‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 2 sur 141 · AVANT-PROPOS IX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS IX

peine vingt-cinq ans, et quand elles parurent en volume, il en avait juste trente-quatre. Alors, pour la première fois, il fut traité de clown, de jongleur et de poète sans idées ; on n'a pas cessé de le répéter depuis, et lui, pendant trente-quatre années encore, n'a pas cessé d'écrire des vers qui n'ont, pour la plupart, rien de funambulesque.

Il m'a paru peu prudent de juger sur un ou deux livres une œuvre ondoyante et diverse, où Watteau coudoie Aristophane, où les Olympiens ont pour compagnon le blanc et silencieux Pierrot; une œuvre, en apparence, bigarrée comme l'habit d'Arlequin, et qui cependant est une au fond et se développe avec une rigoureuse logique. Aussi me suis-je proposé de la décrire le plus exactement possible, en replaçant chaque recueil à sa date, en cherchant à déterminer le sens véritable des œuvres essentielles, à découvrir les intentions cachées du poète. Le travail qu'on va lire est donc moins une étude d'ensemble qu'une suite de monographies ; je n'ignore pas que d'autres plans étaient possibles, plus séduisants, meilleurs peut-être : par exemple, j'aurais pu suivre tour à tour, et d'un bout à l'autre de l'œuvre, le développement du genre funambulesque et l'évolution d'une philosophie plus sérieuse qui est en germe dans les Cariatides, s'épanouit dans les Exilés, se résume dans Marcelle Rabe ; j'aurais pu également réunir, comme je l'ai fait pour les théories dramatiques, les idées de Banville sur la vie, sur le rôle de l'artiste, sur la femme et l'amour, et de même tout ce que j'avais à dire sur l'imagination, le style et la versification du poète. Disposée de la sorte, mon étude eût été probablement plus courte, et elle eût peut-être permis de mieux saisir cette physionomie complexe et attachante. Mais il m'a semblé qu'un livre de synthèse était prématuré tant que l'œuvre du poète n'aurait pas été analysée complètement, et que son époque, elle aussi, n'aurait pas été étudiée avec un peu plus de détail. Pour ne citer qu'un exemple, la renaissance de l'hellénisme dans la seconde moitié du xix° siècle n'a fait à ma connaissance l'objet d'aucun travail important : comment dès lors marquer la place exacte de Banville à côté de Laprade et de Leconte de Lisle ? Il était plus sage d'apporter seulement une modeste contribution aux recherches que d'autres coordonneront plus tard.

Pour la même raison, j'ai cru devoir souvent m'abstenir d'apprécier, au point de vue proprement esthétique, les œuvres dont

je parlais. Sans m'interdire de manifester mes préférences, je me suis efforcé, avant tout, de comprendre. Mon désir fut de réunir, pour les historiens de la poésie française dans les soixante dernières années du xixe siècle, des documents, qui peut-être ne seront pas inutiles, plutôt que des jugements dénués d'autorité. C'est pourquoi j'ai multiplié les citations, en particulier les extraits des feuilletons dramatiques, qui n'ont jamais été réunis en volumes et qui contiennent pourtant, à mon avis, la véritable poétique de Banville. J'ai insisté pour la même raison sur les ancêtres et la famille du poète : il ne sera sans doute pas indifférent de savoir dans quel milieu se sont passées son enfance et sa jeunesse, d'autant plus qu'au demeurant ce milieu n'avait rien de banal. D'aucuns trouveront peut-être que j'ai bien longuement parlé de personnages fort obscurs: j'avoue que je regretterais plutôt de ne pas les connaître mieux ; il y eut, parmi eux, des figures intéressantes qui mériteraient, je crois, l'attention et les recherches des historiens bourbonnais. Je regrette surtout de n'avoir pu obtenir aucun renseignement sur les ancêtres normands de Banville ; puisse un autre, plus heureux que moi, être admis un jour à recueillir dans les Archives départementales de la Manche les pièces que les concernent !

Du moins ai-je trouvé ailleurs de flatteuses sympathies et des concours précieux, dont je garderai le plus reconnaissant souvenir. C'est un devoir bien agréable à remplir que d'exprimer ici ma profonde gratitude à M. Georges Rochegrosse, qui m'a communiqué libéralement ses archives de famille et ses souvenirs personnels ; cà MM. Maurice Bouchor et Jacques Madeleine, qui m'ont parlé l'un et l'autre de Banville comme, seuls, pouvaient le faire deux admirateurs et deux poètes ; cà M. Ed. Droz, professeur cà la Faculté des Lettres de Besançon, qui, dès le premier jour, a bien voulu s'intéresser à mon travail et m'honorer de ses conseils ; à MM. Delaigue et Crépin-Leblond, de Moulins, et à toutes les personnes qui voulurent bien, par leur entremise, me faire part de leurs souvenirs sur Banville et sa famille ; à M. Flament, archiviste du département de l'Allier ; à MM. les Instituteurs de Lucenay-les-Aix (Nièvre) et d'Ainay-le-Château (Allier) ; à M. le Dr Prieur, bibliothécaire de l'Université de Besançon; cà M. l'abbé M. Perrod, de Lons-le- Saunier ; à M. E. Charavay, qui a bien voulu m'ouvrir ses catalogues et ses collections d'autographes ; à M. Henry Prior, de Milan, qui m'a communiqué généreusement le manuscrit — inédit, je crois — d'un

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