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tion de Genève, odieuse à Henri IL Pour faire parvenir le livre à ce dernier, dont on espérait adoucir le cœur envers ses sujets protestants, Bèze conseille de recourir à Tintervention de la sœur du roi, Marguerite, la future duchesse de Savoie, la bonne duchesse comme on l'appellera. Mais il s'agissait en outre de répandre l'ouvrage en France ; Bèze indique à Bullinger le seul moyen possible. « Nos imprimeurs confient des livres de ce genre à certains hommes pour les colporter en secret parmi les églises. Gela se fait aux risques de l'imprimeur, car il arrive que ces vendeurs, s'ils sont saisis avec leur marchandise, perdent la vie pour l'amour de Christ. Telle est actuellement la triste situation de notre France ; et cependant tu ne saurais croire combien nombreux sont ceux qui courent volontairement au devant de ces dangers pour édifier l'Eglise de Dieu. S'il convient à ton imprimeur d'accepter ces conditions, je me charge de confier les volumes à un homme pieux et sûr. y> Ce fut peut-être à Nicolas Naily un cordonnier du Mans établi à Lausanne, que Bèze remit le soin de cette vente dangereuse. En mai 1553 Nail fut arrêté à Paris, porteur de Bibles genevoises; en dépit des tortures, il ne voulut révéler le nom d'aucune des personnes qui lui avaient acheté des livres. Il fut
brûlé avec des raffinements de cruauté : enduit de graisse et de soufre, il fut suspendu bâillonné au-dessus du bûcher ; lorsque les flammes eurent brûlé les cordes du bâillon, il invoqua Dieu à haute voix jusqu'à son dernier soupir. On peut se représenter l'émotion avec laquelle ces détails furent reçus à Genève, à Lausanne, à Zurich. — Ajoutons que c'est à Bullinger que Bèze transmet, en avril 1555, la collecte faite à Lausanne, de même que dans toutes les paroisses du territoire bernois, en faveur de l'église de réfugiés italiens brutalement expulsée de Locarna au cours de l'hiver, et si hospitalièrement accueillie à Zurich ; toute la Suisse évangélique s'était intéressée à cet exode mémorable.
Avec les pasteurs de Berne, Haller et Musculusy Bèze fut lié beaucoup moins étroitement qu'avec les théologiens zuricois. Les divergences sur des questions ecclésiastiques et doctrinales, entre le clergé bernois et celui du pays de Vaud, amenaient facilement quelque tension, peu favorable à l'intimité. Avec Amhroise Blaurer à Bienne il n'en fut pas de même.
Les rapports de toute sorte, — visites, lettres, envois mutuels de livres, — avec tant d'hommes éminents et pleins d'expérience
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furent pour Bèze, qui correspondait et voyageait volontiers, et qui, avec modestie, ne demandait qu'à être instruit, une source précieuse d'enrichissement intérieur.
Du reste à Lausanne même il avait à qui parler. Les événements politiques d'une époque troublée amenaient constamment en Suisse des réfugiés, non seulement de France, mais des contrées les plus diverses. Plus d'un, passant à Lausanne ou y résidant plus ou moins longtemps, entra en rapport avec Bèze. Tel le légat du pape et évêque de Gapo d'Istria, Pierre-Paul Vergerio , devenu protestant et pasteur dans les Grisons. En vue d'organiser l'opposition au concile de Trente il visite, en 1551, les principales villes suisses, et séjourne, en août, à Lausanne, aux frais du Conseil de Berne ; il n'eût tenu qu'à ce dernier, semble-til, de l'y retenir définitivement. Vergerio était déjà par lettres en relation avec Bèze. Tel cet autre Italien, à l'esprit investigateur et curieux, Lelio Sociniy qui, dans ses pérégrinations incessantes, s'arrête quelques jours auprès de Bèze, en juin 1554. Tel encore le savant hébraïsant de Ferrare, issu du judaïsme, Emmanuel Tremellio, Pourchassé par le fanatisme, d'Italie à Strasbourg, de là à Cambridge, puis à Deux-Ponts et à Heidelberg, dont il illustrera
Tuniversité, enfin à Sedan, il laissera partout des élèves reconnaissants, sans parler des travaux qui attestent sa science linguistique. 11 publiait à ce moment même chez Robert Estienne, à Genève, sa traduction en hébreu du Catéchisme de Calvin. En août et septembre 1554 Viret et Bèze firent de vains efforts pour lui procurer une place à Lausanne, dont il eût singulièrement enrichi l'Académie.
Tremellio était une des nombreuses épaves du désastre des églises d'Angleterre, dispersées sur le continent par la furieuse réaction catholique de Marie Tudor. Zurich et Genève en fixèrent un grand nombre. Passant d'une de ces villes à l'autre ils s'arrêtaient volontiers pour quelques jours à Lausanne, chaleureusement recommandés par Bullinger ou Calvin, Nommons John Cheke, l'ancien précepteur du pieux Edouard VI, et Richard Morysin, qui avait été son ambassadeur auprès de Charles Quint. Avec le premier, Bèze aura pu s'entretenir de la prononciation du grec, un sujet qui les occupait tous deux, et sur lequel Bèze publiait cette année même à Genève ses remarques, comme Cheke fera à Bâle l'année suivante. Un membre distingué de l'université de Cambridge, de même que les précédents, le savant Thomas Lever, se loue fort de l'accueil qu'il
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reçut de Viret et de Bèze en avril 1554. Ayant séjourné ensuite à Zurich, à Genève, à Francfort, ir acceptera, en 1557, de diriger la pauvre église de réfugiés anglais que l'intolérance luthérienne expulse de Wesel, que la circonspection exagérée du Conseil de Bâle refuse d'accueillir, et à laquelle enfin Berne offre un asile à Aarau, jusqu'à ce que des jours plus sereins permettent, deux ans plus tard,'le retour en Angleterre à ce troupeau errant.
Plus long fut le séjour dans notre ville de deux pasteurs de l'église française de Londres : le premier est Richard Vauville, ancien moine augustîn, qui prêcha la réforme à Bourges et fut ministre à Strasbourg. Pensionné par Berne à Lausanne, dès juin 1554, il deviendra l'aiinée suivante pasteur français à Francfort, et y mourra au bout de peu de mois, laissant d'unanimes regrets. D'une humeur plus batailleuse était Pierre Alexandre, de Bruxelles, d'abord carme à Arras, puis prédicateur de la gouvernante des Pays-Bas, la reine Marie de Hongrie, sœur de Charles Quint. Devenu protestant, il avait professé à Heidelberg avant d'être pasteur à Londres. Après un an passé à Lausanne, il poursuivra, non sans luttes, sa carrière aventureuse à Strasbourg, pour la terminer à Londres vers 1563. Des person-
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nages comme tous ceux dont nous venons de rappeler les noms eurent plus d'une expérience é, raconter à notre professeur de Lausanne, qui resta dès lors en relation avec quelquesuns d'entre eux.
Mais bien plus intimes qu'avec ces hôtes de passage furent les rapports quotidiens qu'il soutenait avec ses amis de Lausanne. A côté •de Viret et de Valier, les deux pasteurs en titre, il trouvait parmi ses collègues, la plupart français comme lui, bien des hommes intéressants. 11 compte tout spécialement parmi ses amis Jean Ribit, professeur de théologie, son prédécesseur dans la chaire de grec, et Jean Reymond-Merlin , professeur d'hébreu. A <îôté d'eux, pendant quelques années, c'est le vieux maître de Calvin, Mathurin Cordier, le pédagogue par excellence, qui fut pendant douze ans principal du collège, et auquel succéda en 1557 François Béraud. Notons en passant que l'année même où, pour cause d'âge, Cordier se démettait de sa charge^ paraissait à Genève, sur sa demande, le premier livre de «lasse fait spécialement en vue du collège de Lausanne; il s'agit du Dictionariolum puerorum latmo-gallicum de Robert Estienne, dont «et imprimeur donna alors une nouvelle édition, fort améliorée d'après tes conseils du
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vieux maître, auquel il le dédiait (27 octobre 1556). Nommons encore François Hotmariy humaniste et jurisconsulte de grand mérite^ qui fut pendant six ans régent de la première classe du collège, avant de professer le droit à Strasbourg; arrivé à Lausanne peu après Bèze^ il lui dédiait, en février 4553, son commentaire sur les Verrines de Gicéron ; c'est lui aussi qui suppléait Bèze dans son enseignement, lorsque celui-ci était empêché. Eustache de Quesnoyy en latin Quercetanus, de Lille en Flandre, qui avait enseigné la médecine à Heidelberg, s'établit en 1551 à Lausanne, où, après avoir exercé son art pendant quelques mois, il fut nommé lecteur ès-arts et maître des douze pensionnaires de Leurs Excellences, fonctions dont il se démit en décembre 1556 ; il avait été le successeur de Bèze dans le rectorat.
Celui-ci comptait bien des amis aussi en dehors du cercle académique ; tel le bailli bernois pour 1553 à 1557, Jérôme Manuel, le fils aîné du poète et peintre Nicolas Manuel, qui avait étudié à Paris et y avait connu Bèze; tel encore l'ancien moine Augustin Marlorat, de Bar-le- Duc, devenu pasteur à Grissier, puisa Villette, enfin à Vevey, et de qui le rapprochait spécialement l'amour commun de l'exégèse; il
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mourra martyr en 1562, étant pasteur de Rouen. En 1554 la persécution d'Angleterre amena à Lausanne un hébraïsant normand de mérite, Raoul dit Antoine Le Chevallier, l'élève et le gendre de Tremellius, qui avait été maître de français de celle qui fut plus tard la reine Elisabeth; il séjourna trois ans dans notre ville avant d'être nommé pasteur à Montreux. Devenu plus ard professeur d'hébreu à Genève et collègue de Bèze, il lui dédiera, en décembre 1559, sa grammaire hébraïque composée à Lausanne : « Rien ne m'est plus doux, lui dira-t-il, que le souvenir des entretiens que nous avions coutume d'avoir, lorsque nous étions ensemble à Lausanne; jen'ai retiré alors d'aucune chose plus de fruit que de ce commerce mutuel, grâce auquel je me souviens, et me souviendrai toujours, de l'autorité et de la précision avec lesquelles je t'ai entendu parler sur les sujets les plus divers.... Ce qui m'a surtout engagé à écrire ces éléments de grammaire hébraïque, ce sont les regrets que je t'ai souvent entendu exprimer de ce que, parmi tant d'écrivains, il ne s'en trouve aucun qui ait expliqué avec assez de méthode la grammaire hébraïque, d'une importance si capitale. » « La grammaire de Chevallier est très bonne et très parfaite», dira
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:Scaliger; et cinq éditions successives, tant à 'Genève qu'à Wittemberg, sans compter un plagiat éhonté à Fribourg en Brisgau, sont venues attester que Bèze n'avait pas été mal inspiré en suggérant à Le Chevallier de mettre la imain à l'œuvre. Il l'avait apprécié dès l'abord : (( c'est un homme doué d'une science peu or- -dinaire et d'un jugement remarquable en fait ^'hébreu,)) disait-il en 1556, dans la préface •de son Nouveau Testament.
Je ne puis me résoudre à passer sous silence un jeune Parisien, Jean Tagaut, qui, dès 1557, •remplaçait Du Quesnoy : il enseigna les mathé- .matiques à Lausanne, comme ensuite à Gfenève ; sa mort prématurée, dans cette dernière ville, en octobre 1560, excita des regrets universels pour sa piété, sa science, sa modestie •et sa candeur, comme l'écrit le pasteur Des Gallards. En dépit des mathématiques, il sacrifiait aux muses, en français comme en latin, ce qui l'unit plus étroitement à Bèze ; •celui-ci publia, bien des années après sa mort, en 1588, quelques-uns des essais poétiques de son jeune ami, comme Crespin et Goulart l'avaient déjà fait pour d'autres. Commenta Lausanne ne pas rappeler son poème du rossignol, Philomela , qu'il dédiait à Bèze ? « Fais trêve, ô Bèze, à tes graves soucis, tandis que tu liras
anes vers et écouteras les douces plaintes de Philomèle. » — Si j'en crois mon expérience, le d:*ossignol n'est plus un hôte fréquent à Lausanne ; je n'en ai pour ma part entendu qu'un seul, et avec quelle douce surprise I Volontiers je me fusse écrié avec Tagaut : « Vis longtemps, ô rossignol, dans les ombrages touffus de la vallée du Flon y> I — C'est « en gravissant de bon matin la colline de l'ombreux Sauvabelin *, Jugum Salvaheli umhrosi, » que le jeune poète écoutait les chants de l'artiste ailé, ou encore < en se promenant le long des rives verdoyantes de la Lose et de VAnna, » qui unissent à Losanna leurs ondes ainsi que leurs noms, d'est ainsi que la licence poétique travestit les noms, plus familiers, du Flon et de la Louve, pour forger à notre vieux Lausanne une gracieuse étymologie inconnue aux philologues 2.
' Cette forêt, autrefois propriété du Chapitre de la cathé- •drale, avait été cédée depuis peu, en 1552, à la ville de Lausanne par LL. EE. de Berne. On y monta dès lors pour des iëtes populaires, ainsi lors de Tinstallation d'un nouveau ^bailli, dans Véié de 1557, à Toccasion de laquelle on édifia •dans la forêt divers engins et un château garni d'artillerie.
2 Si l'étymologie du bon Tagaut est certainement fantaisiste, du moins dans la seconde moitié, les noms qu'il donne à nos «ruisseaux le sont moins ; Laus est au moyen âge un nom connu pour notre Flon ; quant à la Louve, elle a peut-être emprunté 4)arfois le nom du domaine de la Na%y près duquel elle prend sa source. Rappelons que, alors comme aujourd'hui, le Flon était daerveux ; le 3 septembre 1555 il ravageait le quartier du Pont,
Très certainement Tâme sensible du jeuneprofesseur a vibré, plus que celle de ses contemporains, en face des paysages qui nous sont chers. Ses promenades solitaires ne se bornaient pas à nos environs immédiats, car il décrit l'orage brisant les sapins du Jura blanc de neige, ou le Rhône fougueux rompant ses digues dans la contrée d'Aigle, in litora Aquileaey ou encore les ondes furieuses du Léman, soulevées par la tempête. Si je m'attarde plus que de raison, pardonnez-lemoi en faveur d'un oublié qui a aimé ce que nous aimons.
Bèze aussi était un ami de notre ville, que, plus tard, de Genève, il revenait visiter presquechaque année, au témoignage de Gaspard Laurent, un collègue et un ami aux jours de sa vieillesse. Ecoutez à ce sujet ce que raconte, en 1606, un autre collègue, Antoine de la Faye : « Bèze aimait la ville de Lausanne, dont les principaux habitants lui étaient très attachés et qui, malgré la séparation, lui demeurèrent toujours fidèles. Aussi avait-il l'habitude de revenir à
emportaat le pont de bois d'où celui-ci tirait son nom ; on répara avec avantage le désastre par un important voûtage en pierre, pour lequel la ville dut vendre, en 1556, ce qui lutrestait d'orfèvrerie ecclésiastique. Nos ancêtres ne connaissaient pas encore les subsides fédéraux ! Ils faisaient moins grande mais suivant leurs ressources, et sans emprunts .
cet asile des temps écoulés chaque fois qu'il désirait se reposer de ses occupations accablantes et que les circonstances le permettaient. Les Lausannois avaient si grande joie de sa venue que parfois on se rendait en foule à sa rencontre aux portes de la ville. Ce fut en particulier le cas au mois de mai 1601, où pour la dernière fois Bèze et les Lausannois échangèrent leurs adieux. »
Quelles furent donc, demandera-t-on, les circonstances qui lui firent quitter cette ville ? C'est ce qu'il me reste à dire en peu de mots.
Au commencement de Tannée 1557 un cri de souffrance, parti des vallées vaudoises du Piémont, résonna douloureusement dans noscontrées. Les Vaudois, à ce moment sous la domination du roi de France, étaient menacés d'extermination, comme hérétiques; et lessouvenirs encore récents de Cabrière et Mérindole faisaient frémir leurs amis. Rapidement ceux-ci décidèrent Bèze et Farel à se rendre à Berne, Zurich et Bâle, pour solliciter une prompte intervention des cantons évangéliques auprès de Henri 11. Les deux voyageurs furent très sympathiquement écoutés, et l'on accueillit leur demande ; mais, à Zurich spécialement, on insista pour qu'ils fissent une démarche identique auprès des princes protestants d'Allemagne. Au cours de cette négociation, Bèze, qui en était l'âme, se trouva pour la première fois en face des théologiens luthé-
riens, qui demandèrent avant toute chose èi être renseignés sur l'orthodoxie des victimesen faveur desquelles leurs princes devaient intervenir. Or chacun sait combien large on* avait fait, depuis trente ans, le fossé qui séparait les protestants en deux camps à propos de* la cène. Bèze, plein d'une ardeur et d'uneinexpérience juvéniles, brûlait du double désir de rapprocher les frères désunis et de réussir dans son urgente mission en faveur des pauvres Vaudois ; il crut naïvement travailler à ces deux fins en rédigeant à la hâte une confession quelque peu ambiguë sur la saintecène, comme naguère Bucer en avait si souvent composé, et déclara que cet exposé répondait à la foi professée en Suisse et en Savoie*. A peine Bèze était-il rentré à Lausanne que l'on apprit à Zurich, où il avait eu le tort dene rien dire de cette affaire, que les théologiens allemands célébraient bruyamment leur^ prétendu triomphe sur les sacramentaires, enfin venus à résipiscence, et qui avaient baissé pavillon devant la vérité luthérienne. Bullinger, autistes de Zurich et successeur de Zv^ingli,
* Celle formule exisle en deux rédaclions légèremenl diffé— renies : la première fui remise par Bèze à Dilherr, à Heidelberg;. la seconde, quelques jours plus lard, le \à mai 1557, au duc* de Wurtemberg, à Goeppingen.
bondit d'indignation ; pendant des mois notre pauvre Bèze, qui avait cru si bien faire, eut à endurer les reproches les plus vifs; il semblait •que ses amis vénérés de Zurich eussent à tout jamais perdu confiance, non seulement en son bon sens, mais en sa droiture ; à Berne on était peut-être plus monté encore. Il fallut quelque temps à Bèze pour se rendre compte, grâce surtout au blâme discret de Calvin, de la grave imprudence dont il s'était rendu coupable ; il est touchant de voir comment alors, prenant toute la faute sur lui seul et déchargeant le plus possible Farel, il reconnaît humblement qu'en ces épineuses questions confessionnelles il n'est qu'un enfant. Malgré ses aveux et ses regrets il fallut tout le tact de Calvin pour rétablir peu à peu une paix relative. Pour Bèze, •qui jusque-là ne s'était guère occupé que de l'antagonisme entre Bome et la réforme, ou -encore des adversaires français de Calvin, ce fut sa première et un peu dure leçon de théologie allemande.
Cet orage s'apaisait, lorsque de nouveau un lugubre message parvint à Lausanne et à Genève. 11 s'agissait de la vaillante église de Paris, qui, organisée depuis deux ans à peine, ^vait fait, sans bruit et malgré les persécutions, de réjouissants progrès, sous la direc-
tion de deux jeunes hommes d'élite, Jean Le Maçon, sieur de La Rivière, et Antoine de Ohandieu, sieur de La Roche. Rèze s'était donné beaucoup de peine pour fournir à cette église, dans laquelle il comptait d'anciens amis, et à ses pasteurs, qu*il avait eus comme élèves à Lausanne, les aides temporaires dont leur œuvre avait besoin ; il était prêt à s'y rendre lui-même ; il en fut plusieurs fois sérieusement question. Or, une nuit de septembre de cette même année 1557, une assemblée de culte avait été surprise dans la rue Saint-Jacques; cent trente-deux prisonniers, hommes, femmes, enfants, attendent maintenant dans les fers l'issue de leur procès, c'està-dire le bûcher. A peine la nouvelle parvenue, une délégation, composée, outre Bèze, de Gaspard Carmely venu de Paris, de Jean Budé de Genève, et de Farel, se met en route, pour un voyage semblable au précédent, afin de solliciter encore l'intervention des princes protestants, cette fois en faveur des pauvres prisonniers de Paris. C'est à cette occasion que Bèze eut le privilège de faire, à Worms, la connaissance personnelle de Mélanchton : — et ce fut une meilleure leçon de théologie allemande. — Le vétéran, qui goûtait si fort Calvin, paraît avoir sympathisé aussi avec le jeune ami de ce
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dernier, car il lui consacra alors une petite pièce de vers latins. Enfin une troisième ambassade du même genre, rendue nécessaire bien contre son gré en mars de l'année suivante, conduisit Bèze à Francfort, en compagnie de Jean Budé et de Berlin,
Lasituation précaire des protestants en Allemagne à cette époque semblait devoir leur ' imposer l'union avec tous les fils de la réformation ; Bèze, qui désirait vivement un tel résultat, crut, au cours du second voyage, pouvoir y travailler et servir en même temps au succès de sa mission, en souscrivant à Worms (Soctobre 1557), au nom des églises de France, une nouvelle formule rédigée de concert avec Mélanchton. Elle lui valut de nouveaux reproches de Bullinger, plus au courant que lui de l'intransigeance qui régnait dans les sphères dominantes du luthéranisme. Rappelons qu'en décembre 1559, toujours en vue de l'union du protestantisme, Bèze rédigea un exposé de ses vues sur les sacrements. Cette fois son ami vénéré de Zurich se déclara enfin satisfait^ ; mais il n'y eut point de résultat
* C'est, je pense, cet exposé de 1559 que l'on trouve dans les Tractationes theologicae de Bèze, sous le titre de Summa (loctrinae de re sacramentaria ; je n'en connais pas d'édition latine isolée, mais bien une traduction française, due à Louis Des Masures: Sommaire de la doctrine touchant les sacre-
pratique. — Pauvre Bèze I généreux et optimiste, il faisait à ses dépens l'apprentissage de la vie. Non sans souffrance il reçut en peu de temps plusieurs leçons : elles ne seront pas perdues pour l'avenir et le mûriront rapidement pour les questions politiques et ecclésiastiques qui devront si souvent l'occuper dans la suite, et aux,quelles en commençant, il l'avoue à Bullinger, il avait apporté plus de zèle que de prudence. Mais pour le moment sa situation était difficile vis-à-vis des pasteurs de Berne, et plus encore vis-à-vis des autorités ; celles-ci avaient bien autorisé ses voyages successifs, malgré les inconvénients qui en résultaient pour l'enseignement, mais elles trouvaient que, comme négociateur, il avait trop agi à sa guise et était compromettant.
ments (Lyon 1564), et une traduction anglaise; Heppe Va donné en allemand. Les éditeurs strasbourgeois de Calvin (XVn, 695) attribuent à tort à Bèze une Declaratio de coena, que Calvin rédigea au même moment. Ajoutons que ce fut probablement au cours des négociations de 1557 que Bèze composa sa Briève confession de foy^ qui embrasse en 34 articles rensemble de la religion chrétienne et que Ton trouve imprimée, en français comme en latin, à la fm des éditions postérieures de la grande Confession de Bèze ; ce qui nous porte à lui assigner cette date, c'est que la plus ancienne édition connue de cette petite confession est une traduction allemande imprimée à Heidelberg en 1557 ; mais le but spécial de cet opuscule et les circonstances de sa rédaction et de sa traduction nous restent voilés.
Cette situation personnelle fâcheuse fut compliquée par les troubles ecclésiastiques du pays de Vaud. Nous n'avons pas à les raconter*. Rappelions seulement que la réformation, imposée brusquement par la conquête, eut de ce fait chez nous plus de peine qu'ailleurs à se réaliser en pénétrant la population et en la réformant intérieurement.
Bèze, dès son arrivée, avait été douloureusement frappé de ce déficit de vie religieuse : c( La boisson, les blasphèmes, la débauche sont constants ; dans les cultes, une étonnante solitude ; bref, l'aspect que présente l'Eglise est affligeant. » C'est en ces termes qu'il écrivait à Bullinger, dès février 1550. Dans les années suivantes des plaintes analogues reviennent souvent sous sa plume. Viret et la plupart de ses collègues, inquiets de cet état de choses, insistaient depuis longtemps, et avec une énergie croissante, auprès de LL. EE. de
^ Le récit en a été utilement fait par Ruchat et par HundeS' hagen^ et dernièrement, d*une façon plus sommaire, par M. Btoeich, dans sa belle histoire ecclésiastique de la Suisse réformée; néanmoins plus d*un point est encore dans l'ombre, et nous appelons de nos vœux une nouvelle étude documentaire, pour laquelle les archives de Berne et de Lausanne seraient plus complètement étudiées que cela n*a encore été fait, malgré les précieux apports des derniers éditeurs des tBuvres de Calvin.
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Berne, pour l'introduction d'une discipline ecclésiastique, analogue à celle que Calvin avait réussi, non sans peine, à établir à Genève. L'arrivée de Bèze à Lausanne leur avait été un grand réconfort; celui-ci s'était immédiatement associé à leurs efforts. A diverses reprises, en août 1550 avec Merlin, en novembre 1554 avec Valier, en mai 1555 avec Virety d'autres fois encore, il avait été envoyé à Berne pour plaider, toujours en vain, la cause de la discipline. Le 18 août 1557, avec toute la Classe de Lausanne, il signait un mémoire qui fut porté à Berne par Jean Ribit et Hugues Cavioty pour réclamer la convocation d'un synode qui s'occuperait du triste état de l'Eglise. Mais à Berne c'étaient les vues ecclésiastiques du zwinglianisme qui régnaient, et même d'un zwinglianisme outré, si on le compare à celui de Zurich ; et l'on était bien résolu à les appliquer en pays romand. Or on sait à quel point elles étaient opposées à toute autonomie de l'Eglise; en outre, on y redoutait soit la grande influence de Calvin sur le clergé vaudois, soit tout ce qui, dans ce pays sujet, aurait pu diminuer en quoi que ce fût l'omnipotence du gouvernement. De là des frottements qui s'accentuaient d'année en année. Le zwinglianisme luttait avec le calvi-
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nisme, et le pays de Vaud était alors le champ clos, comme Heidelberg le sera dix ans plus tard. La théorie ecclésiastique à laquelle l'adversaire de Bèze dans cette dernière lutte prêtera son nom, VErastianisme, ne fut nulle part aussi nettement mise en pratique que par Berne dans le pays de Vaud.
Dès 1554 Bèze se rendait compte de la gravité de cette lutte, ce La situation est telle, écrivait-il, qu'il n'y a que deux alternatives : ou que ceux-ci (les Bernois) écoutent et acceptent ce qu'ils ne veulent pas, ou que nous cédions la place. » Usant ses forces dans une lutte sans issue, il en. vint peu à peu à souhaiter que Dieu le plaçât ailleurs. « On nous traite de calvinistes, écrit-il à Bullinger en octobre 1555, ce qui signifie un forfait beaucoup plus grand que tous les crimes réunis. Que Dieu veuille changer les cœurs du grand nombre, ou qu'il remette la vigne à d'autres ouvriers ! J'appelle de tous mes vœux le jour où je pourrai sortir de cette Babylone. » Et en janvier 1558 il écrira â Calvin : « Dieu veuille me libérer d'ici par quelque moyen que ce soit ! Néanmoins tant qu'il m'y retiendra j'espère m'acquitter avec entrain de mes fonctions. »
Pour Viret, en 1557, la position était devenue des plus difficiles en suite d'injustes accusa-
lions que le Grand et le Petit Conseil de Lausanne portaient contre lui. Bèze vint vaillamment à son aide et, en sa qualité dé juré du Colloque de Lausanne, écrivit en sa faveur deux lettres énergiques à Berne, au nom de toute la Classe ; il y démontrait que le mécontentement suscité â Lausanne contre Viret provenait uniquement de la fidélité avec laquelle il s'acquittait de sa charge pastorale. Néanmoins, dans ses lettres à Calvin, on entrevoit que Bèze n'est pas toujours parfaitement d'accord avec l'attitude de Viret vis-à-vis de Berne ; il lui voudrait plus de fermeté, et il demande à Calvin de l'encourager dans ce sens. Il se plaint que Viret n'accepte aucun conseil ; aussi écrit-il en janvier 1558 : a Je me tairai donc, puisque mes paroles n'ont réussi qu'à déplaire. »
Cependant en mars, alors que Bèze est à Francfort, Viret, exhorté virilement par Calvin, se décide à tenter un dernier effort ; il envoie à Berne un mémoire, signé avec lui par son collègue Valier et par le diacre Arnaud Banc, dans lequel ils exposent le déplorable état de l'église de Lausanne et déclarent qu'ils ne peuvent plus continuer leur ministère dans de telles conditions ; ils sont décidés à ne pas donner la cène à Pâques, si on n'obvie pas aux scandales. Après cette mise en demeure, Viret s'attendait à être
destitué, A son joyeux étonnement, il lui fut répondu avec une amabilité inaccoutumée ; on lui demandait de donner la cène à Pâques, lui promettant pour la suite des améliorations sérieuses ; les pasteurs étaient même priés pour la première fois de préciser par écrit la manière dont ils estimaient que l'excommunication pourrait être exercée, sur la base de la réformation bernoise. L*espoir renaissait, il semblait que l'entente devenait possible. La Classe de Lausanne, assemblée à Vevey le 22 juin 1558, rédigea, avec autant de soin que de naïveté, un projet complet de constitution ecclésiastique, conçu dans le plus pur esprit calviniste. C'était tout autre chose que ce qui leur avait été demandé et beaucoup plus qu'on n'en pouvait digérer à Berne.
Cette laborieuse négociation, à laquelle Bèze s'associait de tout son cœur, était certes assez délicate par elle-même pour qu'on ne la compliquât pas de questions accessoires ; c'était l'avis de Bèze, ce ne fut pas celui de Viret. Alors qu'à Berne on avait à peine reçu le fameux projet de la Classe de Lausanne, quelques membres de celle-ci envoyèrent, le 48 juillet, au Conseil souverain une protestation contre un ordre, renouvelé des années précédentes, obligeant les pasteurs à lire du haut
de la chaire un décret qui interdisait de prêcher sur la prédestination ; on y joignait tout un chapelet de plaintes sur des faits particuliers de mauvaise administration des choses ecclésiastiques.
Quelques mois auparavant, Bèze exprimait à Calvin la crainte que les pasteurs ne l'impliquassent dans des causes qui lui étaient étrangères. Il avait été bon prophète : en dépit de son propre sentiment il fut entraîné, par son amitié pour Viret et en suite de ses pressantes objurgations, à signer, lui douzième, ces intem^ pestives protestations. Elles fournirent au Conseil de Berne un moyen inespéré de sortir d'embarras. Les douze signataires furent mandés à Berne le 15 août et vertement tancés de leur irrévérence ; on les mit en demeure de se soumettre ou de se démettre ; en même temps on notifiait par écrit à la Classe que son projet était inacceptable.
La décision de Bèze fut bientôt prise. En délicatesse déjà avec les autorités ecclésiastiques et politiques de Berne, il se trouvait à présent, à Lausanne même, en désharmonie avec ses meilleurs amis ; il leur en voulait de l'avoir entraîné contre son gré, par leur autorité et en faisant appel à la solidarité, à une démarche qu'il désapprouvait ; et il leur repro-
chait de ne pas savoir maintenant répondre aux éternelles tergiversations des autorités par une résolution virile. Il jugea que, dans de telles conditions et dans son isolement, il ne pouvait plus remplir utilement son activité à Lausanne. C'est pourquoi, à peine revenu de Berne avec ses onze coaccusés, il y retourna pour demander au Conseil, dans la seconde moitié d*août, de lui accorder son congé, se déclarant toutefois disposé à continuer son enseignement jusqu'à la Saint-Martin, pour que les études ne fussent pas en souffrance. On lui octroya son congé immédiat, dans des termes très honorables et sans user de son offre courtoise. Son collègue Merlin suivit peu après son exemple. François Béraud, principal du collège, fut provisoirement chargé de l'enseignement du grec, et Jean Le Comtes alors pasteur à Romainmôtier, de celui de l'hébreu, tous deux à partir du mois de novembre, les vacances étant survenues dans l'intervalle.
Viret ne semble pas s'être rendu compte alors que la voie dans laquelle il était engagé devait fatalement aboutir aux événements qui allaient sous peu bouleverser l'église du pays de Vaud et l'Académie de Lausanne, et l'obliger lui-même à accepter l'hospitalité inépuisable de Genève. Il ne pardonnait pas à Bèze ce qu'il
considérait injustement comme une trahison, et il en voulait à Calvin d'accueillir Bèze à Genève comme un homme dont la place y était marquée. Dans sa douleur il allait jusqu'à reprocher avec amertume à Bèze de ne pas suivre ses avis de préférence à ceux de Calvin, et il s'attira une très verte réponse de ce dernier. Mais les nuages, entre amis de cette trempe, ne pouvaient subsister longtemps ; ils furent vite dissipés.
Bèze avait pensé s'établir à Genève pour poursuivre ses travaux comme simple particulier ; mais, bien que l'Académie, dont il allait devenir le premier recteur, ne fût pas encore fondée, on l'appela tout de suite à donner des leçons publiques de grec et, bientôt après, à exercer en outre les fonctions pastorales ^ ; la bourgeoisie lui fut gratuitement accordée. La ville tenait à s'attacher une force si précieuse, que les Bernois n'avaient pas su garder.
L'installation de Bèze à Genève marque une
^ Il ne vint pas à Fesprit de Calvin ni de Bèze de s'embarrasser de l'étrange scrupule qui hanta leurs disciples du 17^ siècle ; le synode national d'Alais, en 1620, vota en effet, la résolution suivante : « Un ministre peut être professeur en théologie et en langue hébraïque, mais il n'est pas bienséant qu'il exerce la charge de professeur en langue grecque, s'il n'est pas déchargé du saint ministère, parce qu'elle n'est employée la plupart du temps que pour l'exposition des auteurs païens et profanes. »
époque nouvelle dans sa carrière, et nous n'avons pas à y entrer. Mais nous remarquerons en terminant qu'il y arrive dans la plénitude de ses forces et de son talent, comme un ouvrier remarquablement prêt pour toute œuvre à laquelle il plaira à Dieu de l'employer. Le champ de travail pourra varier, — un jour Poissy, un autre Saint-Germain et Paris, ou La Rochelle, Nîmes, Bâle, Heidelberg, Montbéliard, nous pourrions dire une bonne partie de l'Europe par correspondance, et avant tout Genève, — partout il mettra au service du Seigneur les beaux dons qu'il a reçus et que les années de Lausanne ont admirablement développés. Heureux l'homme qui se laisse préparer par Dieu pour l'œuvre à venir, en sorte qu'au moment venu le maître le trouve debout I
Nous informons ceux de nos lecteurs qu'intéresse la crise ecclésiastique dont nous n'avons pu parler que sommairement aux pages 100 et suivantes, que nous espérons pouvoir publier, dans la Revue de théologie et de philosophie de Lausanne, quelques pièces inédites relatives à ce conflit.