‹ Théodore de Bèze à Lausanne: étudeChapitre 1 sur 5 · THÉODORE DE BEI · texte numérisé non relu

THÉODORE DE BEI

Il y aura dans quelques années trois siècles que mourait, chargé d'ans et de gloire, l'homme auquel, après Calvin, les Eglises réformées de l'Europe, spécialement celles de Genève et de France, doivent le plus de reconnaissance, et que cependant elles connaissent très imparfaitement. C'est une figure singulièrement intéressante et aux aspects variés que celle de Théodore de Bèze. Humaniste de talent, il occupe sans conteste une des premières places dans la versification latine, si fort en vogue de son temps et qu'il cultiva toute sa vie, et sa prose latine est d'une aisance, d'une netteté et d'une finesse remarquables ; le grec, qu'il enseigna pendant bien des années, n'a

^ Etude lue en abrégé à la séance d'ouverture des cours de la Faculté de théologie de TEglise Hbre du canton de Vaud, le iâ octobre 1899, dans ta chapelle de Martheray à Laosanne.

point de secrets pour lui ; il manie avec élégance sa langue maternelle, qu'il étudie en •;philolcrg^j^(îont il se sert parfois avec bonheur comme poète et avec laquelle il remporta des . ^«tièoèsjôratqijt^s .éclatants. On le voit même composer en musique sans trop de maladresse.

Dans ses œuvres si nombreuses, qui n*ont malheureusement pas été réunies et dont plusieurs sont difficiles à trouver, il fait preuve des dons et des connaissances les plus variés : tour à tour satirique plein de verve, polémiste très adroit bien que trop violent, historien exact, jurisconsulte^ philosophe d'une orthodoxie aristotélicienne sans tare, exégète et critique précis, prédicateur et directeur de conscience, enfin théologien érudit, sans grande originalité, il est vrai, mais défendant avec habileté et popularisant la doctrine de son maître Calvin: Il a l'éducation, l'allure et l'aisance d'un homme du monde accompli. Les Conseils de Berne, de Zurich, de Genève, les chefs des huguenots le savent bien et usent volontiers de ses facultés remarquables dans les négociations délicates. Grâce à une correspondance dont , l'étendue nous confond, il est un des hommes les mieux informés de l'Europe, et ses conseils politiques sont très appréciés. Enfin, pédagogue et homme d'école, non seulement il enseigne

toute sa vie avec une autorité reconnue de tous, mais il dirige et développe l'enseignement public de Genève avec une rare distinction.

Dans cette activité si considérable et si diverse il poursuit un but unique, que, pendant cinquante ans, il ne perd pas de vue un instant, et pour lequel tous ses travaux ne sont que des moyens : l'édification de l'Eglise. Ce n'est pas que, dans ce domaine, il ait innové ; il n'est pas un esprit créateur, et en matières ecclésiastiques comme en théologie il reste disciple fidèle de Calvin. Mais il lui a été donné de pouvoir consacrer une très longue carrière à conserver, à organiser et à développer ce que le génie puissant de Calvin avait fait naître. Sans doute, pour tous deux, leur notion de l'Eglise est intimement unie à une théologie dont, à la distance de trois siècles, nous discernons le psCrticularisme doctrinal ; mais il serait injuste de ne voir que ce côté très réel d'étroitesse, et d'oublier les efforts persévérants, de Bèze surtout et de ses amis, pour réaliser une véritable alliance évangélique, dans laquelle ils réussirent à unir, à la fin du seizième siècle, les églises se rattachant aux confessions de foi helvétique, gallicane, des Pays-Bas, d'Angleterre, d'Ecosse et de di-

verses contrées d'Allemagne, tendant même une main trop constamment repoussée aux adhérents de la confession d'Augsbourg. Ce caractère d'universalisme, si rare alors, vaut la peine d'être relevé.

L'Eglise ainsi entendue est la préoccupation constante de Bèze ; c'est pour elle avant tout qu'il développe cette Académie de Genève, dont il a été le premiei? recteur, dont il fut l'âme pendant un demi siècle et dont il porta, parfois presque seul, le fardeau au milieu des circonstances les plus tragiques*. C'est lui qui pourvoit de pasteurs des centaines et des centaines de congrégations ; c'est lui qui est constamment sur la brèche, pour assurer leur bonne organisation et leur discipline, pour les sauvegarder contre les empiétements du pouvoir civil, pour défendre leur doctrine contre Rome, contre le luthéranisme étroit, contre les hérétiques de toutes sortes envers lesquels il se montre impitoyable. Il est, pour une grande partie de l'Europe protestante, le conseiller ecclésiastique en titre. Et c'est ce caractère qui fait de son immense correspondance,

< M. Charles Borg^eaud, qui prépare avec taot de soin Thistoire de rAcadémie de Genève, a publié déjà, dans le Bulletin du protestantisme français, février 1899, le remarquable chapitre consacré à Th. de Bèze.

encore en majeure partie inédite, une mine unique de renseignements. Si bien que je n'hésite pas à dire que nous ne connaîtrons suffisamment l'histoire des églises réformées dans la seconde moitié du seizième siècle que lorsque cette correspondance aura été publiée. Elle fera saisir toute l'étendue du rôle de Théodore de Bèze.

Laissez'moi relever encore une singularité de la destinée de ce vaillant ouvrier; son nom assurément est célèbre, mais sa personne et son œuvre, dans la période la plus féconde de sa vie, sont en somme celles d'un inconnu. Je prouve cette assertion, qui a l'air d*un paradoxe, par quelques faits. Alors que vingt-cinq ans de vie lui étaient encore réservés, il a déjà, chose rare, son biographe : Bolsec lui consacre un venimeux pamphlet sous le titre de Histoire de la vie, mœurs, doctrine et débordements de Th. de Bèze; plus tard, en 1597, les jésuites de Paris célèbrent prématurément sa mort, huit ans trop tôt, et obligent Bèze à leur faire vertement sentir son existence par son Beza redivivus. Mais lorsqu'enfin, après une vie de lutte et de travail, le patriarche vénéré est descendu dans la tombe, son nom est souvent invoqué sans doute comme celui d'une autorité, mais aucune biographie ne raconte sa vie, si nous

exceptons un discours académique de son collègue Antoine de . La Faye, — un fort petit esprit, aspirant à prendre sa succession. — Il faut attendre notre siècle pour trouver trois monographies sur Bèze, toutes trois en allemand. Vous pensez, ô candide lecteur, pouvoir enfin vous mettre au courant de ce qu'a été, de ce qu'a fait cet homme. Profonde erreur I L'une, celle de JBawm, fort bien écrite et très documentée, consacre deux volumes et demi (1843- 1852), remarquables en tous points, à la vie de son héros jusqu'à l'année qui précéda la mort de Calvin, c'est-à-dire jusqu'au moment où son rôle va devenir prépondérant ; mais elle n'a pas été poursuivie au delà. Les deux autres, celle de Schlosser en 1809 et celle de Heppe en 1861, sont, à partir de ce même temps, d'une sécheresse et d'une insuffisance désespérantes. C'est au moment de la mort de Calvin que s'arrêtent, par une déplorable fatalité, les sources imprimées les plus sûres et les plus abondantes : VHistoire si détaillée des Eglises réformées de France n'atteint pas cette année fatidique de 1564 ; VHistoire si précise du peuple de Genève du regretté Amédée Roget la dépasse à peine ; le trésor épistolaire réuni par les éditeurs strasbourgeois de Calvin s'y termine naturellement.

Et cependarït c'est durant une période de quarante ans que Bèze va être l'âme et le centre des églises réformées de l'Europe ; et il s'acquittera de cette tâche écrasante avec une vaillance et une habileté admirables. Or ces quarante années d'efforts et de luttes, nous ne les connaissons que d'une manière tout à fait fragmentaire. Et quand Heppe, pour excuser le petit nombre de pages qu'il lui consacre, caractérise cette longue période comme étant celle d'une activité plus paisible et plus silencieuse, il ne fait que souligner par cette phrase la naïveté avec laquelle nous prenons volontiers notre ignorance des faits pour une preuve de leur non-existence. Voilà pourquoi j'ai pu dire que Bèze nous est en grande partie inconnu.

Je n'ai ni la- prétention ni le pouvoir de combler une telle lacune. Mais j'ai tenu à la signaler, heureux si je pouvais contribuer à susciter dans la jeune génération des hommes qui y travailleront, rendant par là à nos églises un service signalé *. Pour moi je voudrais aujourd'hui m'arrêter avec vous sur une

* C'est avec joie que nous avons appris qu*on s*en occupe à Genève. MM. Eug. Choisy et Hipp. Aubert font espérer la publication de la correspondance de Bèze avec BuIIinger, et MM. A. Cartier et Tronchin celle des lettres adressées à Bèze que renferme la riche bibliothèque de Bessinges.

période plus facile à connaître de la vie de Théodore de Bèze, savoir les neuf années qu'il passa à Lausanne^, années d'une singulière portée, car ce furent celles où Dieu le prépara à la tâche si importante qu'il lui réservait. C'est ce séjour dans notre ville qui explique comment, après une jeunesse qui ne faisait rien prévoir de semblable, Bèze put devenir d'abord, pendant cinq ans, l'auxiliaire indispensable de Calvin, déjà miné par la maladie^ puis lui succéder, en sachant se montrer digne d'une mission si redoutable.

Bèze, professeur à Lausanne ; les ouvrages qu'il composa dans cette ville ; le cercle de ses amis ; enfin les circonstances qui amenèrent son départ ; tel est l'ordre que je me propose de suivre dans mon exposition.

^ Ce sujet a été traité il y a bientôt soixantenlix ans par le doyen Bridel, dans le quarante-neuvième et dernier fascicule de ses Etrennes helvétiennes^ 1831 (reproduit dans le Coruervateur suisse, 2* éd., t. XIII, p. 244 à 258) ; dès lors beaucoup de documents nouveaux ont été publiés et permettent d* reprendre ce sujet avec plus de précision et de détails.

Né le 24 juin 1519 à Vézelay, en Bourgogne, dans une famille de la petite noblesse, riche en enfants, dénommée de Besze (qui est l'orthographe originelle), Théodore, le cadet, n'a guère gardé de souvenirs du foyer paternel. Adopté avant Tâge de trois ans par un oncle célibataire, Nicolas de Besze, conseiller au parlement de Paris, qui se chargea de son éducation, il perdit peu de temps après son excellente mère*; mais il eut le bonheur d'être confié par son oncle, à partir de sa neuvième année, à un homme aussi remarquable par ses connaissances que par sa valeur pédagogique et sa bonté, dans la maison duquel il trouva une véritable famille; aussi célébrait-il dans la suite comme un jour de fête l'anniversaire de son entrée chez Melchior Volmar. Celui-ci,

^ Marie Bourddot, morte en 1522, à Fâge de trente-deux ans, déjà mère de sept enfants, dont Théodore était le dernier ; le père se remaria an bout de deux ans et eut au moins six enfants de sa seconde femme, Perrette TfibouUe.

originaire de la Souabe, après avoir étudié et enseigné en Suisse, à Berne et à Fribourg, ainsi qu'à Tubingue, s'était fixé à Paris dès 1520, puis à Orléans en 1527, et enfin à Bourges vers 1530 ; sous les auspices de Marguerite de Navarre il y professait avec distinction les lettres anciennes, et recevait en même temps un petit nombre de pensionnaires d'élite, dont les moins fortunés lui servaient de sous-maîtres ; tels les deux jeunes Suisses Conrad Gesner et Pierre Cholinus, dont Bèze se souvint toujours avec reconnaissance. C'est au même Volmar que Calvin reconnaît être redevable de tout ce qu'il sait en fait de grec. Bèze reçut de cet humaniste distingué et de cet homme de cœur, avec une connaissance parfaite de l'antiquité classique, une éducation de tous points excellente ; aussi est-ce avec un cœur débordant de gratitude qu'il se plaît, en plusieurs de ses écrits, à lui rendre hommage.

Volmar s'était joint au mouvement religieux dont Le Fèvre d'Etaples avait été l'instigateur en France, et ses rapports avec l'Allemagne protestante avaient donné plus de précision à ses convictions évangéliques, qu'il communiqua à son jeune protégé. « Le plus grand de tes bienfaits, lui écrira plus tard celui-ci, c'est que tu as fait jaillir de la Parole de Dieu,

comme de la vraie source, pour m'en abreuver, la connaissance de la religion véritable. » Et encore, à la fin de sa vie, il rend à Dieu, dans son testament, « des grâces infinies de ce qu'il lui a plu, dès l'âge de seize ans, lui faire connaître cette vérité. »

L'âge de seize ans I Cela nous reporte à l'an^née 1535, où la persécution croissante obligea Volmar à quitter Bourges pour l'Allemagne, où il acceptera un emploi à Tubingue. Il fallut le veto paternel pour empêcher l'élève de suivre dans sa retraite celui qu'il appelle « le fidèle précepteur et gouverneur de sa jeunesse, » et qu'il vénérait comme un père.

Dès lors bien des années se passent ; d'autres préoccupations viennent recouvrir la semence jetée dans ce jeune cœur. Son père destinant Théodore à la magistrature, il étudie la jurisprudence à Orléans, où ses talents, sa verve, son amabilité font de lui un des coryphées de la jeunesse académique. Les lettres ont pour lui beaucoup plus d'attrait que le droit, dont il prend cependant la licence à vingt ans. Mais à Paris surtout, où il s'installa ensuite, c'est la poésie, c'est l'amitié, ce sont des sentiments plus tendres, qui occupent toutes ses pensées. Distingué au physique, aimable, spirituel, doué de connaissances variées

^t d'un réel talent littéraire, enrichi de deux bénéfices ecclésiastiques qu'un de ses oncles lui a procurés, Bèze vit dans la société des jeunes poètes de son temps comme s'il n'avait autre chose à faire qu'à couler la vie le plus doucement possible, en attendant les faveurs de la cour et le brillant avenir que de toutes parts on lui promet. Un de ses intimes d'alors, le poète érudit Jacques Pelletier^ le dépeint en xîes termes : a Homme heureux en dons de grâces, de nature et de fortune, et, qui est chose rare, estimé entre les hommes tel qu'il était ; bref, les perfections qu'il avait étaient si bien conjointes en lui et s'entredonnaient tel aide, qu'en toute compagnie, même des plus grands de Paris, il était bien vu, prisé et honoré. »

Il vient de remporter un vrai succès littéraire, par la publication, grâce aux presses de son ami Conrad Badius, d'un choix de ses poésies latines*, dans le genre frivole de Catulle

^ TheodoH Be%ae Ve%dii Poemata. Lutetiae, Ex Officina €onradi Badii, 1548, in-S de 100 pages. Ce recueil, fort différent des éditions postérieures dès poésies latines de Bèze, a •été reproduit dans notre siècle, avec une traduction française partielle pAV Alexandre Marchand. Paris, Liseux, 1879, in-16. M. L. Maigron^ dans une thèse pour le doctorat es lettres, a fournis les poésies de 1548 à un examen littéraire et philologique détaillé : De Theodori Berne poemaiis, Lyon, 1898, in-8 de 111 pages.

Page 1