 sur 28 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

THÉODORA LA DANSEUSE

Vers les premières années du sixième siècle, Théodora, mime et danseuse, remplissait Constantinople de sa tapageuse célébrité.

D'où elle sortait, on ne sait trop. Parmi les chroniqueurs postérieurs, d'aucuns la font naître à Chypre, au pays passionné et brûlant d'Aphrodite ; d'autres, avec plus de vraisemblance, lui donnent la Syrie pour patrie. Quoi qu'il en soit, tout enfant elle vint à Byzance avec les siens et c'est dans la capitale tumultueuse et corrompue

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de Tempire qu'elle grandit et fut élevée. Mais, par un phénomène d'atavisme assez remarquable, toute sa vie elle garda l'empreinte et Tamour de son pays d'origine : tandis que Justinien, né dans les rudes montagnes de la hante Macédoine, était profondément pénétré de l'esprit romain, Théodora demeura toujours une pure Orientale, imbue de toutes les idées, de toutes les croyances, de tous les préjugés de sa race.

De quelle famille elle était issue, on ne le sait guère mieux. La légende, par une sorte de respect du rang impérial où elle s'éleva, lui fabriqua plus tard une généalogie illustre, ou du moins présentable, et lui donna pour père un sénateur bien posé et bien pensant. Au vrai, sa naissance paraît avoir été plus humble. Son père, s'il en faut croire V Histoire Secrète, était un pauvre homme nommé Acacios, qui de sa profession était gardien des ours à l'amphithéâtre ; sa mère était une femme peu sévère, comme il s'en trouvait beaucoup dans ce monde assez mêlé des coulisses et du cirque. De ce ménage d'artistes, trois filles naquirent : Comito, Théodora, Anaslasie ; la seconde, la future impératrice, vint au monde probablement vers Tan 500 environ.

Les vieux habitués de l'Hippodrome se souvenaient encore des circonstances où, pour la pre

mlère fois, Tliéodora parut en public. Acacios était mort, laissant en grande détresse sa veuve et ses trois filles, dontTaînée n'avait pas sept ans. Pour conserver l'emploi du défunt, seul gagnepain de la famille, la mère ne vit d'autre moyen que de se mettre avec un autre homme qui, recueillant la succession du gardien des ours, prendrait soin tout ensemble de la maisonnée et des animaux. Mais, pour que la combinaison réussît, il fallait l'agrément d'Astérios, le régisseur en chef de la faction verte et Astérios avait reçu de l'argent pour favoriser un autre candidat. Pour triompher de cette mauvaise volonté évidente, la mère de Théodora se flatta d'intéresser le peuple à sa cause, et un jour que la multitude était rassemblée au cirque, elle parut dans l'arène poussant devant elle ses trois fillettes couronnées de fleurs, et qui tendaient vers la foule leurs petites mains suppliantes. Les Verts ne firent que rire de cette touchante prière ; heureusement l'autre faction du cirque, celle des Bleus, toujours empressée à faire pièce à ses adversaires, se hata d'accueillir la requête que ceux-ci repoussaient, et d'accorder à la famille d'Acacios un emploi pareil à celui qu'elle perdait. Tel fut le premier contact de Théodora avec ce peuple qu'elle devait plus tard cnarmer,

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puis gouverner : jamais elle n'en perdit la mémoire, et l'impératrice fit durement expier aux Verts l'injurieuse indifférence avec laquelle ils avaient jadis repoussé ses supplications d'enfant.

Ainsi Théodora grandit, avec ses sœurs, sous la surveillance d'une mère assez dépourvue de scrupules, dans le monde assez interlope qui fréquentait les coulisses de l'Hippodrome, et ainsi elle se trouva tout naturellement préparée à sa future destinée. La veuve d'Acacios, femme pratique, voyant ses filles jolies, successivement les poussa au théâtre. Comito donna l'exemple et réussit brillamment ; Théodora suivit. De bonne heure elle accompagna sa grande sœur sur les planches, jouant auprès d'elle des rôles de petite femme de chambre; elle l'accompagna surtout dans les réunions mondaines, où l'on appréciait fort la beauté de l'actrice ; et mêlée ainsi très jeune à une société de viveurs fort corrompus, elle subit, dans la promiscuité des antichambres, bien des contacts impurs et d'indiscrètes familiarités. Quand elle fut à son tour en âge de monter sur la scène^ elle chercha donc logiquement la fortune là où le reste de sa famille l'avait rencontrée.

Elle était fort jolie. Ses panégyristes alllrment qu'elle était d'une beauté souveraine, si rare que

ni les paroles ni les œuvres d'art ne la sauraient pleinement exprimer. Ses détracteurs mêmes reconnaissent qu'elle était, dans sa petite taille, d'une grâce incomparable, et que son charmant visage, au teint mat un peu pale, s'éclairait de grands yeux pleins d'expression, de vivacité et de flamme. De ce charme tout-puissant par où elle devait faire tant de conquêtes, il reste bien peu de chose dans le portrait olficiel qu'on voit à Saint-Vital de Ravenne. Sous le long manteau impérial, la stature paraît plus rigide et plus haute ; sous le lourd diadème qui cache le front, sous la perruque pesante qui laisse à peine deviner les cheveux noirs, le visage menu, délicat, avec son ovale un peu amaigri, son grand nez droit et mince, a une gravité solennelle, presque mélancolique ; un trait seul subsiste dans cette figure flétrie : ce sont, sous la barre sombre des soui'cils qui se joignent, les beaux yeux noirs dont parle Procope, qui illuminent encore et semblent manger le visage. Si l'on veut donc aujourd'hui se faire quelque idée de ce qu'était en son éclat cette beauté célèbre, c'est ailleurs plutôt qu'il faudrait regarder, vers ces portraits où tels peintres modernes, un Clairin, un Benjamin Constant surtout, ont tenté de faire revivre l'image évanouie deThéodora et, s'inspi-

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rant heiirenscment de la niosaWjne de Ravenno, ont rendu à la froide et immobile ligure quelque chose du charme disparu.

Mais Théodora avait pour elle autre chose encore que sa beauté. Elle était intelligente, spirituelle, amusante; elle avait une verve de cabotine, qu'elle exerçait volontiers aux dépens des actrices qui jouaient avec elle, un tour d'esprit plaisant et drôle, par lequel elle s'attachait invinciblement les plus volages de ses adorateurs. Elle n'était point toujours bonne, et son humeur railleuse ne reculait point devant le mot dur, s'il faisait rire : mais elle savait aussi, quand elle voulait plaire, déployer une irrésistible puissance de séduction. Avec cela, entreprenante, audacieuse, effrontée^ elle n'attendait pas que les hommages vinssent à elle, mais elle mettait à les provoquer ou à les encourager une hardiesse délurée et joyeuse ; comme elle avait enfin peu de sens moral — on voit mal au reste où elle l'eût appris — et par-dessus tout un rare et infatigable tempérament d'amoureuse, pour toutes ces raisons, elle réussit promptement, et ailleurs encore qu'au théâtre.

Elle fut donc actrice ; mais elle ne voulut point, comme tant d'autres, être joueuse de flûte, chanteuse ou danseuse; elle aima mieux figurer dans

les tiibleaiîx vivants, où elle pouvait déployer sans voiks une beauté dont elle était très fière, et dans les pantomimes, où son entrain et sa verve comique trouvaient occasion de se manifester librement. Les bons badauds de Constantinople, assez blasés pourtant en semblable matière, apprécièrent, dit-on, l'audace des exhibitions qu'elle risqua sur la scène, et l'ingéniosité des effets de théâtre, assez immodestes, par lesquels elle réveillait l'attention des spectateurs ; et le peuple applaudissait à tout rompre quand elle se présentait devant lui, dévêtue plus qu'aux trois quarts, offrant son beau corps aux excitantes caresses de ses oiseaux familiers. On ne goûtait pas moins la grâce mutine avec laquelle, dans ces pantomimes grossières où les coups pleuvaient comme grêle, elle savait recevoir les soufflets et faire des mines rieuses sous l'orage. Mais dans l'intimité surtout ses succès étaient prodigieux.

Pour reprendre la pittoresque expression du grave historien Gibbon, sa charité était universelle ; aussi fut-elle bien vite célèbre dans Byzancc par les folies de ses soupers, la hardiesse de ses propos et la multitude de ses amants. Elle tenait assurément plus à faire admirer sa beauté que sa réserve. Tantôt, à peine sortie de scène, elle

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esquissait dans les coulissesp en costume fort léger, des façons de (c danse du ventre » devant ses camarades et ses familiers émerveillés, et elle était très fière de la maestria qu'elle apportait i\ cet exercice. Tantôt, dans le relâchement des fins de souper^ elle risquait d'invraisemblables propos et des attitudes plus invraisemblables encore, et il faudrait ici le grec de Procope pour dire quelle fougue ingénieuse et savante elle portait dans ses plaisirs, bienveillante atout venant, maîtres ou domestiques, et n'hésitant point à descendre a Toffice quand on était un peu fatigué au salon. Elle avait, a dit d'elle un historien byzantin, l'esprit curieux et fertile en inventions : les anecdotes de VHistoire Secrète montreraient, si on les pouvait conter en détail, que cette réputation était amplement justifiée. Il suffira de dire que, s'il fallait prendre à la lettre ces commérages, Messaline serait, auprès de Théodora, une personne d'exigences modestes et de mœurs presque recommandables, et d'ajouter qu'à ces jeux-là Théodora fut bientôt si parfaitement compromise, que les honnêtes gens qui la croisaient dans la rue s'écartaient d'elle, de peur de se souiller à ce contact impur, et que le seul fait de la rencontrer était considéré comme un mauvais présage.

Je ne sais si Théodora s'inquiétait beaucoup de l'opinion publique : mais a courir ainsi les aventures, elle éprouva d'autres désagréments qui lui furent plus sensibles. Malgré l'attention qu'elle apportait à éviter un si fâcheux accident, il lui arriva d'être enceinte, et toutes les tentatives qu'elle fit pour se débarrasser avant terme de sa malencontreuse progéniture demeurèrent sans effet. Elle eut donc un fils, qui fut appelé Jean; mais à cet enfant gênant elle fit un si froid accueil, elle se plaignit si vivement des entraves qu'il allait apporter à sa carrière, que le père jugeai peu prudent de lui en confier le soin : et comme à ce moment même il était obligé de partir pour l'Arabie, soit comme fonctionnaire, soit pour d'autres motifs, il aima mieux emmener son fils que de le laisser à Théodora. L'enfant devait plus tard reparaître et causer h l'impératrice quelques ennuis; pour le moment, la courtisane fut ravie d'en être délivrée. La leçon pourtant ne lui profita guère : nous savons avec certitude qu'elle eut encore une fille, dont elle paraît au reste s'être occupée avec plus de sollicitude.

C'était vers 517. Au moment où, par sa beauté, son esprit, son entrain au plaisir, elle était devenue l'une des étoiles du demi-monde byzantin, Théodora n'avait pas dix-huit ans.

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