TH. DE BÊ7.E
sonnellement ce correspondant de son jeune ami, se hâte de le mettre au fait de la situation : « La nouvelle de la maladie de Bèze, ajoute-t-il, m'a anéanti, tant je lui suis attaché!... Je ne serais pas un homme si je ne l'aimais, lui qui m'aime plus qu'un. frère, qui m'honore comme un père. Mais je souffrirais, encore plus de la perte que ferait l'Eglise, si cet homme, dont j'espère tant de bien pour elle, devait être enlevé au début de sa carrière.... J'espère que sa vie sera accordée à nos prières. » (30 juin 1551.)
Nous croyons que celui à qui Calvin écrivait ainsi n'est autre que Salmon Macrin, ancien disciple de Lefèvre d'Etaples, qui fut le meilleur poète latin de la cour de François I^f, le nouvel Horace, comme on l'appelait. 11 vivait alors, pensons-nous, retiré à Loudun, sa ville natale, pleurant la mort récente de sa femme tendrement aimée. Le message de cet ami d'autrefois causa une grande joie à Bèze, et réveilla en lui la muse latine, endormie depuis sa conversion. De son lit de douleur il répondit par une touchante élégie ; il y dit la profonde affection qu'il conserve à ses amis, il expose les motifs de religion qui l'ont contraint de les quitter ainsi que sa patrie, et ex-
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prime la paix sereine avec laquelle il envisage la mort, qui semble prochaine ^
A la même époque Bèze composait, mais en français cette fois, un cantique dont vous me permettrez de vous citer quelques strophes.
C'est VOde chantée par Théodore de Bèze affligé d'une griève maladie, dans laquelle, dit-il.
Si te veux-je encore, Dieu que j'adore !
Louer une fois.
Le corps, faible et lent, A la mort se rend ; Mais en cet émoi L'esprit, plein de force.
Tout joyeux s'efforce De voler à toi.
Je meurs, dit le corps.
L'âme dit : Je sors D'un corps entaché.
Où je fus asservie ; Fi de cette vie Serve de péché !
Tout doute et peur Fuyez de mon cœur !
Grands sont mes forfaits ;
* Salmonio Macrino Juliodunensiy Querela peste laborantis, anno Domini i551^ (dans Theodori Besse Veulii Poemata , . editio secundûy 1569, p. 77, etc., et dans toules les éditions suivantes).
52 ir. LES OUVRAGES
Mais la bonté sûre De mon Dieu m'assure Qu'il a fait ma paix.
Adieu France ! adieu ! Qui êtes le lieu Qui premièrement Au monde me vîtes, Et premier ouïtes Mon gémissement.
O mon pays doux !
Je meurs loin de vous, Voire et volontiers^ Puisqu'en toi, ô France !
Font leur demeurance Des saints les meurtriers.
Adieu région.
Nouvelle Sion * !
Très heureuse, las !
Pourvu que connusses Et bien tu reçusses Les biens que tu as.
Adieu cœurs unis Des pauvres bannis *, Qui seuls en ce temps, Malgré toute envie.
Passez cette vie . Heureux et contents.
Adieu vrais bergers ^, Qui, prompts et légers.
Veillez nuits et jours ;
^ Lausanne.
^ Les réfugiés français à Lausanne.
3 Viret et ses collègues.
Que Dieu vous bénie^ Si qu'en paix unie Demeuriez toujours.
O qu'heureux je suis Que laisser le puis.
Monde malheureux !
O sainte parole, Que vers toi je vole D'un cœur désireux !
Tenant ces propos, Je seiis un repos Saisir mes esprits.
Làs ! faut-il revivre, Au lieu de poursuivre Mon vol entrepris ?
O Dieu ! si tu veux.
Je sais que tu peux Me tirer d'ici ; Mais si, pour cet' heure.
Tu veux que demeure.
Je le veux aussi.
La mort avait été bien près ; mais le danger s'éloigna enfin, et de ces jours d'angoisse il resta au convalescent le souvenir délicieux de la tendresse avec laquelle il avait été soigné par son excellente femme. « La meilleure des épouses, disait-il à Macrin, elle ne quitte mon chevet, en compagne fidèle, ni jour ni nuit. » Du reste, Bèze n'eut pas à se plaindre pour son compte de l'abandon dans lequel on lais-
sait les autres pestiférés ; le corps académique faisait exception à la lâcheté générale. C'est Bèze lui-même qui nous le dit dans le petit traité qu'il composa plus tard, en vue de donner des conseils sur la conduite à tenir en temps de peste ^ : « Je ne sais pas, écrit-il, ce que les autres, lorsqu'ils sont atteints de la peste, pensent au sujet de la présence de leurs amis auprès d'eux. Mais pour moi, lorsque j'en fus atteint à Lausanne, il y a vingt-huit ans, et que mes collègues, et surtout cet excellent personnage, Pierre Viret, de bienheureuse mémoire, me voulurent visiter, et que Jean Calvin lui-même, m'envoyant un messager •avec une lettre, m'offrit assistance de tout genre, je ne souffris pas qu'aucun d'eux m'approchât, voulant éviter le reproche de ne penser qu'à moi, sans égard à la chrétienté, à laquelle la mort de tels hommes eût porté un si grand dommage. Et je ne me repens pas d'en avoir agi ainsi, bien que peut-être je ne me fusse pas laissé arrêter par leur défense s'ils eussent été dans mon cas. »
Lorsque ses forces lui eurent été rendues, Bèze les consacra à une activité de jour en jour plus étendue. Le temps ne me permet pas
* De peste quœstiones duse explicatse. Theodoro Be%a Ve%elio auctore. Genevae, Eust. Vignon, .1580, in-8o de 32 pages.
d'étudier en détail les nombreux produits de sa plume pendant ses années de Lausanne* ; je relève du moins Tétonnante variété des tons dont il dispose, comme nous Talions voir. Remarquons d'abord en passant que, sauf une pièce isolée de vers français en 1556, tous les écrits de Bèze furent publiés hors de Lausanne. Ce fut pourtant pendant qu'il y demeurait que la première imprimerie stable s'établit dans notre ville : Jean Rivery, réfugié de Vendôme à Genève avec son frère Adam, avait tenté vainement, en 1550, de fonder à Lausanne un atelier typographique ; après avoir exercé quelques années son art à Genève, il renouvela avec plus de succès sa tentative en 1556, encouragé par Viret et les professeurs ; mais le Conseil de Berne, l'année suivante, lui interdit toute autre publication que les livres
^ Je profite de l'occasion pour effacer de la liste des œuvres •de Bèze un titre qui y figure à tort depuis plus d'un siècle ; je ne sais en suite de quelle erreur Sénebier, religieusement suivi |)ar Ziegenbein, par la France protestante dans ses deux éditions, par Heppe, par M. de Montet, etc., a inscrit au compte •de Bèze : De theologo,seu de ratione studii theologici lihriïV^ Argent. 1556, in-S". Il s'agit de Touvrage bien connu du flamand André Hyperius, professeur à Marbourg, publié sous ce titre à Strasbourg, en 156^, mais dont la première édition avait paru à Bàle, chez Oporin, en 1556, sous le titre : De recte formando Theologix studio lihri IV. C'est le premier et très remarquable traité protestant de méthodologie et d'encyclopédie théologiques. Bèze y est tout à fait étranger.
d'école ; aussi, dès 1559, le voyons-nous transporter derechef et définitivement ses presses et Genève, à l'abri des tracasseries des autorités bernoises, qui surveillaient d'un œil jaloux tout ce qui se faisait dans le pays de Vaud ^ Ce* furent des raisons du même ordre qui engagèrent Bèze à publier ses écrits à Genève, où il comptait du reste de chauds amis parmi lesimprimeurs, comme Grespin, Badius, Robert et Henri Estienne. Les Rivery eux-mêmes imprimèrent dans cette ville, en 1553, les Octantetrois Psaumes de David, a scavoir 49 par Clément Maroty et 34 par Théodore de Besze, de Vezelay en Bourgogne.
Nous avons suffisamment parlé des Psaumes et des poésies de Bèze, et n'y revenons pas.
En 1551, il accompagne d'une vibrante préface la première édition d'ensemble des Commentaires latins de Calvin sur les épitres de Paul ; l'année suivante il traduit en français le Traité sur la perfection des chrétiens, de Bullinger. Puis il se jette tête baissée dans la controverse théologique. Contre un lourd adversaire catholique il manie avec une satisfac-
1 Une imprimerie bien autrement importante que celle des^ Rivery, celle des frères Le Preux, originaires de Paris, sera très active à Lausanne, dès 1569, puis à Morges, dès 1579 ; malgré leur titre « d'imprimeurs de très puissants seigneurs de- Berne, » ils fmiront eux aussi par se fixer à Genève, en 1585^ et la typographie vaudoise restera longtemps languissante.
tion évidente et une incomparable maestria Tarme de la satire. Il s'était déjà fait la main en 1549, en adressant au Pline zuricois, Conrad Gesner, comme contribution, disait-il, à son Histoire des animaux, la description d'une bête nouvelle ; il s'agissait du polémiste catholique Jean Cochlée, qui venait d'écrire contre Calvin ^ Maintenant, en 1553, Bèze s'en prend, à Pierre Lizet, président pendant vingt ans du Parlement de Paris, ennemi juré des protestants et un de leurs persécuteurs acharnés; tombé en disgrâce, il était entré dans les ordres, avait obtenu l'abbaye de Saint-Victor et, de juriste devenu théologien, il croyait terrasser l'hérésie par deux gros in-quarto de controverse scolastique, qu'il venait de publier. Bèze, en riant, n'en fait qu'une bouchée ; d'un petit coup de maillet lestement appliqué il encloue cette grosse artillerie. Son Epître de maître Benoit Passavant au président Lizei, en latin burlesque 2, est, au jugement des amateurs de cette littérature, tels que Gabriel
* Brevis et ulilis Zoographia Joannis Cochleœ, Theodoro Beia Ve%elio aulore, 1549, in-8«>. •
'^ Epistola Magistri Benedicti Passavantii reaponsiua aiV eommissionem s»bi datam a venerahili D. Petro Lheto, 1553, pciil in-8® de 45 ff. Elle a été reproduite récemment, avec traduction française par Isidore Liscux, sous le titre de; Le Passavant de Théodore de Bèze. Paris, Liseux, 1875, in 16, de VU et 208 pages.
J^audé, « la plus excellente pièce qui ait jamais été faite en ce genre. » C'est « le diamant des pamphlets, » selon l'expression de Charles Nodier, qui connaît pourtant Erasme, Hutten et les Lettres des hommes obscurs. Le grave président de Thou la goûtait fort; et M. Lenient l'appelle « la plus spirituelle espièglerie de la Réforme.... Jamais, dit-il, farce de rapin ne fut plus vive, plus hardie, ni plus extravagante ; ce jour-là Bèze s'est montré le vrai disciple de Rabelais. » Il nous faut, n'est-il pas vrai, un certain effort pour embrasser d'une même étreinte l'élève de Calvin et celui du joyeux curé de Meudon ; et le sang bourguignon nous paraît singulièrement plantureux.
Mais n'oublions pas que nous sommes au seizième siècle ; la Complainte de Messire Pien^e Jjizet sur le trépas de son feu nez, pièce en vers français qui termine l'opuscule, n'a pas seulement fait rire notre Viret, ce qui n'a point lieu d'étonner, mais l'austère Calvin lui-même y applaudit de tout son cœur. D'autres, il est vrai, s'en offusquèrent ; un mystique tel que Castalion, qui n'était pas encore brouillé avec Bèze, tenta de lui faire quelques représentations. Cependant Bèze allait toujours ; quatre ans plus tard, en juin 1557, il confie à Calvin, qui ne l'en dissuade pas, son projet de faire
de nouveau parler son Passavant. Nous ne savons au juste de quel pamphlet de Tépoque il peut être question. On ne prête qu'aux riches ; aussi a-t-on attribué à Bèze, mais sans preuves suffisantes, plus d'une pasquinade de -ce temps.
En théologie comme en poésie Bèze a eu ses Juvenilia, selon la remarque de Sayous ; il les cultiva même jusque dans Tâge mûr, si nous rangeons dans cette catégorie les âpres controverses que, de Lausanne, comme plus tard de Genève, il soutint contre tous les adversaires de Calvin. Nous ne rappelons qu'en passant ses violents traités sur la punition des hérétiques* et sur la prédestination 2, dans
* De hœreticis a dvili magistratu puniendis Ubellus^ adver- ^U8 Martini Belli farraginem et novorum Academicorum •sectam, Theodoro Be%a Ve%elio auctore. (Genevae), Cliva Robert! Stephani, 1554-, in-S» de 271 pages. Ce traité fut plus tard traduit en français : Traitté de Vaulhorité du magistrat en la punition des hérétiques et du moyen d'y procéder. Fait en latin par Théodore de Besze, contre l'opinion de certains Académiques, qui par leurs escrits soustiennent l'impunité 4e ceux qui sèment des erreurs, et les veulent exempter de ia sujection des hix. Nouveliement traduit de Latin en Francois par Nicolas CoUadon. (Genève), Conr. Badius, 1560, in-80 de 15 ff., 428 p. et 3 AT.
'^ Ad sycophantarum quorumdam calumnias, quitus uni- -cum salutis nostrse fundamentum, id est seternam Dei prœdestinationem, evertere nituntur, Responsio Theodori Bezm Venelii. (Genevae), Conr. Badius, 1558, in-80 de 268 pages. Ce Iraité fut bientôt traduit en français, conjointement avec celui
lesquels Castalion fut pris à partie avec un acharnement auquel la charité avait trop peu de part. Dans ces luttes, au souvenir si dou-^ loureux, nées autour des noms de Bolsec et de Servet, Bèze ne sut pas prendre au côté de Calvin Tattitude pacificatrice et relativement indépendante d'un Mélanchthon auprès de Luther. Emboîtant le pas à un maître vénéré, vis-à-vis duquel il ne fait aucune réserve,.
Bèze redouble contre le pauvre Castalion les attaques de Calvin ; et, comme son modèle, il Tje ménage ni les insinuations ni les invectives. La dignité ne fut pas du côté où Ton cria le plus fort. Sans entrer dans le fond du <lébat, pour lequel nous renvoyons au beau livre de M. Buisson sur Castalion, nous rappellerons, avec Bayle, que la manière dont Bèze expose le droit et le devoir du magistrat depunir, — et de punir de mort, — Thérétique, lournira pendant longtemps un terrible argument ad /lominem aux persécuteurs des huguenots.
iUi Calvin sur le même sujet, par Conrad Badius : Response de- Jehan Calvin et Théodore de Be8%e^ aux calomnies et argumens d'un qui s'efforce par tous moyens de renverser la doctrine de la providence secrète de Dieu. Traduit nouvellement de Latin en François. (Genève), Conr. BadiuK, 1559, in-8o de 8 ff. et 484 pages. Ce rare volume n*e8t pas mentionné par les éditeurs de la France protestante, ni par ceux rhis œuvres de Calvin, pas plus que par Baum et M. Buisson.
C'est avec une tout autre sympathie que nous envisageons de plus utiles travaux de notre théologien. Dès son arrivée à Lausanne, pour l'instruction des réfugiés si nombreux que les persécutions de France faisaient affluer dans cette ville, Bèze avait institué, à côté de ses leçons académiques données en latin, des conférences publiques, où il expliquait en français Tépître aux Romains d'abord, puis les deux épîtres de Pierre. Les études qu'il poursuivit à cet effet furent l'origine d'une importante publication, à la perfection de laquelle il travaillera toute sa vie ; il s'agit de sa traduction latine du Nouveau-Testament, une des meilleures en cette langue, accompagnée •d'amples notes exégétiques.
Il entreprit ce travail considérable à la demande de Robert Eslienne. Ce grand imprimeur, à la fois chrétien dévoué et érudit consommé, valait à lui seul tonte une Société biblique, et son fils a pu dire avec vérité <( qu'il savait noblement dépenser l'argent, lorsqu'il fallait propager l'instruction et les bonnes études, mais qu'il le prodiguait dès qu'il s'agissait de propager les saintes lettres et tout ce qui pouvait éclaircir la Parole de Dieu ; » et ailleurs, « qu'une grande partie de ses pensées ne tendait à autre chose qu'à trou-
ver ce qui pourrait être utile aux lecteurs de la Bible. » Homme aux vastes projets, dont il réussit, grâce à un travail incessant, à réaliser les uns et à acheminer les autres, Robert Estienne poursuivit dans les dernières années de sa vie un double projet de publications, en vue de faciliter les études bibliques. D'une part, il désirait voir condenser, en un grand commentaire variorum, le résumé de tout ce que les travaux exégétiques publiés jusque-là avaient produit de plus excellent; il en donnait lui-même un spécimen intéressant, sur les trois premiers évangiles, publié en latin en 4553, et, l'année suivante, en français augmenté de saint Jean ; pour mener à bien cette Œuvre de longue haleine, il réussit à trouver en Augustin Marlorat, alors pasteur à Vevey, un metteur en œuvre compétent et conscienrieux ; mais ce ne sera qu'après la mort de Robert Estienne que son fils Henri pourra iml^rimer les commentaires des principaux livres de l'Ancien Testament et de tout le Nouveau, grâce auxquels Marlorat permit à ceux qui n'avaient pas à leur disposition toute une bibliothèque exégétique de se mettre néanmoins au courant du grand travail accompli déjà par \ii Réforme pour l'explication des livres sacrés. D'autre part, Estienne rêvait une Bible plus
brièvement annotée; il y avait lui-même vaillamment travaillé, pour l'Ancien Testament, par sa remarquable Bible latine de 4545, et il continuait à le faire, en vue de la nouvelle édition plus complète, qu'il préparait; mais, ne pouvant tout faire par lui-même, malgré son ardeur au travail, il lui fallait un collaborateur compétent, auquel il pût remettre entièrement le soin du Nouveau-Testament ; dès le mois d'octobre 1552, à l'instigation de Calvin, Théodore de Bèze accepta de se charger de cette tâche. Ce fut, pendant quatre ans,^ un labeur acharné que celui au prix duquel, au travers de ses autres occupations, notre jeune professeur prépara le bel in-folio, consacré au Nouveau-Testament*, comme troisième volume de la Bible latine de Robert Estienne de 1557. Bien que Calvin l'eût assisté de ses^ conseils (ainsi que Le Chevallier^ pour la compréhension des hébraïsmes), Bèze n'envisagea cette première édition, rédigée au cours même
* Novum D. iV. Jesu Chrisli Tesiamentum. Latine jam olima veteri interprète^ nunc deuuo a Theodoro Dezaversum; cum ejusdem annolationibus, in quitus ratio interprelationis redditur. Oliva Roberli Stephani, 1556, in-folio de 336 feuillets. (A. la fin : Excudebat R. Stephanus, 1557, cal. Martii.> L. Tomson en procura une traduction anglaise 1570. La version française que préparait Pierre Lotseleur de Villiers n'a^ pas vu le jour.
de l'impression, que comme une ébauche ; la même année il se remettait au travail pour l'améliorer, comme il ne cessera de le faire pendant quarante ans, c'est-à-dire jusqu'en 1598, où paraîtra la cinquième et dernière T'dition originale; nous ne comptons pas les innombrables réimpressions, avec ou sans les notes, se poursuivant jusque dans notre siècle, qui attestent le grand succès de cette œuvre de Bèze. Rappelons que, si la première édition ne comportait, outre la Vulgate, que sa propre traduction latine avec commentaire, il ioindra aux suivantes, faites à Genève, en t>lace de la Vulgate, le texte grec, dont la conslitution l'occupera beaucoup.
En exégèse, il le dit lui-même, Bèze est plus indépendant de Calvin que dans les questions dogmatiques; philologue plus exercé que le grand réformateur, il se meut en ces matières sur un terrain qui lui est familier et où il peut marcher avec indépendance. Aussi l'exégèse de Bèze est-elle, de toutes les parties de son œuvre, celle qui a le moins vieilli ;.au dix-septième siècle, un critique catholique en général fort sévère, Richard Simon, tout en faisant de très explicites réserves, lui rend ce témoignage : (( Il faut avouer de bonne foi que Bèze a surpassé dans ses notes sur le Nouveau Tes-
tament la plupart des autres protestants qui ont écrit avant lui sur cette matière ; Ton y trouve beaucoup d'érudition. . . et plusieurs choses qu'on ne trouvera pas aisément ailleurs ; il -est critique et grammairien. » Il est vrai que le même auteur juge moins favorablement la traduction de Bèze que ses notes. Dans notre siècle, Bleek, au jugement si sûr, déclare la lecture de ces notes encore fort utile.
Ne quittons pas les travaux bibliques de Bèze sans rappeler qu'il collabora, dès 1550, à la version française de la Bible, revisée sous la direction de Calvin, et imprimée en 1553; il •eut pour sa part à traduire à nouveau les livres apocryphes, pendant que Robert Estienne revoyait l'Ancien Testament. Ce fut pour Bèze le début dans ce travail de révisions successives, poursuivi avec tant de persévérance, en vue de l'édification des églises, par la Compa- :gnie des pasteurs et professeurs de Genève, travail auquel il prendra ensuite une part prépondérante.
A côté de ces importants travaux bibliques, nous devons mentionner deux ouvrages dogmatiques, beaucoup moins volumineux, mais qui témoignent du sérieux labeur intellectuel par lequel Bèze cherchait à se rendre compte avec précision de la foi dont il vivait. La con-
TH. DE BÉZE 5
troverse sur la prédestination, soulevée à Genève par Bolsec, et poursuivie avec une âpre logique par Calvin, avait mis les esprits en mouvement, et occasionna de vifs débats dans, le clergé du pays de Vaud ; les lettres de Bèzeà Bullinger de 1552 nous montrent combien ce redoutable problème le préoccupait alors. Troi& ans après, il formule les conclusions auxquelles il est arrivé, dans un intéressant opus-^ cule, où il donne un bref exposé du christianisme, du point de vue supralapsaire ; il charge Calvin de le faire imprimer à Genève,, soumettant à son jugement souverain la décision d'une difficulté qui l'arrête encore. L'édition originale de ce traité *, publiée en très petit format, a échappé jusqu'ici à toutes mes recherches ; je crois qu'elle fut plus ou moins clandestine, non sans raison ; en effet, en novembre 1554 le Conseil de Berne, ému des dissentiments régnant entre les ministres du pays de Vaud, leur avait interdit de publier quoi que ce fût sur la prédestination, et, en
* Summa totius ChrisUanismi, sive detcriptio et distribution causarum salutis electorum et exitii reprobatorum, ex sacris literis collecta et explicala; 1555. Traduit en français sous letitre : Briefve exposition de la table ou figure contenant les^ principaux points de la religion chrestienne; 1560, Jean Rivery. H en existe aussi une traduction anglaise et une hollandaise. Heppe Ta traduit en allemand.
janvier 1555, il leur avait signifié défense expresse, sous peine de destitution, bannissement « et autre plus griève punition. » de « mouvoir questions » et de traiter « certaines hautes et subtiles doctrines, principalement touchant la matière de la divine prédestination * ; » en outre, au mois d'avril, il avait exhorté les Genevois à défendre eux aussi à leurs ministres d'écrire sur ces questions, déclarant que quant à lui il ferait brûler les livres de cette sorte, fussent-ils de Calvin, qu'on saisirait sur territoire bernois. Bèze courait ainsi, en publiant son opuscule au mois d'août suivant, le danger de s'attirer une fâcheuse affaire. C'est pour cela sans doute qu'il semble ne l'avoir distribué qu'entre amis ; Farel et Blaurer l'accueillirent avec un enthousiasme qui ne devait probablement pas être partagé par Bullinger, beaucoup plus réservé en cette matière ; aussi constatons-nous que Bèze ne lui en envoya un exemplaire qu'au bout de deux ans. En dépit de ces précautions, le livre fut dénoncé à Berne en mars 1556, et les ennemis de Bèze, Zébédée et consorts, de qui venait le coup, faisaient déjà courir le
* Ce n'étaient pas menaces en l*air ; en mars 1558 le Conseil de Berne destitua et bannit quatre pasteurs de la Classe de Thonon pour avoir parlé en chaire de la prédestination.
bruit que l'auteur avait pris la fuite. Cependant tout se passa en douceur, grâce à l'in^ tervention d'un sage, le conseiller Nicolas Zurkinden. Mais Bèze fut dès lors assez mal vu dans les sphères dirigeantes à Berne.
Il faudrait peut-être mentionner ici le Petit catéchisme de Bèze, si souvent réimprimé jusque dans notre siècle ; quelques auteurs lui assignent en effet la date de 1557 ; mais nous avouons notre ignorance sur l'époque de la rédaction et de la première impression de ce court manuel.
Le dernier ouvrage que nous ayons à considérer, bien que publié après que Bèze eut quitté Lausanne, n'en fut pas moins composé dans cette ville. Le volume n'est pas gros, mais Bèze l'a longuement élaboré, et c'est peut-être de tous ses livres celui qui lui est le plus personnel. Je veux parler de sa Confession de la foi chrestienne^. L'origine en remonte à un des moments les plus douloureusement critiques de son séjour de Lausanne. Après sa fuite de France, sa famille n'avait pas perdu l'espoir de voir rentrer au giron de l'Eglise cet enfant prodigue, sur l'avenir duquel elle avait échafaudé
1 Voyez rintéressante étude que vient de lui consacrer M. Jean Barnaud dans le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français^ 15 décembre 1^99.
tant d'espérances, et dont elle considérait la fugue comme un coup de tête irréfléchi. Pour hâter la réalisation de ce désir, plusieurs démarches furent tentées, démarches sur lesquelles nous ne sommes qu'imparfaitement renseignés. Le 24 avril 1554 Bèze écrità Farel : « J'ai reçu un nouveau message de mon père, qui me donne grand espoir de le voir bientôt venir lui-même jusqu'ici, ou de me rencontrer avec lui. Prie pour moi, je te le demande, que je ne devienne pas un ministre de mort pour celui par qui le Seigneur m'a donné la vie d'ici-bas, et que mes forces soient à la hauteur de cette épreuve imminente, plus sérieuse que toute autre, n'oubliant pas que le Seigneur a dit : Celui qui aura abandonné pour moi son père et sa mère, etc. Car qui suis-je pour résister à de pareilles épreuves? Mais j'espère pouvoir cela, et toutes choses, en celui qui est mon Père dans toute l'acception du terme. » Il semble que l'entrevue projetée ne put avoir lieu ; des lettres furent sans doute échangées. Plus de deux années se sont écoulées, lorsque Bèze écrit à Calvin, le 8 août 1556 : « Je pense que tu as entendu parler de l'arrivée inattendue de mon frère aîné, venu pour discuter avec moi. La grâce de Dieu m'a soutenu de telle manière que je crois qu'une voie m'est
ouverte pour obtenir ce que je n'aurais osé espérer*. Mais maintenant j'ai en perspective une rude lutte avec mon père, avec lequel je dois me rencontrer dans cinq jours à la frontière de la Franche-Comté. Veuille le Seigneur m'accordef* la grâce, que j'attends de sa bonté, non seulement de soutenir cet assaut, mais même de gagner si possible mon père au Seigneur. Beaucoup plus que toutes menaces, je redoute l'aspect, les caresses, les larmes de ce père âgé. Mais pour cela aussi je me reposé sur la clémence du Seigneur, afin que l'issue en soit à sa gloire.... Soutiens moi donc de tes prières. "»
Nous aimerions savoir si cette nouvelle entrevue, attendue avec une si légitime émotion, put s'effectuer ; mais les documents nous font défaut. Quoi qu'il en soit, ce fut sans doute, ou à sa suite, ou pour en tenir lieu, que Bèze rédigea une exposition simple et précise de sa foi. La dédiant « à l'Eglise de notre Seigneur, y> Bèze dit, dans l'édition française :
* U veut sans doute parier de la conversion espérée de ce frère aîné, Jean, qui ne paraît pas s'être réalisée. Il en fut autrement de son demi-frère, Nicolas, né en 1526, qui mourut à Genève en 1570, et dont un fils, Jean, fut élevé sous la direction de Bèze. Deux autres neveux, fils de sa sœur Louise, nommés Lazare et François (nous ignorons le nom de famille paternel), furent aussi élevés dans la religion protestante.
-a Etant requis de rendre raison de ma foi par un personnage auquel, après Dieu, je suis le plus tenu d*obéir, j'ai dressé ces jours passés -ce recueil, que j'ai intitulé Confession de foi, auquel j'ai compris, dans le meilleur ordre que j'ai pu, ce que j'ai appris en la religion chrétienne par la lecture du Vieux et du Nouveau Testament, avec la conférence des plus fidèles •expositeurs. » Et dans la préface latine, qui <;onstitue une si précieuse autobiographie, adressée à son vieux maître Volmar (4 Id.
Maj., 1560), il s'exprime ainsi: «J'ai composé à l'origine cette confession de foi en français, pour satisfaire mon père, dont des calomniateurs m'avaient aliéné le cœur en me représentant comme un impie et un hérétique, et aussi, si je le pouvais, pour le gagner à Christ •dans sa vieillesse avancée. »
Les amis de Bèze qui eurent connaissance ■de cet exposé, religieux plus que théologique, •et si remarquable par sa clarté, jugeant combien il pourrait être utile à tant d'autres, en- :gagèrent l'auteur à le publier. Se rendant à leur avis, il remit son manuscrit, en septembre 1558, aux presses de son ami Conrad Bade à Genève, le même qui, dix ans auparavant, avait imprimé à Paris ses Juvenilia.
Le succès fut considérable, ainsi que le
montrent les nombreuses réimpressions, tant françaises que latines, qui se succédèrent jusqu'à la fin du siècle, ainsi que des traductions t^n italien, en hollandais, en anglais; les églisesréformées de Hongrie en firent même pendant quelques années leur livre symbolique. Plusdéveloppé que le catéchisme de Calvin, cet ouvrage rendit de grands services pour Tinstraction de lecteurs qui auraient reculé devant la volumineuse Institution chrétienne du réformateur.
Cette œuvre clôt dignement la série des écritslausannois de Bèze ; elle atteste combien la foi nouvelle avec laquelle il était venu dans cetteville s'était mûrie au travers des épreuves,, s'était affermie et éclairée par le travail consciencieux; arrivé comme humaniste, il en parlait théologien. Ses trois œuvres principales de ces neuf années, fruits d'un labeur consi- {lérable, le Psautier, le Nouveau Testament,, (',nfm la Confession de foi, valent bien une thèsetle licence, voire de doctorat, n'est-il pas vrai?
Nous avons envisagé l'activité pédagogique* et littéraire de Bèze pendant la période qui nous occupe. Mais, à côté de ce travail personnel, nous ne devons pas négliger un facteur important de son développement, savoir les hommes avec lesquels il fut en contact, et auxquels il doit beaucoup.
Avant de parler des hommes, même les pluséminents, il n'est que juste de mentionner son excellente femme, associée si intimement, nous l'avons vu, à son exode. Nous aimerions la mieux connaître ; mais, semblable à la plupart des femmes des réformateurs, sa personnalité reste pour nous dans une demi-obscurité. Ce que nous savons en tous cas, c'est qu'elle fut une épouse pleine de dévouement et à laquelle le cœur de son mari était profondément attaché. Nous avons dit avec quelle sollicitude elle l'avait soigné lors de la peste de 1551. Il put, quatre ans plus tard, lui rendre la pareille. En 1555, pour la première fois, elle était en espérances; son mari, plein de joie, en informe
1k m. LES AMIS
<iiscrètement Calvin, Farel et Bullinger, la •recommandant à leurs prières. Les temps qui suivirent furent difficiles; elle fut souvent malade, et son mari eut Toccasion de l'entourer k son tour de soins affectueux. Le moment de la naissance attendue approchait; la pauvre femme fut aux portes de la mort. Enfin, le 16 mai 1556, Bèze peut informer Farel que ses instantes prières ont été exaucées, a Fasse le Seigneur notre Dieu, ajoute-t-il, que nous consacrions entièrement à Dieu la vie qu'il nous a -rendue. » C'était une grande délivrance; mais la joie entière que les époux avaient espérée n'était pas devenue réalité. Pauvre Bèze, au cœur si aimant I Sa maison, toujours hospitalière, continuera jusque dans ses vieux jours à abriter les enfants des autres, qui le vénéreront comme un père ; mais il devra se contenter de cette lumière d'emprunt.
Ce fut sans doute en vue de sa chère Claudine, et pour la consoler, que Bèze chanta, en cette année 1556, Les verttis de la femme fidèle -et bonne mesnagère, comme il est contenu aux Proverbes de Salomon, chap. XXXI*, cominençant en ces termes :
* A Lausanne^ de Vimprimerie de Jean Rivery^ 1556; pla- -card in-i», signalé par M. Théophile Dufour; reproduit plusieurs fois dans la suite. — Rappelons que la même année
Qui est celui qui trouvera Femme constante et vertueuse ?
Lorsque, trente-deux ans plus tard, en avril 1588, Bèze aura la douleur de la perdre, les amis de celui qui sera alors le vieux réforfïiateur chanteront les louanges de la défunte, Pierre Pouppo en français, Jean Jacquemot et Jacques Lect en latin; mais la plainte de l'époux en deuil, reprenant sa lyre latine, va tout autrement au cœur: « Ma Claudia, fidèle compagne de mon exil, toi avec qui pendant quarante ans j'ai vécu heureux au travers de toutes les vicissitudes,... je te vois inanimée, ma Claudia, avec laquelle j'ai vieilli. Tu t'es unie à moi dans ta jeunesse en fleur, tu m'as été une si fidèle compagne, dans la maladie comme dans la santé; nulle femme ne fut plus aimée de son mari, et nulle n'aima son époux avec plus de dévouement. » Peutêtre plus touchant encore est le témoignage que Bèze lui rend, en octobre 1595, par ces mots de son testament : « Je désire, si faire se peut commodément, d'être enterré au plus
Rivery imprimait les Proverbes de Salomon mis en cantiques ■et rime française par un Parisien, réfugié à Lausanne, Accasse ^d'Albiac dit Du Plessis ; François Gindron, ancien chanoine de ►la cathédrale, les mit en musique. Ce furent les prémices de dMmprimerie de Rivery dans notre ville.
près de ma feue bien-aimée première femme^ Claude d*Esnoz, t(ui m'a tant d'années accompagné et fidèlement assisté, et fait tout devoir de femme vraiment chrétienne. L'endroit est assez près de l'entrée de Plainpalais, tournant à main droite, auprès du coin qui fait un détour, où il y a un jardin. » Ajoutons que, le moment fatal venu, les nécessités politiques firent obstacle à ce vœu, et que Bèze fut en-^ terré au cloître de Saint-Pierre.
Mais revenons à Lausanne, et aux amitiés de Bèze. Avant son exode de France il n'avaij guère soutenu de rapports, Volmar mis à part, qu'avec des littérateurs. Genève, puis Lausanne, lui créèrent une tout autre famille spi-^ rituelle: les réformateurs de la Suisse, les réfugiés et ses collègues de l'Académie. C'était un monde nouveau qui s'ouvrait, et ce fut pour lui un enchantement. Répondant, en février 1550, à une première lettre de Bullinger, Bèze énumère les bénédictions que Dieu lui a accordées depuis peu : (c 11 a opéré en moi de telle sorte que j'ai pu préférer la croix à ma patrie et à tous les biens du monde ; à cela il a ajouté l'amitié de Calvin, de Viret,. de Musculus, de Haller. Dieu, quels hommes I Quand je me rends compte qu'ils sont mes amis, l'exil n'a plus d'ennui pour moi. »*
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Ce cercle d'amitié alla rapidement croissantentre hommes de cœur qui travaillaient fran^ chement à la même œuvre, à Tœuvre de Dieu, les liens étaient bientôt établis, et établis solidement, en dépit des divergences de caractère^ d'éducation et de point de vue.
Calvin et Viret, puis Farel et Bullinger, sont les amis de la première heure, ceux auprès desquels Bèze va constamment chercher conseil et encouragement. Mais Calvin , nous l'avons vu, occupe une place hors pair. Pour lui Bèze n'a point de secrets; son affection et sa confiance sont sans bornes ; c'est plus qu'un maître vénéré, c'est un père tendrement aimé. Aussi s'associe-t-il à tous ses travaux et épouset-il toutes ses querelles; on est tenté de sourire à le voir, écuyer fidèle, se jeter dans la mêlée, à la suite de Calvin, contre Bolsec, contre Servet, contre Castalion, contre Westphal,^ contre Hesshusius, contre Baudouin, contre Gentilis, en un mot contre tous les adversaires du réformateur. L'approbation de celui-ci lui est indispensable ; il ne publie rien d'important sans le lui soumettre au préalable, le priant de revoir et de corriger à sa guise. Il est vrai qu'au besoin il lui rendra la pareille; nous lesurprenons envoyant à Calvin toute une série de corrections pour un des traités de ce der-
nier contre Gastalion; il ajoute ces simples mots : <( Je n'ai aucune crainte que la liberté avec laquelle j'agis envers toi te soit désagréable; aussi n'usé-jepas d'excuses.» On sent combien l'union est grande, ils se comprennent à demi-mot.
Il est touchant de voir Calvin, si occupé, trouver toujours le temps de répondre à toutes les demandes de son jeune ami ; il lui rend affection pour affection, service pour service ; il entre dans toutes ses circonstances et suit avec un actif intérêt tout ce qu'il fait ; et lorsque Bèze est mal jugé, Calvin le défend, voire contre Bullinger, même contre Viret. Pour une telle intimité la correspondance, quelque active qu'elle soit, ne suffit pas ; aussi les visites sont-elles fréquentes : si fréquentes même que Bèze est obligé de se surveiller, à cause de ses ennemis, qui prétendent qu'il est toujours en route et que ses leçons en doivent souffrir.
Mais viennent les vacances I il volera à Genève. « J'ai résolu, écrit-il à Calvin, de t'ennuyer pendant au moins quinze jours pleins, de sorte qu'à l'avenir tu ne réclameras plus ma présence. y> A Genève il trouvait du reste nombre d'amis, anciens ou récents. D'ordinaire c'est à pied qu'il franchit la distance de Lausanne à Genève ; mais une fois il est obligé de prier
€alvin de lui envoyer un cheval, une indisposition l'ayant laissé trop faible pour la marche. Il n'est pas nécessaire d'insister pour faire comprendre de quel prix fut, non seulement pour le cœur du jeune professeur, mais pour son développement intellectuel et religieux, la familiarité avec un ami comme Calvin. Il dut sans doute beaucoup aussi à Viret; mais, comme ils vivaient côte à côte, la correspondance fait défaut pour le constater avec précision. Pour BuUinger, au contraire, les lettres mutuelles sont nombreuses. Nous avons <iit que Bèze, à peine fixé à Lausanne, était entré en correspondance avec l'éminent théologien zuricois ; ils avaient été mis en rapport par Ges7ier, qui connaissait Bèze d'ancienne date, ayant vécu avec lui chez Volmar. Bullinger à son tour l'introduisit auprès de Pellican, de Bibliander, de Gwalther; lui-même fera directement plus tard la connaissance de Pierre Martyr, Mais, de tous ces hommes marquants de Zurich, c'est avec Bullinger que les rapports seront de beaucoup les plus intimes, bien que nous voyions un assez grave dissentiment les troubler passagèrement. Cette liaison, commencée par lettres, se transforma en profonde amitié, lorsqu'ils se connurent personnellement ; ce fut peu après la peste, en 1551.
On avait envoyé Rèze, accompagné de sa femme, achever sa convalescence aux bains de Baden. Il profita de la proximité pour faire un petit séjour à Zurich, où Bullinger accueillit les deux époux avec l'hospitalité et la chaleur de cœur qui Font toujours caractérisé; dès lors Bèze manque rarement, dans ses lettres, de le saluer, ainsi que sa femme, au nom de la sienne; la glace est définitivement rompue, et la correspondance prend un caractère tout nouveau d'amitié et de confiance. Bèze n'entretiendra avec personne, après la mort de Calvin, une correspondance aussi suivie qu'avec Bullinger*.
Relevons un seul détail des premiers temps de cette liaison. En 1552 Bèze fut heureux de trouver une occasion de rendre service à son ami vénéré, en traduisant de latin en français La perfection des chrétiens, petit traité pratique que Bullinger avait dédié au roi de France ; il fallut l'imprimer à Zurich*, pour éviter la men-
* Lorsque celui-ci disparaîtra à son tour, c'est le bâlois Jean-Jacques Grynée qui aura la part principale. Mais ce n*est plus rintioiité d'une amitié contractée dans la jeunesse ; les contemporains ont disparu autour du vieux réformateur.
2 Sans doute chez André Gesner et R. Weissenbach, qui avaient imprimé en 1551 l'original latin, et qui réimprimèrent en 1555 la traduction française ; l'édition de 1552, dont on ne €onnait actuellement aucun exemplaire, fut sans doute le premier livre français imprimé à Zurich. II y ei^t des réimpressions à Genève, 1557, et à Lyon, 1563.