On avait d'abord écrit : n'ont point été telles que
veau venu, le comte de Sainte-Hermine, jugeait en ces termes son secrétaire général :
M. Banville, premier conseiller et secrétaire général, appartient à une classe recommandable de la société. Ex-lieutenant de vaisseau en retraite, décoré des ordres de la Légion d'honneur et de Saint-Louis, il fut nommé conseiller de préfecture peu de temps après la révolution de juillet et sous l'administration de mon prédécesseur... Votre Excellence a sans doute déjà pu apprécier si les hommes publics de cette époque ne furent pas choisis, dans certaines localités, dans une nuance d'opinion un peu trop tranchée et sous l'influence de personnages d'une position élevée, dont quelques-uns se sont depuis déclarés chefs d'opposition ; si ces hommes, dissimulant leurs secrètes intentions, ne se seraient d'abord réunis aux véritables amis du gouvernement de juillet que pour pouvoir ensuite mieux s'entendre et se rallier; si enfin, ne déguisant plus le but auquel ils aspirent, ils ne marchent pas aujourd'hui presque ouvertement dans un système d'opposition qui peut être dangereux pour notre monarchie constitutionnelle. Ce n'est point précisément dans cette catégorie de fonctionnaires que je rangerai les trois conseillers de préfecture de l'Allier; mais je ne puis cacher à Votre Excellence qu'ils en partagent quelques principes, notamment M. de Banville, et que, parleur dévouement au gouvernement du Roi, ils ne me paraissent point offrir les garanties suffisantes pour leur confier l'intérim d'une haute administration '.
Tandis que le préfet essayait d'exciter le ministre, contre un homme qu'il n'osait peut-être pas attaquer en face, Banville fournissait lui-même un nouveau prétexte aux rigueurs administratives. Le 18 mars 1833, trois cents réfugiés polonais, transférés de Besançon à Bergerac, passaient à Moulins ; le 6, en annonçant le départ de la colonne, le préfet du Doubs avait recommandé en ces termes trois familles, particulièrement intéressantes, à la bienveillance du préfet de l'Allier :
L'humanité exige cette mesure, et la politique la réclame ; car si ces familles étaient abandonnées à la commisération publique, mille cris s'élèveraient contre l'administration et le gouvernement, qui les auraient délaissées après avoir ordonné leur transfèrement : ces motifs me paraissent péremptoires2.
1. Arch. nat., toc. cit.: rapport confidentiel du préfet de l'Allier au ministre de l'intérieur, u avril i8j].
2. Sauf indication contraire, toutes les pièces relatives à cet épisode proviennent des Arch. dép. de l'Allier, série M.
Tels étaient les sentiments qu'éprouvait l'administration pour les plus intéressants des réfugiés ; on se demande ce qu'elle éprouvait pour les autres ! Elle ne secourait ces malheureux que par peur de la réprobation publique ; hospitalité chiche et malgracieuse que des citoyens, plus soucieux de la dignité nationale, essayèrent de rendre un peu plus cordiale. Un comité polonais s'organise à Moulins ; le secrétaire général en fait partie ; une souscription réunit en quelques jours 1.400 francs. Au secours matériel, le comité voulait ajouter un témoignage de sympathie et d'admiration pour ceux dont Sébastiani avait annoncé l'écrasement en quatre mots restés légendaires. La souscription seule était comme un blâme public au ministre de l'intérieur : ce blâme fut aggravé par un second appel du comité placardé par toute la ville et inséré dans le Patriote, journal « rédigé à Moulins par des hommes qui proclament hautement leurs opinions républicaines » '. Une aumône, disait cet appel, ne suffit pas ; la misère des réfugiés est de celles « que l'argent seul ne peut réparer » ; en conséquence, les habitants étaient conviés à se réunir à midi sur le cours Bérulle, pour aller à la barrière de Bourgogne acclamer les héros de Varsovie, qui « ont voulu nous servir d'avant-garde contre la Sainte-Alliance menaçante ». C'était encore un mot assez dur pour le « roi des Français » qui cherchait justement alors à se faire pardonner par cette Sainte-Alliance ce qu'on appelait en maint endroit son usurpation. Mais on n'avait pas besoin d'aller chercher si loin une phrase séditieuse : le début de l'appel suffisait amplement :
Concitoyens, un comité polonais formé dans notre ville, à une époque où la marche incertaine du pouvoir n'avait pas encore jeté parmi nous les germes de dissension qui nous divisent, a fait appel à votre bienfaisance.
Au bas du placard figuraient les signatures de Banville et de son frère François, notaire à Ygrande (Allier), de Tessier, l'ancien colonel de la garde nationale, et de Caire, son successeur.
I. Rapport du u avril Arch. nat., loc. cit.). — Le Patriote succéda à la Gazette constitutionnelle, le 13. septembre 1832, et cessa sa publication avec le numéro du 12 septembre 1835 « en raison de la loi du 9 septembre 1835 ». Je n'ai pu retrouver d'autre exemplaire de ce journal que le numéro contenant l'appel incriminé, qui est conservé aux Archives nationales dans le dossier de Claude de Banville.
L'appel du comité polonais fut-il entendu ? Ce n'est pas douteux, malgré l'affirmation contraire du préfet; d'après lui, la manifestation n'aurait réunique « cinquante à soixante individus », mais il ajoute:
Je ne comprends pas dans ce nombre quantité d'oisifs, de curieux et autres qui se sont aussi portés sur la route.
En français cela signifie que les « individus » Banville, Caire et Tessier, furent suivis par un bon nombre de leurs concitoyens. D'ailleurs l'attitude des républicains fut correcte : après une « allocution toute pathétique » aux exilés, la colonne entra en ville, les Polonais furent fêtés, on donna en leur honneur des banquets où s'assirent aussi quelques réfugiés italiens, on arbora les couleurs de la Pologne et de la Maison de Savoie, on chanta la Marseillaise, le Chant du départ et la Varsovienne ;
... la seule inconvenance qui ait eu lieu dans ces réunions, ce sont des imprécations réitérées contre l'empereur Nicolas '.
Cependant les orléanistes de Moulins poussaient les hauts cris : le capitaine de gendarmerie, qui fit en la circonstance une bien singulière besogne, adressa au ministre de la guerre, dès le 19 mars, un rapport où il était surtout question de M. Banville — on avait supprimé la particule en attendant mieux :
Ses opinions sont très connues comme républicain et grand prôneur de M. de Tracy ; son frère, notaire, également signataire, est digne de succéder au régime de Robespierre...
... Tous les honnêtes gens de la ville, amis de la tranquillité, sont indignés et ne conçoivent pas comment un fonctionnaire a osé se déclarer aussi ouvertement.
Il faut croire toutefois que « les honnêtes gens amis de la tranquillité » n'étaient pas les seuls avec lesquels on dût compter. Bien qu'il en brûlât d'envie, le préfet n'osait pas faire frapper son secrétaire général. Avec la belle droiture dont on a vu tout a l'heure un échantillon, il se félicitait que cet appel eût du moins servi
l signaler à l'opinion des hommes qui, au lieu de se confondre dans une honorable généralité, veulent se faire remarquer par un patriotisme
1. Arch. nat., toc. cit. : rapport du préfet de l'Allier au ministre de l'intérieur, 18 mars 1853.
mal entendu. Novateurs ardents, ils cherchent l'occasion de satisfaire à leur orgueil et à leurs prétentions ; mais ici, comme dans la généralité de la France, leurs menées impuissantes viendront se briser contre une population laborieuse et tranquille.
En attendant, il ne se risquait pas à proposer lui-même des mesures contre cet « impuissant orgueilleux », et, lorsqu'après son rapport du 1 1 avril, le ministre lui demandait, le 8 mai, quelles sanctions il pensait devoir donner à l'incartade du 18 mars, il répondait, courrier pour courrier, par une splendide reculade : non seulement il avouait que l'affaire des Polonais était le seul acte public d'opposition qu'eût jamais commis Banville (on oubliait même l'affaire de la garde nationale), mais il ajoutait que Banville remplissait ses fonctions avec intelligence. Toutefois, ajoutait le bon apôtre,
... je persiste à penser que, dans le cas de l'absence du préfet titulaire, ['intérim ne pourrait être confié qu'à des fonctionnaires qui, par la sagesse de leurs opinions et leurs habitudes sociales, présenteraient plus de garanties au gouvernement du Roi.
Comme l'intérim revenait de droit à Banville tant qu'il était secrétaire général, on ne pouvait éviter cet inconvénient qu'en le révoquant : son chef indiquait donc la révocation, sans la demander, — tout en la sollicitant.
Néanmoins il redoute un peu les suites d'une pareille mesure et il ajoute à son rapport ce délicieux post-scriptum :
Si, d'après les renseignements qui font l'objet de ce rapport, Votre Excellence jugeait dans sa sagesse que quelques changements sont nécessaires dans le personnel de l'administration de l'Allier, peut-être croira-t-elle à propos de ne point laisser le préfet en présence des récriminations plus ou moins fondées que ne manquerait pas de faire naître ce changement et qui augmenteraient encore les ennuis et les embarras que n'ont cessé de lui susciter des influences et des préventions dont il a déjà eu l'occasion d'entretenir Monsieur le Ministre.
Le ministre aussi était perplexe : le 20 mai 1833, sur un rapport de la direction du personnel, le secrétaire général du ministère propose la révocation de Banville ; Sébastiani répond : « Suspendre l'exécution et en reparler dans un mois ». Le 28 juin, en effet, la
révocation est proposée au roi, mais on recule encore, à la prière du préfet lui-même :
Monsieur le Ministre, en juillet dernier, voulut bien ajourner sur ma demande la révocation qu'il avait prononcée à l'égard du Sr Banville. Je pensais alors que cette révocation entraînerait la retraite des deux autres et que, dans les circonstances où nous arrivions des élections départementales, il pourrait convenir d'ajourner cette décision, dans l'idée, dans l'espérance que je concevais que ces messieurs, comme fonctionnaires, s'observeraient davantage pour professer et exercer des principes d'opposition.
L'expérience a démontré que j'ai été trompé dans mes espérances et mes calculs, et elle donne la mesure de la conduite qu'ils tiendront quand les élections de députés auront lieu '.
Autrement dit, en juillet 1833, on craignait que l'exécution des opposants n'amenât une protestation des électeurs; pour un « individu » qui laissait le public indifférent, le « sieur » Banville avait beaucoup d'influence !
En maints endroits, en effet, l'opinion était très favorable aux réfugiés : à Bourges, le comité polonais était présidé par le maire, qui recommandait ainsi deux jeunes gens au maire de Moulins, le j octobre 1833 :
M. François Kiersnowski était membre du conseil du palatinat varsovien, après avoir fait son cours de droit, lorsque la révolution polonaise éclata ; son frère était étudiant. Tous deux prirent part à ce beau mouvement, et préférèrent s'expatrier avec leurs frères d'armes que de servir le gouvernement russe.
Le dépôt de Bourges, comprenant quinze cents réfugiés, passait pour un foyer d'agitation républicaine : dans la première semaine d'octobre, le gouvernement ordonna sa dislocation. Un des trois détachements dirigés sur Moulins, était composé en majorité, dit une lettre confidentielle du préfet du Cher au préfet de l'Allier (8 octobre 1833), « d'hommes professant des opinions républicaines et d'un esprit turbulent ».
Evidemment, il fallait « terrasser l'hydre de la révolution » ! Comme l'annonce le sous-préfet de Montluçon (ier novembre 1834), « les principaux acteurs des orgies républicaines où se