‹ Théodore de Bèze à Lausanne: étudeChapitre 2 sur 5 · TH. DE BÈZE · texte numérisé non relu

TH. DE BÈZE

et d'Ovide, ses modèles. Et cependant, en ce même Paris, les martyrs scellent de leur sang leur attachement à cet Evangile, dans lequel Bèze continuait à reconnaître, en théorie, la vérité. Sa conscience, il est vrai, se réveillait par moments, mais pour s'assoupir de nouveau, lorsqu'une maladie mortelle le mit tout à coup en face des réalités éternelles. Laissonsle raconter lui-même cette crise, qui allait transformer sa vie. Après avoir confessé à son cher maître Volmar, avec la plus touchante franchise, les écarts de sa jeunesse, il continue en ces termes : « Je rappellerai avec quelle miséricorde le Seigneur a pris pitié de moi.

Car il m'infligea subitement une maladie si grave que je désespérais de vivre. Que devaisje faire, malheureux I qui n'avais plus en perspective que le terrible jugement du Dieu de justice? Bref, après d'infinies souffrances du corps et de l'âme, le Seigneur, prenant en pitié son serviteur infidèle, me consola de telle manière que je ne doutai pas du pardon qu'il m'accordait. Je me condamnai moi-même avec larmes, j'implorai sa grâce, je renouvelai mon vœu d'embrasser ouvertement son culte véritable, enfin je me consacrai tout entier à lui. Et c'est ainsi que la mort, qui m'était si vivement apparue, éveilla en moi, du sein de ma

léthargie spirituelle, Taspiration à la vie véritable, et que la maladie devint pour moi l'origine de la santé. Telle est la puissance admirable du Seigneur, qui d'un même coup abat et relève, blesse et guérit. Aussi, dès qu'il me fut possible de quitter le lit, rompant toutes mes chaînes, je fais mes paquets, j'abandonne patrie, parents, amis, pour suivre Christ, et, exilé volontaire, je me rends, avec ma femme, à Genève, où j'arrivai le 24 octobre 1548. »

La première chose qu'il fit fut de demander à l'Eglise la bénédiction de son union clandestine, contractée depuis cinq ans, avec Claude Dcnosse^y jeune fille honorable mais de condition inférieure ; elle fut pour lui, nous le verrons, une fem'me excellente. Remarquons que Jean Crespin et Laurent de Normandie^ les deux amis que Bèze avait tenu à prendre autrefois comme témoins de son engagement, se réfugièrent eux aussi à Genève la même année.

Après la fuite de Bèze un procès lui fut intenté en 1549, et le parlement de Paris, le 31 mai 1550, le condamna à être brûlé en effigie, comme hérétique fugitif. Un autre ami, le savant imprimeur Conrad Badius, beau-frère

* Ou d'Esno^, comme écrit Bèze dans son testament.

(Je Robert Estienne, impliqué dans le même procès, s'expatria à son tour.

A Genève, Tarrivée de Bèze, entouré d'une gloire littéraire naissante, fut une grande joie pour Calvin, qui l'avait connu enfant chez Volmar, et qui l'apprécia tout de suite à sa valeur. Son estime et son affection ne feront que grandir avec les années ; écoutez plutôt le témoignage que le réformateur, si réservé et si maître de sa plume, lui rend en 1551, dans une lettre à M™® de Gany, la sœur de la fameuse duchesse d'Etampes : « Il a reçu de Dieu des grâces excellentes, et il les fait tellement valoir au profit commun de l'Eglise, que c'est vraiment une perle.... Tous ceux qui ont en recommandation l'honneur de Dieu aiment et prisent cet homme comme un trésor. !>

Mais ce n'était pas tout que d'être à Genève ; il fallait vivre et se créer des ressources, car sa famille lui refusait tout secours. Bèze projetait une association avec son ami Jean Crespin, pour fonder une imprimerie savante, qui manquait encore à cette ville. Mais il voulait revoir d'abord son vieux maître Volmar et s'éclairer de ses conseil paternels ; il se rendit, en août 1549, à Tubingue. C'est pendant ce voyage que Viret, qui avait fait la connaissance de Bèze depuis quelques mois, entrevit

la possibilité de fixer à Lausanne un homme si bien doué.

Seule alors, en pays de langue française^ cette ville possédait une école de théologie protestante, où les trois langues savantes étaient enseignées ; les étudiants y accouraient de toutes parts. Or la chaire de grec, que le savant Gesner avait inaugurée jadis, était vacante. Depuis quelques mois son dernier titulaire, Jean Ribit, ayant été appelé à occuper celle de théologie, François de Saint-Pauly puis Quintin Le Boiteux, y avaient successivement été nommés, puis appelés à d'autres fonctions. Mais, au moment de s'adresser à Bèze, un scrupule touchant se présente à l'esprit de Viret : Calvin sera privé d'un collaborateur précieux I II lui écrit : a En m'entretenant avec Bèze j'ai voulu m'informer s'il serait disposé à consacrer ses forces à quelque fonction ecclésiastique, ou mieux encore à quelque enseignement littéraire. Sa réponse ne m'a pas enlevé tout espoir, pourvu que tu joignes tes exhortations aux nôtres ; ce que je te demande instamment. Car je ne doute pas qu'il ne puisse sous peu être employé ici d'une manière très utile. Il serait un grand lustre pour notre école, et un ouvrier de choix pour les tâches les plus importgtntes et les plus diver-

ses. Je me rends compte combien l'assistance et le commerce d'hommes de ce mérite doit te réjouir ; mais je sais que le bien de TEglise te tient encore plus à cœur. y> Calvin se rendit sans hésiter au désir de son atmi : « De Normandie ' pourrait attester la fidélité avec laquelle je me suis employé déjà à vous livrer Bèze; j'ai insisté auprès de lui presque jusqu'à en être importun. Lorsqu'il sera revenu je ne cesserai de l'encourager.... Je considérerai le bien de l'Eglise sans penser à moi. »

A son retour Bèze accueillit ces ouvertures, mais non sans quelque hésitation; il n'était pas sûr que sa santé ébranlée lui permît de suffire à la lâche ; en outre, il tint, dans un entretien intime avec ses futurs collègues et avec les pasteurs de Lausanne, à leur soumettre un scrupule qui l'honore : il se demandait si ses poésies latines trop libres, que maintenant il regrettait vivement, ne jetteraient pas un blâme sur l'église au service de laquelle il entrerait. Il n'accepta que lorsqu'on l'eut rassuré. Il ne savait pas alors à quel point cette franchise devait lui être utile plus tard ; en 1555, des gens, envieux de sa gloire et de l'éclat qu'il donnait à l'Académie, crurent lui porter un coup droit en dénonçant à Berne ses Juve7iilia ; mais il leur fut répondu

qu'on était depuis longtemps au courant, par le coupable lui-même ; ce fut un coup d'épée dans l'eau. Au nombre de ces ennemis était l'imprimeur et poète Guérout, son concurrent malheureux dans la traduction des Psaumes, qui, l'année précédente, avait été à ce sujet en guerre avec Bèze, et dont le Conseil de Genève avait supprimé un écrit, de même que la réplique de Bèze. Je soupçonne cet adversaire de ne pas être étranger à la réimpression -clandestine, faite à Lyon, sans indication d'année, du recueil des poésies incriminées de Bèze.

Mais revenons à l'année 1549. Viret, délégué par la Classe de Lausanne, se rendit en octobre à Berne, pour proposer au Conseil la nomination de Bèze à la chaire de grec. La réponse fut favorable ; le 6 novembre il était nommé. . Trois jours après il apposait, à Berne, sa signature aux articles de la Dispute de 1528, articles que, d'après une décision récente, tous les pasteurs et professeurs du pays de Vaud devaient signer. Il entra en charge quelques jours plus tard. De Neuchâtel, Farel écrivait à Calvin : ce Je félicite la ville de Lausanne d'avoir obtenu Bèze, » exprimant par là le sentiment unanime de la Suisse évangélique.

Le nouveau professeur se mit courageusement à l'œuvre, et se fit promptement appré-

cier. Haller, en 1551, écrivant à Bullinger, parle de lui comme du «premier par sa science de tous les professeurs de Lausanne. » Aussi contribua- t-il plus que tout autre à donner à rAcadémie Téclat exceptionnel dont elle brilla pendant une courte période, éclat qu'il m'est doux, en fils reconnaissant de cette aima mater, de rappeler ici.

La tâche qui incombait à Bèze l'avait effrayé dès l'abord, à cause de la surcharge du programme, a J'apprends, écrivait Calvin à Viret, que les élèves sont presque écrasés par la quantité des leçons ; si l'on pouvait obtenir de Berne le retranchement de deux leçons de l'après-midi, Bèze suffirait plus facilement aux autres. » — Les plaintes au sujet du surmenage, comme vous voyez, ne datent pas d'hier. — Nous ne savons si le professeur de grec avait des leçons à donner dans le collège inférieur, et si peut-être on en diminua le nombre; quant à l'Académie, le programme de cette chaire, d'après la loi scolaire *, comportait deux leçons par jour; dans la première, à 6 heures en été, à 7 en hiver, il

1 H. Vuilleumier, L'Académie de Lausanne; esquisse historique, 1891, p. VI. Le même, auteur nous apprend que la loi datait du 27 août 1547. {Revue de théologie et de philosophie, novembre 1809, p. 537.)

interprétait alternativement un orateur (Démosthène ou Isocrate) et un poète (Homère^ Pindare, Sophocle ou Euripide); la seconde^ à midi, roulait en général sur Platon. Les cours se donnaient à la clergé ; selon le plus compétent et le plus aimable de nos énidits, — j'ai nommé M. Herminjard, — cette appellation correspondait à Tancienne maison du chapitre^ sur l'emplacement de laquelle a été construit le bâtiment actuel du Grand Conseil. Ce ne fut qu'après le départ de Bèze, en 1562, que le collège fut installé au château de MenthoUy près la porte de Couvaloup.

Nous sommes malheureusement peu renseignés sur l'enseignement et les travaux philologiques du nouveau professeur; nous verrons au bout de peu d'années les préoccupations d'ordre religieux et théologique l'accaparer entièrement. Rappelons cependant que, en 1554, à l'instigation de Robert Estienne, il publia des remarques sur la prononciation de la langue grecque. Ce sujet était très vivement débattu au seizième siècle, et longtemps après, d'un côté par les adhérents des Grecs qui avaient porté en occident la connaissance de cette langue et, avec elle, la prononciation des Hellènes modernes (dite Vitacisme) ; et de l'autre, 'par les humanistes de l'école d'Erasme.

Bèze étudie la question en détail, avec indépendance et une grande modestie. Il a sur plus d'un point ses idées à lui, qui ne sont pas d'accord avec la prononciation qu'il a apprise en France et dont on use à Lausanne, à laquelle cependant il se conforme dans ses leçons : a Loin de moi, écrit-il à Robert Estienne (l^^*" octobre 1554), d'établir des règles pour les autres ; je voudrais plutôt pousser à le faire ceux dont il est juste que le jugement et l'authorité tranchent toute cette controverse. Je suis si loin de vouloir briller en ce point par des innovations, que ceux qui m'entendent journellement peuvent attester que, en dépit de mon sentiment personnel, j'employe la prononciation que nous avons autrefois apprise aux écoles*. »

Notons aussi que, dès 1551, on savait à Bâle, dans l'entourage d'Oporin, que Bèze s'occupait de Diodore de Sicile. Cinq seulement, des quarante livres que devait compter la célèbre Bibliothèque historique de cet écrivain, avaient été imprimés jusque-là en grec ; Bèze en possédait dix autres en manuscrit, qu'il se propo-

^ Alphabetum grsecum ; addita sunt Theodori B€%ae Scholia, in quihus de germana grœcœ linguœ pronuntiatione dt«seritur. Genevœ, Rob. Stephanus, 1554, in-8».

sait de publier * ; il en avait traduit une partie en latin, de même que de Dion Cassius. C'est néanmoins à Henri Estienne que reviendra la gloire de publier l'édition princeps de Diodor^ à Genève, en 1559. La même année paraîtra à Bâle une nouvelle traduction latine de cet auteur, sous les auspices de Castalion. Déjà en 1554, Amyot, disciple de Volmar comme Bèze, publiait à Paris la traduction française de quelques livres du même historien. On voit que, en s'occupant de Diodore, notre helléniste de Lausanne était bien dans le courant de la philologie contemporaine. Mais d'autres occupations vont reléguer ces travaux à l'arrière-plan, si bien que Bèze n'en publiera rien, et que le souvenir même s'en effacera.

Le traitement annuel de Bèze à Lausanne comportait, outre le logement 2, 200 florins,

^ Voyez Lycosthenes, Elenchus scriptorum omnium. Basileae, per Jo. Oporinum, 1551, in-i®, col. 237 et 1029. — A ce sujet se pose une question dont nous n^avons pas la solution : D*où Bèze tenait-il, en 1551, le texte encore inédit de dix livres de Diodore ; est-ce le même texte que celui que Henri Estienne, avec qui Bèze était en relation, publiera huit ans plus tard ? Esliennc, dans son édition, ne donne aucune indication sur les manuscrits où il a puisé son texte. Wesseling assure que ce dernier est basé sur deux manuscrits de Clermont, mais corrigés d*après quelques autres restés inconnus.

3 Une maison d'un des anciens chanoines, à côté de la

plus 2 muids de blé et 2 tonneaux de vin.

Mais ces dernières prestations en nature n'étaient livrées que lorsque le grenier public était bien garni, et non dans les temps de disette, où Ton en aurait eu le plus besoin.

« Nous ne recevons rien, écrit-il à son ami Bullinger en février 1556, des produits de Tannée, tels qu'on en donne aux bourgeois ; il nous faut tout payer comptant au marché. » Or Tété précédent avait été déplorable; en juillet il avait neigé très bas dans la montagne^ au grand détriment des troupeaux ; les récoltes furent mauvaises ; aussi bientôt le char de vin se vendait-il 10 écus au lieu de 3 Tannée précédente ; un an après le blé montait de 13 sous à 28 et même 30. Ces fluctuations dans les prix bouleversaient les petits budgets. M*J« de Bèze, comme on disait alors, dut souvent s'ingénier pour nouer les deux bouts ; quelques pensionnaires aidaient à faire marcher le ménage.

Notons que le prix ordinaire de pension, pour un jeune homme traité largement, était de 20 couronnes par an.

La chaire de grec n'était pas seule à bénéfi*

cathédrale, fut affectée en 1540 au logement du professeur de grec. C'était alors Ribit; si celui-ci, devenu professeur de théologie, Toccupait encore, ce sera sans doute une habitation analogue, dans le même quartier, qu'on fournit à Bèze.

cier des talents et de l'activité du jeune professeur ; en 1552, on lui confie pour deux ans, selon Tusage, l'honneur et la charge du rectorat. Ce n'était pas une sinécure. Dès l'abord, la mort de son collègue Quintin l'oblige à se ■charger du séminaire des « douze écoliers de Messieurs » de Berne, jusqu'à la nomination du successeur du défunt, en la personne d'Eustache Du Quesnoy, le médecin. Mais c'était spécialement la période des examens, — supplice mutuel des maîtres et des disciples, alors ■comme aujourd'hui, — qui donnait fort à faire au recteur consciencieux, responsable de la bonne marche de l'école dans son ensemble.

Hotman^ le professeur de latin, excusant son collègue Bèze, dans une lettre à Calvin (22 octobre 1552), pour le retard de la traduction en latin de quatre discours du réformateur dont il s'était chargé, lui dit : « S'il avait été possible à Bèze, au travers d'occupations en nombre incroyable, de t'écrire, il l'eût fait de grand cœur ; il m'en a chargé à sa place. Pendant dix jours entiers, pour le moins, tous les étudiants sans exception vont être interrogés et appelés à rendre compte de leurs études, de sorte qu'il peut à peine respirer, chargé de tant d'affaires, dont le nombre, joint au travail assidu de ses leçons, l'écrase. »

Des examens d'un autre genre, moins absorbants, n'en amenaient pas moins à notre recteur de gros ennuis. C'est, un jour, un cordelier albigeois en rupture de ban, qui, ayant obtenu en 1553 une pension de Messieurs de Berne, prétend à une place dans l'enseignement ; mais la composition latine que le recteur lui impose comme épreuve est à tel point grevée de solécismes, jusque dans la signature, — per me Antonius, — qu'il ne peut être question de l'employer. Du reste il se conduisit bientôt de telle façon que l'autorité dut le bannir avec menace du fouet. Antoine Cathalan (ou Cathelan), c'est son nom, est dès lors un ennemi juré ; revenu en France, il paie sa rentrée dans l'Eglise romaine, en 1554, par un pamphlet anonyme *, dans lequel il donne essor à sa bile contre les évangéliques ; Calvin, Viret, Cordier, les pasteurs et professeurs de Lausanne, mais Bèze surtout, y sont couverts d'une boue monacale. A Lausanne on ne parait pas s'en être autrement ému ; mais Cal-

^ Passevent Parisien respondant à Pasquin Romain, De la vie de ceux qui sont alle% demeurer à Genève et se disent vivre selon la réformation de V Evangile, au pays Jadis de Savoye et maintenant soub% les Princes de Berne et 5etgneurs de Genève ; faict en forme de dialogue. 1556, in-16. Une édition postérieure a été réimprimée de nos jours, Paris^ Liseux, 1875, in-16.

vin crut devoir lui faire l'honneur d'une brève réplique ^, probablement parce que le pamphlet, dans sa première édition, était dédié aux syndics de Genève. A trente ans de là Bolsec ne manquera pas de ramasser dans ce bourbier des calomnies contre Bèze.

C'est encore pendant son rectorat, en 1553, que Bèze fut chargé, de concert avec le pasteur Valier, d'acheter des livres pour une somme de 100 florins par an pour la bibliothèque ; celle-ci avait été fondée, cinq ans aupara^ vaut, grâce à 3000 livres octroyées par le Conseil de Berne. Ce sont les modestes origines de notre Bibliothèque cantonale.

La discipline n'était pas toujours facile à maintenir parmi cette quantité d'étudiants de tout âge, venus des pays les plus divers, et qui, en 1558, l'année la plus florissante, attei-

* Réformation pour imposer silence à un certain belistre nommé Anthoine Cathelan, jadis cordelier d'Albigeois. Par Jehan Calvin, 1556. — Le cordelier riposta par une Epistre catholique de la vraie et réelle existence du précieux corps et sang de notre Seigneur Jésus-Christ au saint sacrement de l'autel sous les espèces de pain et de vin, adressée aux seigneurs et syndics de Genève, pour faire respon^ à icelle de Jehan Calvin. Paris, Pierre Gaultier, 1556. — Un ami anonyme, peut-être Artus Désiré, vint encore à la rescousse, en vers cette fois: Le double des lettres envoyées à Passevent Parisien par le noble et excellent Pasquin Romain, contenant en vérité la vie de Jehan Calvin. Paris, Pierre Gaultier^

32 I. LE PROFESSEUK

gnait le chiffre de sept cents. Quelques étrangers en particulier émettaient la prétention de se soustraire aux règlements académiques, auxquels, selon eux, seuls les étudiants jouissant d'une bourse devaient être astreints.

Néanmoins la fermeté du recteur et de ses collègues remporta, et Hotman, devenu professeur à Strasbourg après l'avoir été à Lausanne, jugeait par comparaison la discipline universitaire beaucoup mieux observée dans cette dernière ville.

Une des grandes joies de Bèze était de s'occuper des jeunes Français qui, en nombre toujours croissant, venaient acquérir à Lausanne les connaissances nécessaires à la dangereuse mission d'évangéliser leur patrie ; c'était pour plus d'un, ils le savaient, la préparation au martyre ^ Au printemps de 1552, pour répondre à la demande d'églises du Midi dépourvues de pasteurs, cinq de ces jeunes hommes étaient partis de Lausanne, avec l'approbation et leç vœux de leurs professeurs et de l'Eglise ; l'un d'entre eux, Pierre Naviére, avait habité chez .Viret ; un autre, le bordelais Bernard Seguin, chez Bèze, tous deux leur ser-

^ N'oublions pas que deux siècles plus tard, grâce au séminaire français d'Antoine Court, Lausanne aura de nouveau la gloire d'être une pépinière de martyrs.

vant de secrétaires. On devine Tangoisse qui s'empara de Tàme de leurs maîtres lorsque la nouvelle se répandit qu'ils avaient été arrêtés à leur passage à Lyon. Pendant près d'un an que dura leur procès, des démarches incessantes furent faites en leur faveur, et de nombreuses lettres de consolation et d'exhortation vinrent leur prouver Combien l'on vivait avec eux à Lausanne et à Genève. Leur courage ne se démentit pas un instant ; on possède encore les interrogatoires, les confessions et les lettres dans lesquelles ils rendirent si fermement témoignage de leur foi. Après des alternatives d'espoir et de crainte, malgré Ténergique intervention du gouvernement bernois, ils furent brûlés en place publique le 16 mai 1553. La dernière parole qu'on entendit sortir du milieu des flammes fut le a Courage, mon frère 1 »

qu'ils s'adressaient mutuellement, et dont l'écho se répercuta dans des milliers d*âmes. Bèze consacra une touchante élégie latine au souvenir de ceux que VHistoire des martyrs a consacrés sous le nom des « cinq étudiants de Lausanne ; » et, à Genève, le ministre Louis Enoch composa une Tragédie des cinq escholiers exécutés à Lyon ; nous ne savons s'il réussit dans son dessein de la faire représenter, en janvier 1558 ; elle ne paraît pas avoir été imprimée.

TH. DE BÊZE 3

Ces cinq ne furent pas les seuls martyrs sortis de l'Académie de Lausanne, au temps où Bèze y enseignait. Si, à notre grand regret, nous ne possédons pas la liste des étudiants de cette époque, il nous est précieux de pouvoir retenir du moins quelques noms héroiques, tels que les suivants : Claude MonnieVy d'Auvergne, instituteur à Lyon, y fut brûlé en 1551 ; l'ancien cordelier normand, Jean RaheCy évangéliste en Normandie et à Angers, fut mis à mort dans cette . ville en 1556, ainsi que Pierre Du Rousseau; Nicolas Sertoire, piémontais, brûlé à Aoste en 1557. Les martyrs bien connus Jean-Louis Pascal en Italie (1560), Gui/ de jBrés, l'auteur de la Confession de foi des églises des Pays-Bas (1567), Jean Le Ma^oUy premier pasteur de Paris, puis à Angers (1572), périront plus tard, après un temps plus ou moins long de fidèle ministère; il en est de même de Ferrand, sieur dUsson, pasteur à L'Ile-Bouchard, et d^Etienne de Longueville^ pasteur à Saint-Christophe (qui avait été régent au collège de Lausanne de 1550 à 1554), massacrés tous deux en Touraine, en 1562 ; leurs années d'études appartiennent à l'époque qui nous occupe. D'autres noms, bien qu'en dehors du cercle académique, n'intéressaient pas moins vivement Bèze et ses amis ; tel le

colporteur Nicolas Nail, dont nous aurons l'occasion de parler, et ce Nicolas Du Chesne, champenois, réfugié à Lausanne pour l'Evangile avec sa femme et un frère, qui rentra en France pour chercher plusieurs parents ; arrêté à Gray, en Bourgogne, il y subit le martyre en 1555. Et nous n'avons mentionné que les confesseurs ayant habité Lausanne; mais combien d'autres, dont les souffrances et le courageux témoignage éveillaient dans cette ville la plus vive sympathie I Rappelons entre autres les cinq martyrs de Ghambéry, que le gouvernement de Berne s'efforça en vain de sauver ; ils furent du moins visités dans leur prison, en 1555, par un envoyé du Conseil, qu'accompagnait un étudiant de Lausanne, dont les initiales seules, J. G., nous sont connues. Nous aurons l'occasion bientôt de rappeler les nombreux martyrs de Paris en 1557 et et 1558, au sort desquels Bèze s'intéressa si activement. Vous le voyez, chacune des années de son professorat à Lausanne, illustrée par de telles morts, lui rappelait, — ce que nous risquons trop d'oublier, — combien c'est une chose sérieuse de se réclamer de l'Evangile de Christs

* Un jeune collègue de Bèze, Jean Tagaut, dont nous parierons plus loin, composa en Thonneur des martyrs un poème

Annonçant à Bullinger la mort héroïque du jeune avocat au parlement de Dôle, Paris Panier, arrêté au moment ou il allait se retirer en Suisse, puis décapité le 7 avril 1554, malgré l'intervention des magistrats de Zurich, Bèze s'écriait : « Que Dieu nous accorde pareil courage s'il voulait qu'à notre tour nous signions sa vérité de notre sang. »

latin, que Crespin inséra en 1556 en tète de son Histoire des martyrs ; en 1570 Simon Goulard y joignit une traduction en vers français.

Peut-être tel d'entre ses élèves dont nous venons de rappeler le souvenir avait-il été au nombre des étudiants qui, en 1550, représentaient devant une grande assistance, sur la place de la Palud*, selon l'habitude, ou peutêtre cette fois dans la cathédrale, la Tragédie française du sacrifice d* Abraham, composée à cet effet par Théodore de Bèze. Celui-ci avait, comme il l'explique dans sa préface, trouvé ^ dans ce sujet « un exemple suffisant, non seu- j lement pour enhardir, mais aussi pour rendre invincibles les plus faibles et découragés. j> Le temps me fait défaut pour m'arrêter sur cette œuvre intéressante, ce la meilleure des poésies que Bèze ait écrites en français, » au jugement ^ de Sayous. « C'est en somme, dit M. Lenient, un mystère ramené aux proportions du drame antique, avec un prologue et des chœurs dont l'auteur a su tirer, avant Racine, un effet parfois vraiment puissant. » « Elle devrait être

* Elle offrait plus d'espace alors, n'ayant pas encore la vaste fontaine que nous connaissons, qui ne fut installée qu'en 1557.

dans toutes les mains protestantes, écrit à son tour Marc-Monnier , car on y trouve à la fois la naïveté des mystères, les qualités d'une œuvre d'art et une véhémente prédication*. »

Cette pièce eut un grand succès ; jouée dans beaucoup de villes protestantes, réimprimée souvent, à partir de la première édition sortie des presses de Badius à Genève en 1550, elle fut mise à la portée des nations étrangères par des versificateurs contemporains, qui la traduisirent en italien, en allemand, en anglais et deux fois en latin. A défaut de la pièce ellemême, qui, dans notre siècle, a été réimprimée à Genève en 1856 par les soins de Gaullieur et en 1874 par Fick, de même qu'à Nice en 1880 grâce à Léon Pilatte, vous avez pu lire récemment l'analyse détaillée qu'en a donnée M. Warnery2. Néanmoins je ne résiste pas à la tentation de vous répéter quelques vers du naïf prologue qui charma nos aïeux :

* A. Sayous, Etudes littéraires sur les écrivains français de la Héformation, î« éd., 1, p. 279 et suiv. ; Lenient, La satire en France, nouv. éd.. H, p. 29-4 et suiv. ; Marc-Monnier, Genève et ses poètes, p. 106 et suiv. Voyez aussi les Histoires littéraires de la Suisse romande, de MM. Rossel, I, p. 351 et suiv. et Ph. Godet, p. 103 et suiv. ; GauIIieur, Etrennes nationales, t. Il, 185i, p. 15 et suiv.

* Au foyer romand, Etrennes littéraires pour 1895, p. 33 à 59.

Dieu vous gard' tous, autant gros que menus.

Petits et grands, bien soyez-vous venus.

Long temps y a, au moins comme il me semble.

Qu'ici n'y eut autant de peuple ensemble.

Que plût à Dieu que toutes les semaines "Nous puissions voir les églises si pleines ! •Or ça, messieurs, et vous dames honnêtes.

Je vous supplie d'entendre mes requêtes :

Je vous requiers vous taire seulement.

Or doncques, peuple, écoute un bien grand cas : Tu penses être ^u lieu où tu n'es pas ; Plus n'est ici Lausanne, elle est bien loin ; Mais toutesfois, quand il sera besoin.

Chacun pourra, voire dedans une heure.

Sans nul danger retrouver sa demeure.

Maintenant donc ici est le pays Des Philistins. Etes-vous ébahis ?

Je dis bien plus ; voyez-vous bien ce lieu ?

C'est la maison d'un serviteur de Dieu, Dit Abraham, celui-même duquel Par vive foi le nom est immortel.

La préface vaut aussi la peine d'être lue, non seulement pour la manière dont l'auteur rembarre Torthographe phonétique, — vieillerie qui nous fut prônée naguère comme une grande découverte, — mais encore pour un renseignement que Bèze nous donne sur luimême: «Je confesse que de mon naturel j'ai toujoiu's pris plaisir à la poésie, et ne m'en puis •encore repentir ; mais bien ai-je regret d'avoir •employé ce peu de grâce que Dieu m'a donné

en cet endroit, en choses desquelles la seule souvenance me fait maintenant rougir. (Il s'agit encore des Juvenllia.) 5e me suis donc adonné à telles matières plus saintes, espérant de continuer ci-après ; mêmement en la translation des Psaumes, que j'ai maintenant en main. »

Ces derniers mots nous révèlent qu'alorsdéjà, en 1550, Bèze travaillait à sa traduction des Psaumes en vers français. Les Psaumesont occupé une grande place dans sa vie religieuse ; il a écrit sur plusieurs d'entre eux en français des méditations pratiques ; il les a toustraduits en vers latins, puis les a paraphrasée en prose, avec sommaires, dans la même langue^ paraphrase et sommaires qu'il a ensuite donnée en français. Quant à leur usage liturgique, qui nous importe surtout ici, Bèze a raconté lui-même, en 1579, dans l'argument ou sommaire du Psaume 91®, l'impression ineffaçable qui lui est restée de l'audition du chant de ce Psaume, dans le premier culte public auquel il assista à Genève : « Il y a trente et un ans^ dit-il S que par la grâce de Dieu j'ai quitté ma patrie et tout ce que je possédais pour servir

* Psalmorum Davidis et aliorum prophetarum libri K, argumentis et latina paraphrasi illustrati, ac vario carminunv génère latine expressi. Theodoro Beza Veielio auctore, Genevae, 1579, in-8.

Christ en liberté. Or il arriva, lorsque j'entrai pour la première fois dans une assembléechrétienne publique, que Ton chantait ce Psaume ; je me sentis à tel point fortifié par ce chant, comme si j'entendais Dieu lui-même s'adressant directement à moi, que dès lors il est resté gravé dans mon cœur; et je puis attester devant Dieu que j'en ai reçu un admirable soulagement dans la maladie et la souffrance, non seulement lorsque je fus atteint de la peste trois ans plus tard, ou lorsque ce mal s'attaqua à ma famille (ce qui arriva à quatre reprises), mais encore dans d'autres très graves épreuves. y> Voici quelques-uns des: vers de ce Psaume, qui lui a été si foii:.

au cœur comme s'appliquant directement à lui :

Qui en la g^rde du haut Dieu

Pour jamais se retire^

En ombre bonne et en fort lieu

Retiré se peut dire....

Si que de nuit ne craindras point

Chose qui espouvante....

N'aucune peste cheminant

Lorsqu'en ténèbres sommes.

Ne mal soudain exterminant

En plein midi les hommes.

Car voici que Dieu dit de toi ; D*ardent amour m'honore; Garder et secourir le dois.

Car mon nom il adore.

S'il m'invoque, l'exaucerai.

Aussi, pour le défendre En dur temps avec lui serai ; A son bien veux entendre.

Ce psaume, chanté à Genève, était un de ceux, au nombre de quarante-neuf, que Clément Marot avait naguères mis en vers. C'était là tout ce que les églises françaises possédaient ^n fait de cantiques. Or on sait la grande importance que Calvin attachait au chant comme élément du culte. Connaissant les talents poétiques de son jeune ami, le réformateur insista •dès l'abord pour qu'il entreprît de donner à l'Eglise les cent et un psaumes qui manquaient encore. Il lui tardait de mettre les fidèles en possession de ces nouveaux trésors. Si grande était sa hâte, qu'il les tirait un à un du poète. « Si quelques psaumes sont prêts, écrivait-il à Viret le 24 janvier 1551, que l'on n'attende pas la suite. Prie donc Bèze de m'en envoyer quelques-uns par le premier courrier. »

Au cours de la même année les presses de Jean Crespin publiaient, avec privilège du Conseil de Genève pour trois ans. Trente-quatre Psaumes de David, nouvellement mis en rime française, au plus près de V hébreu, par Théodore de Bèze, de Vezelay en Bourgogne. Les années suivantes, trop chargées, ne permirent

'à l'auteur qu'une adjonction de sept nouveaux psaumes. Ce sera à Genève que le poète trouvera le loisir nécessaire pour achever son œuvre, commencée à Lausanne. Ce ne fut en effet •qu'en 1562 que parut enfin au complet ce psautier de Marot et Bèze, qui devait servir pendant trois siècles au culte, non seulement de toutes les congrégations de langue française, mais encore, par d'innombrables traductions sur le même rythme, à celui de toutes les •églises réformées*.

Ajoutons à ce propos un détail qui nous intéresse, savoir qu'à Lausanne, dès 1552, plusieurs des psaumes de Bèze furent mis en musique par un réfugié de Rouen, Guillaume Franc^ chantre de la cathédrale ; ces mélodies, chantées pendant quelques années dans les églises de notre ville, ne purent lutter contre celles composées à Genève par Louis Bourgeois, qui ont prévalu.

Le petit volume de 1551 porte en tête une remarquable dédicace en vers « à l'Eglise de notre Seigneur. » En voici le commencement :

1 Rappelons les beaux travaux qui de nos temps ont traité -en détail ce sujet: Félix Bovet, Histoire du psautier des Eglises réformées, Neuchâtel, 1872. 0. Douen, Clément Marot et le psautier huguenot. Paris, 1878, 2 vol. On fera bien de ne pas négliger les compléments et corrections apportés à ce •dernier ouvrage par M. Théophile Dufour dans le compte

Petit troupeau, qui en ta petitesse Vas surmontant du monde la hautesse ; Petit troupeau, le mépris de ce monde, Et seul trésor de la machine ronde ; Tu es celui auquel gii mon courage Pour te donner ce mien petit ouvrage.

Je ne poursuis pas, malgré mon envie, mais je retiens du moins ces vers de la fin, qui nous mettent en face du lac et des montagnes :

Quant est de moi, tout petit que je suis, Je veux louer mon Dieu comme je puis.

Témoin sera mainte froide montagne De ce mien zèle ; et parmi la campagne, Lac genevois, tes rives écumeuses Bruiront de Dieu les louanges fameuses ; Et du Très-Haut le nom parmi les nues Retentira dans les Alpes cornues.

Au point de vue littéraire ces derniers vers, ne sont certes pas des meilleurs ; mais notre époque s'offusque davantage de leur pauvreté comme expression pittoresque. C'est, je crois, tout ce que Bèze a jamais su dire sur notre lac et les montagnes. Du reste, le sentiment de la nature semble lui manquer absolument ; ce qui n'était pas le cas de tous ses contemporains.

Au milieu de ces occupations multiples la.

rendu développé qu'il en a donné dans la Bévue critique^. 31 janvier et 7 février 1881.

santé de Bèze restait chancelante. Dans une lettre à Bullinger (janvier 1552), il se plaint de la fréquence d'un catarrhe, qui ne lui laisse pas même la force de dicter ; Tirritation finit par se concentrer sur une molaire. « N'en pouvant plus supporter la douleur, raconte-til, je fis venir un chirurgien pour l'arracher ; mais le maladroit brisa la dent et me blessa grièvement la mâchoire, me causant des souffrances encore plus vives. » — Les dentistes de Lausanne feraient mieux aujourd'hui, sans doute !

Mais ce n'étaient là que bagatelles en regard de la peste. Celle-ci apparaissait fréquemment au seizième siècle ; aussi un modeste hôpital avait-il été établi au Pré-du-Marché, sous l'invocation de Saint-Roch, pour ceux qui en étaient atteints ; en 1550 il fut transféré à Bellevaux. Dès 1543 le Conseil de la ville avait promulgué des Estatuts et ordonnances pour temps de peste, et nommé un médecin officiel, en la personne de Jacques Blécheret, assisté d'un chirurgien ou barbier des pestiférés et d'un marron ou croque-mort. Au milieu d'avril 1551, l'épidémie apparut à nouveau et sévit promptement avec une violence inaccoutumée. La servante du pasteur Valier en meurt la première, et, selon la coutume, le ministre

et toute sa famille sont condamnés à une sévère réclusion ; mais déjà trois maisons voisines sont infectées, les jours suivants, en Saint-^ François ; d'autres bientôt, dans tous les quartiers. Les familles académiques semblent spécialement atteintes ; du moins ce sont leurs deuils que les correspondances du temps signalent coup sur coup. Mathurin Cordier, le principal du collège, voit mourir un de ses pensionnaires ; plusieurs réfugiés ont le même sort. Le flamand Antoine Schorus (Van Schore),. philologue émérite, que la persécution avait chassé de Heidelberg, où il enseignait avec distinction au Paedagogium, avait donné un courç à Lausanne et allait être nommé profes-^ seur à Berne, lorsque la peste l'enleva avec sa femme et sa fille. Jean de Bétencourt est enterré en un même jour avec sa femme, lais-^ sant deux orphelins ; c'était un pasteur chassé du pays de Montbéliard par les troubles de l'Intérim, de même que son collègue Dominique de Bi^88y ; ce dernier avait trouvé un emploi à Lausanne, probablement au collège ; sa femme, vénérée pour sa piété, y avait créé une école de jeunes filles ; les deux époux sont moissonnés, et Viret a une peine incroyable à trouver une nourrice qui, pour un énorme salaire, consente à se charger du pauvre petit

enfant des pestiférés. Du reste le vaillant Viret, auquel une fille naîtra au travers de ces désastres, est accablé de besogne ; il doit pourvoir aux besoins de nombreuses familles dans la plus affreuse misère ; et son collègue Valier ne peut le seconder, car il est derechef condamné à la réclusion ; une nouvelle servante,, qu'il vient d'engager, a été saisie de la peste, alors qu'elle travaillait au jardin, à côté de la maison de Viret.

Bèze va nous apprendre quel était dans la ville l'état des esprits au début de l'épidémie. « Notre école, écrit-il à Calvin le 20 avril, n'est pas encore entièrement vide, et nous avons décidé de ne pas quitter notre tâche, aussi longtemps qu'elle nous sera possible. Mais toute occasion est bonne pour détourner les gens, tels qu'ils sont presque tous ici, des choses bonnes et nécessaires; combien plus quand la peur de la mort s'en mêle I Et comment ne la craindraient-ils pas, ceux qui vivent de telle sorte qu'ils ne sauraient bien mourir? » Lorsqu'une maison est suspecte, aucun des habitants n'en peut sortir et il n'y a d'aide à attendre de personne. Aussi Bèze fait-il proposer au père d'un de ses pensionnaires de lui renvoyer celui-ci ; « car, ajoutet-il, tels que sont nos gens, s'il lui arrivait

quelque chose, je ne pourrais lui procurer aucun secours, sauf de le consoler à Tarticle <ie la mort. Car il n'y a ici nulle humanité, sans même parler de piété et de charité....

Pour ce qui me concerne, grâce à Dieu, je puis ne penser qu'à ma tâche, que, vivant, j'espère ne pas abandonner. Viret est presque le seul homme que nous ayons ici. Dieu veuille nous le conserver I autrement je me rends compte de l'affreuse ruine de cette église. »

Le pasteur de Lausanne ne jugeait pas ses ouailles autrement que son jeune ami. 11 insiste à Berne pour qu'on octroie des ordonnances en vue d'une plus chrétienne conduite -envers ceux qui sont atteints de la peste et qu'on organise le moyen de les visiter, afin de remédier en partie à l'inhumanité qui, en dépit de toutes les exhortations, règne dans la -contrée*.

^ Le Conseil de Lausanne, stimulé par Berne, se décida •quatre mois plus tard à nommer un diacre spécial pour consoler les pestiférés, en la personne de François Vitalis^ un •étudiant provençal. Il décrète par la même occasion qu*il est défendu de jeter des ordures par les fenêtres « ni de jour ni de nuit. » — Espérons que la prescription aura survécu à l'épidémie ! — Quelques années plus tard un médecin français, ori- :ginaire de Vendôme, Jacques Auhert, réfugié à Lausanne, dédiera au Conseil de cette ville un petit Traité contenant les causes^ la curation et préservation de la peste. Lausanne, Jean Le Preux, 1571, in-8 de 45 pages. Le Conseil gratifie

Au bout de peu de semaines tous les étudiants s'étaient dispersés et les cours étaient forcément interrompus. C'est alors que Bèze -est atteint à son tour. Viret consterné, écrit, le 21 juin, à Calvin que Bèze s'est trouvé mal le jour précédent, à la prédication du soir ; il ajoute : « Grand Dieu ! Quelle perte pour toute l'Eglise, pour la république des lettres, si Dieu nous enlève celui-là I Je t'écris ces lignes en pleurant et n'y puis penser sans larmes. Combien ma vie, peut-être bientôt finie, commence il m'être à charge! Quelle douleur, si je dois voir partir les autres, et de tels hommes ! avant de mourir moi-mênve ! Est-ce pour mes péchés •que de tout temps Dieu m'a séparé, soit par la mort, soit par l'éloignement, des frères qui me sont le plus chers et qui le servent en sincérité?... Priez pour que Dieu conserve à son Eglise ce frère bien-aimé. »

A la réception de cette lettre Calvin aurait voulu accourir à Lausanne, mais les devoirs •de sa charge ne le lui permettent pas. Dans une lettre à un ancien ami de Bèze en France, •dont une épître pour ce dernier vient de parvenir à Genève, Calvin, sans connaître per-

Tauteur de 30 florins, et achèle à rimprimeur, pour le prix de 33 florins et 9 sous, 350 exemplaires de Topuscule, pour les distribuer dans la population.

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