Stace, Achilléide, u
Quod nisi praecipitem blando complexa moneret Déidamia sinu nudataque pectora semper Exertasque manus, humerosque in veste tenerel, Et prodire toris et poscere vina vetaret Saepius et front i crinale reponeret aurum, Argolicis ducibus jam tune patuisset Achilies.
être si discrets [C, 420]. On sait que le prudent roi d'Ithaque trouve à cette énigme une solution plus élégante.
Toute la seconde moitié du troisième et dernier acte est occupée par les adieux d'Achille et de Déidamia : Banville ici ne doit plus rien à Stace ; il a tiré de la vieille légende une conclusion toute personnelle. Cette conclusion sera étudiée plus loin en même temps que d'autres toutes semblables ; pour le moment, qu'il suffise de retenir ce tait curieux : dans la Perle, les deux premières scènes seulement sont traduites fidèlement de Shakespeare, tandis que, par la suite, on ne trouve plus qu'un emprunt d'une vingtaine de vers ; de même, dans Déidamia, le poète, suivant d'abord pas à pas celui dont il s'inspire, s'en écarte insensiblement et reprend sa liberté : ce respect du modèle est surtout un moyen habile d'imposer la donnée première au spectateur ; pour éviter toute discussion, l'auteur commence par présenter ses répondants et les nomme très clairement par leur nom : « Il est bien entendu, semble-t-il dire à son public, que je vous raconte une histoire vraie ; vous ne sauriez avoir aucun doute là dessus, puisque tel et tel vous l'ont racontée avant moi. » Le point de départ étant de la sorte bien fixé et bien admis, nous admettons sans peine que, de prémisses connues, soient tirées des conséquences nouvelles. Mais ce procédé offre encore un autre avantage qui n'est pas mince et que Banville, en particulier, se serait bien gardé de dédaigner : ces souvenirs, ces allusions ou ces imitations, ces rappels de mots célèbres ou de scènes connues contribuent certainement, et dans une large mesure, à mettre en communication la scène et la salle. Entre le poète et le spectateur — au moins le spectateur lettré — ce sont là comme des mots de passe auxquels se reconnaissent les « honnêtes gens » : nous sentons qu'il y a quelque chose de commun entre lui et nous ; ce n'est plus un étranger qui nous parle : si nous ne le connaissons pas encore, nous nous apercevons tout de suite — et c'est toujours une rencontre agréable — que nous avions, sans le savoir, les mêmes amis.
Toutefois le public lettré, capable de répondre à ces signes de reconnaissance, est extrêmement restreint : les comédies de Banville ne s'adresseront-elles qu'à ce public-là ? A. Vitu constate exactement le contraire à propos de cette même Déidamia :
Bien que de pareilles œuvres ne puissent être estimées à leurvérita-
ble valeur que par des juges préparés à- les entendre par une haute culture intellectuelle et littéraire, le public tout entier s'est laissé saisir aux vives couleurs du tableau, tantôt pastoral et tantôt héroïque, qui passait sous ses yeux1.
Cependant je ne saurais admettre, ni pour cette pièce en particulier, ni pour le théâtre de Banville en général, l'insuffisante explication de Vitu : que les « vives couleurs » du tableau, que la « splendeur pittoresque » de la mise en scène aient « séduit tous les yeux », rien n'est plus vraisemblable ; mais autre chose encore a dû prendre les spectateurs : ces héros grecs paraissaient justement animés des sentiments qui ne demandaient qu'à se manifester, qu'à vivre, au lendemain de l'Année terrible ; cette comédie antique était profondément moderne, mais elle n'était moderne qu'en exprimant un aspect éternel de l'âme humaine. Modernité, humanité ; l'une et l'autre se retrouvent dans tout le théâtre de Banville et c'est pourquoi il reste charmant, même joué dans des décors misérables, ou même sans décors du tout. Richement ou pauvrement présentée, sa comédie nous parle toujours de choses qui nous intéressent : c'est ce que le chapitre suivant essaiera de montrer, en étudiant la mise en œuvre de ces matériaux dont on vient de voir la nature et l'origine.
i. A. Vitu, Les mille et une nuits du théâtre^ iv, ^7.
111. — LA MISE EN ŒUVRE. — La modernité. — Le Feuilleton d'Aristophane. —
L'actualité dans ta Pomme, dans DéiJamia, dans Socrate et jj femme. — Banville et
l'érudition moderne. — Gringoire et l'édition de Gringore par Ch. d'Héricault. —
Gringoire tient à la fois de Gringore et de Villon. — Le Forgeron et les mythologues.
— Influence de Wagner et de H. Heine. Philosophie du théâtre de Banville. — Faiblesse de l'homme, misère des êtres supérieurs. —
Tlorite équivalent dramatique des "Exilés. Injustice de la critique pour ces comédies. — La rime riche et le comique rimé. — Que le
théâtre de Banville n'est pas scénique, et que le public moderne est trop peu cultivé pour
le comprendre. — Que ce théâtre est peu accessible au peuple.
On a vu plus haut que Banville, tout en exigeant que l'œuvre dramatique fût moderne, disait surtout ce qu'elle ne devait pas faire pour le devenir: il combattait la pseudo-modernité de Scribe et de ses continuateurs ; il se refusait à considérer les progrès de la machinerie et de la décoration comme un de ces perfectionnements que le véritable artiste ne saurait ignorer ; il interdisait même formellement les trucs compliqués et les échafaudages ambitieux ; mais il n'ajoutait pas grand'chose à ces opinions toutes négatives : c'est donc aux seules comédies qu'il faut demander en quoi il faisait consister la véritable modernité. Or, il n'y a, semblet— il, que trois manières possibles d'être moderne : par le sujet qu'on traite, par la pensée et les sentiments, par le style ; s'il fallait en croire les feuilletons, cette dernière manière serait la seule bonne : mais les feuilletons, œuvre hâtive, où l'écrivain le plus sûr de luimême risque toujours de forcer sa pensée, les feuilletons n'exagèrent-ils pas ? Les comédies ne sont-elles vraiment modernes que par leur style ? N'y retrouve-t-on rien des événements contemporains et des préoccupations du moment ?
Le Feuilleton d'Aristophane est la seule pièce « d'actualité » que Banville ait jamais écrite. Il est curieux de constater qu'il ne fut pas seul, à cette époque, à vouloir faire de la Revue un genre vraiment littéraire : les Goncourt l'avaient essayé l'année précédente, mais le Théâtre-Français avait refusé leur pièce. Notre poète, plus heureux, fut joué à l'Odéon, le 26 décembre 1852, et tint l'affiche jusqu'au 10 janvier suivant ; c'est peu, sans doute, mais c'est encore beaucoup pour cette fantaisie médiocrement amusante
qui n'annonçait nullement les charmantes œuvres composées plus tard. La presse, en général, garda le silence; seul, le Paris du comte de Villedeuil consacra deux articles au poème de son collaborateur. Jamais peut-être l'adage « qui aime bien châtie bien » ne fut mieux vérifié : le compte rendu de Xavier Aubryet, le 31 décembre 1852, et l'article du comte de Villedeuil, le 13 février 1853, sont l'un et l'autre extrêmement sévères ; ce sont néanmoins deux pages de fort clairvoyante critique, en dépit de quelques rigueurs excessives ; peut-être contribuèrent-elles à détourner Banville d'une tentative qui ne pouvait réussir.
La première scène d'une revue doit être obligatoirement consacrée au choix du compère et de la commère ; nous voici donc transportés « à Athènes vers la fin de la quatre-vingt-dixième Olympiade ». Aristophane est triste et découragé : il sent qu'il a épuisé « tout ce que son cœur avait d'ardeur et de poésie » ; comme il ne veut pas ressembler à ces « bavards tragiques », à ces « corrupteurs de l'art »
... qui, exténués de fatigue et d'impuissance, déchirent encore les cordes de la lyre muette sous leurs doigts [C, 7],
il préfère quitter Athènes pour jamais, malgré les supplications de tout le peuple. Mais à ce moment Thalie apparaît et, pour le consoler, pour lui montrer « que l'on n'a jamais épuisé la matière quand il s'agit de représenter des hommes » [C, 9], elle « l'initie aux secrets d'un autre âge », elle lui fait voir le Paris de 1852. De par la déesse, Aristophane devient le journaliste Vernin, et l'esclave Xanthias devient l'huissier Piftard ; chez le journaliste, comme autrefois chez le rédacteur du Mercure galant, défilent toutes les actualités : Réalista-Courbet et Tempesta-Berlioz, le chemin de fer de ceinture, le mélodrame, les romans de George Sand, la Dame aux Camélias ; puis, comme il faut une apothéose pour finir, Thalie, dont l'humeur est décidément fort voyageuse, transporte son poète à l'Exposition de Londres et fait apparaître la Fée du palais de cristal.
L'idée première de la pièce est nettement condamnée par X. Aubryet :
Le Feuilleton d'Aristophane est tout d'abord un titre douteux. Cet amalgame d'un ordre d'idées antique et d'un ordre d'idées moderne a l'intention de produire un disparate amusant et n'arrive qu'à choquer.
Cela ne paraît pas très juste ; peut-être même pourrait-on reprocher à Banville de n'avoir pas conservé d'un bout à l'autre de la pièce le caractère antique de son « compère » : pourquoi ressusciter en effet un Athénien du ve siècle, si on l'habille d'un habit bleu à boutons d'or et si on lui fait fumer des cigares ? Le personnage est symbolique, à la vérité : le poète, et surtout le poète satirique, le poète qui raille sur la scène ses contemporains, trouvera toujours de quoi chanter et de quoi railler ; la Poésie éternelle a devant elle la vie éternellement renouvelée : telle paraît bien être, d'après le prologue, l'intention de Banville ; mais n'est-ce pas une intention trop ambitieuse pour un genre purement fantaisiste, et nécessairement bouffon ?
Une revue est une chose essentiellement monstrueuse qui n'est supportable qu'à la condition d'être énormément amusante. Une revue faite en vers et à un point de vue sérieux ne peut jamais être que fort ennuyeuse.
Ainsi parlait, avec raison, le comte de Villedeuil ; si l'on recule devant le mot « impossible », du moins doit-on reconnaître qu'il faudrait, pour faire entrer une idée sérieuse dans une revue, infiniment d'adresse, de savoir-faire, de discrétion, et toutes sortes de qualités exquises, qui mériteraient d'être mieux employées.
On peut passer rapidement sur les critiques adressées au style de la pièce ; X. Aubryet se moque de l'Odéon qui est « la clé de l'Académie » et déclare, non sans raison, que M. Fichet lui-même n'accepterait probablement pas cette métaphore : encore qu'on n'ait guère le droit de railler le style d'autrui, quand on parle soi-même «d'amalgamer des ordres d'idées», il faut reconnaître que le style du Feuilleton d'Aristophane est faible, surtout dans l'édition originale : Paris est appelé
... l'Athène d'un autre âge, Cerveau de l'univers qu'enveloppe un orage ' ;
la locomotion devient
Le Pégase enchanté dont Watt est le Phébus2 ;