‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 15 sur 141 · Arch. nat., tcc. cit.: rapport du 7 janvier · texte numérisé non relu

Arch. nat., tcc. cit.: rapport du 7 janvier

faisaient entendre des chants démagogiques furent mis sous les verrous ». Quant au séditieux conseiller de préfecture, sa révocation était officiellement notifiée à Moulins, le 22 février 1834.

La peur du « spectre rouge » avait été plus forte que la peur des électeurs. Mais pourquoi l'ex-lieutenant de vaisseau était-il si redouté? Sa condition était modeste : son revenu, évalué à six mille francs, lui permettait de vivre à l'écart, indépendant et tranquille, mais non de dominer par l'argent ; ce républicain notoire, qui n'hésitait pas à soulever contre lui les coteries influentes et cabaleuses de Moulins, et probablement d'ailleurs, ne pouvait être un dispensateur de places et défaveurs; il parlait peu, en public surtout, puisque celui-là même qui le fit révoquer est obligé de reconnaître sa discrétion. Sans doute il appartenait tout simplement à cette élite d'honnêtes gens qui servent leur parti mieux que maints parleurs et maints faiseurs de propagande, en imposant le respect et l'attention par la probité de leur vie. Si l'homme dont la Révolution avait ruiné, sinon tué le père ; si le soldat auquel vingt ans de service avaient acquis seulement un grade médiocre et des infirmités, n'avait eu que peu d'affection pour la République, oserait-on l'en blâmer ou même s'en étonner? C'est pourtant à ses convictions républicaines qu'il sacrifia la place qu'un peu de complaisance, ou seulement d'indifférence, lui eût conservée. Ce n'est pas là, semble-t-il, le fait d'un cœur vulgaire, et son fils n'a, sans doute, nullement exagéré quand il lui dit :

O mon père, soldat obscur, âme angélique ! I, 72.

Je suis encore tout disposé à le croire lorsqu'il ajoute : Juste qui vois le mal d'un œil mélancolique ;

et lorsqu'il nous le représente, dans ses Souvenirs, comme « un vieillard doux, résigné, aux beaux traits virils, au fin sourire ami » [S., 9$]. L'ex-conseiller de préfecture savait sans doute à quoi s'en tenir sur les hommes et qu'il est inconvenant de mener dans le monde ce couple fier et gueux : la droiture et le désintéressement. Du moins ii eut en récompense un fils digne de lui ; il « modela et éclaira cette jeune âme » [], 211] ; devant elle il fit luire,

... comme un triple et merveilleux flambeau, • L'ardeur du bien, l'espoir du vrai, l'amour du beau ! [1, 272.]

et le cœur du poète fut, en effet, comme avait été celui du vieux marin, d'une rare distinction ; les critiques de Banville ont trop souvent oublié de le dire.

S'il tenait de son père, « ce cœur fier que rien de bas ne peut séduire », il n'en avait pas conservé la mélancolie. Certes, on a grand tort de ne voir en lui qu'un poète joyeux : il eut des heures d'amertume, de dégoût ; je serais tenté de dire qu'il en eut beaucoup. Il reste vrai cependant que son caractère était foncièrement joyeux, qu'il aimait la vie ; il vit et sentit le mal, il en souffrit plus d'une fois, mais le vol des papillons noirs ne fit jamais que traverser rapidement sa pensée. Evidemment une autre influence corrigea l'influence paternelle, qui sans doute l'eût rendu plus sombre et plus amer, si elle se tût exercée toute seule. Cette allégresse, qui est bien la dominante de ses œuvres, il la doit certainement, en partie au moins, à sa mère.

Elle était, m'ont dit des personnes qui l'ont bien connue, d'une incroyable exubérance. Elle avait besoin de mouvement comme d'air et de nourriture ; la solitude et le silence étaient pour elle un supplice. Fantaisiste, primesautière, parlant beaucoup et pourtant avec esprit, très bonne d'ailleurs, toujours prête à obliger et même à prévenir les demandes ; aimant les arts et la poésie, peignant ellemême, avec plus d'acharnement que de succès, et rédigeant pour Mme Denozier, sa tante et sa voisine de campagne, une chronique en vers, parfois amusants, des événements de sa maison. Son fils l'adorait et elle lui inspira quelques-unes des « pages intimes » les plus belles, et peut-être — hélas ! — les moins connues, dont notre poésie puisse s'enorgueillir.

Sans accorder à l'hérédité plus d'importance qu'il ne convient, il faut pourtant remarquer que la joyeuse et pétulante demoiselle Huet, la future épouse de Claude de Banville, descendait directement d'une extraordinaire lignée de gens heureux. Ses ancêtres maternels, les Denozier, habitaient les environs de Moulins depuis le milieu du xvne siècle au moins ; au xvie siècle il y avait déjà des Denozier dans la région, mais le premier que j'aie pu rattacher d'une façon certaine à la famille du poète est « Claude, fils de feu Jehan et d'Edmée Durye », marié le 7 janvier 1642 '. Ironie de la destinée ! l'ancêtre de celui qui devait tant se moquer des notaires était... un

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