‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 1 sur 141 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

EDOUARD CORNELY & Cc, ÉDITEURS

ioi, Rue de Vaugirard, 101

A ma Mère M Monsieur Gustave Lanson

Avant-Propos

Barbey d'Aurevilly, peu suspect de tendresse pour Théodore de Banville, voyait en lui un des plus remarquables écrivains du xixe siècle, et il ne craignait pas d'ajouter que la postérité ratifierait son jugement :

Tout le monde sait la place que l'auteur des Cariatides et des Stalacliles occupe dans la poésie française, et cette place, même ceux qui ne vibrent pas en accord parfait avec sa poésie, ne la lui contestent pas. Quelle que soit la manière dont elle doive le juger un jour, l'Histoire littéraire la lui conservera '.

La prédiction ne s'est pas complètement réalisée pourtant : maints critiques — et non des moindres — ne reconnaissent à Banville que « la grâce souple et vive d'un clown qui jette bien loin tout bagage importun de pensée ou de sentiment » - ; ils ne voient dans son œuvre que pirouettes « de gymnaste étincelant de paillons », dont la préoccupation principale « a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers » J. Aussi bien, ne s'est-il pas décerné à lui-même le titre de poète funambulesque?' — « Avec raison », ajoute un autre contemporain, « les Odes funambulesques et les Occidentales sont peut-être ce qu'il y a de plus original dans l'œuvre de M. de Banville » 4.

Voilà qui est net, et il ne reste plus à présent qu'à se demander par quelle étrange illusion ce petit poète, ce minuscule rimeur « sans idées », a été considéré par quelques-uns comme l'un des fonda-

i. XIXe siècle, les Œuvres et les Hommes, 2e série, p. 229. 2. Pélissier, le Mouvement littéraire au XIXe siècle, p. 278. }. Jules Lemaitre, les Contemporains, 1, p. 7 iî a. Anatole France, la Vie littéraire, iv, p. 2?

teurs, l'un des maîtres du Parnasse1. Il s'en faut pourtant que le problème soit si simple.

Sans parler de M. Jules Lemaître, qui atténua de manière fort sensible la rigueur de son premier jugement2, il est d'autres écrivains pour lesquels Banville est autre chose qu'un clown et qu'un jongleur. 11 a, dit M. Ch. Morice,

... sauvé le Parnasse du possible ridicule où son allure guindée l'eût entraîné, et, sachant que la mélancolie n'est pas le dernier but de l'art, lui a ouvert le chemin vers cette aurore où tout se rajeunira : la Joie 3.

Admiration bien chaleureuse à côté des sévérités de tout à l'heure ! Les critiques ne s'accordent pas si bien qu'on aurait pu le croire :

Grammatici certant et adhuc sub judice lis est ;

mais, dans le procès encore pendant, le ministère public a parlé plus haut que la défense.

Son réquisitoire offre une particularité remarquable : sacrifiant tous les « faits de la cause », il concentre l'attention du tribunal sur le point capital, je veux dire sur les Odes funambulesques. Des Exilés, des Comédies, un mot en passant ; du Sang de la Coupe, du Forgeron, rien ou presque rien. Merveilleuse unité d'une œuvre qui comprend quatre volumes de vers, dix volumes de contes et de chroniques, douze comédies, sans compter les feuilletons dramatiques et lesSi7/o/iséparsdansLE Dix Décembre, le Pouvoir, le National, l'Artiste et d'autres journaux encore ! L'esprit, la quintessence de tout cela, se trouve dans l'unique recueil des Odes funambulesques ! Ce n'est pas impossible, mais il faudrait peut-être le démontrer.

Est-ce à propos de ce livre que Banville a écrit : « C'est celui où j'ai pu mettre le plus de moi-même et de mon âme ; et s'il devait rester un livre de moi, je voudrais que ce fût celui-là » ? Ne s'est-il pas demandé, au contraire, si ses éditeurs avaient eu raison « de rassembler en un volume ces feuilles volantes que le poète avait abandonnées comme un jouet pour la récréation des premières brises » '. Quand il écrivit les Odes funambulesques, il avait à

i. « Th. de Banville a enfanté une école lyrique qu'il dirige avec M. Leconte de Lisle. » X. de Villarceaux dans l'Artiste, Ier juin 1869. 2. Impressions Je théâtre : x, Riquct à la Houppe. 5. La Littérature Je tout à l'heure, p. 21 {. 4. Préfaces des Exilés et des Odes funambulesques [18^7).

Page 1