‹ Théodore JouffroyChapitre 13 sur 21 · Comment les dogmes unissent. Mélanges philosoph.^p · texte numérisé non relu

Comment les dogmes unissent. Mélanges philosoph.^p

qui, le moment venu, « éclatent » et renversent tout.

A mesure que le temps marche et qu'avec lui s'augmente le dégoût de ce qui est et Fattente de la vérité, un grand nombre d esprits, même parmi ceux qui n'ont point cherché, se trouvent plus ou moins illuminés. Tous seront des apôtres ou des prosélytes, des soldats ou des chefs de la foi nouvelle. Cettefoi est déjà née. Elle vit dans l'esprit de plusieurs, elle est attendue par tous; car tous ressentent une vague inquiétude, dont elle est l'objet ignoré, et qu'elle seule peut apaiser. Ses ennemis sont usés, divisés, méprisés... Enfin les temps sont arrivés, et deux choses sont devenues inévitables : que la foi nouvelle soit publiée, et qu'elle envahisse toute la société^

Comment cela se fera-t-il ? Nul ne le sait.

Tantôt le pouvoir se désorganise lui-môme ; . . . tantôt un événement extérieur... détermine la

1. Comment les dogmes finissent. Mélanges philos,, pp. 18-19.

manifestation de la vérité ; tantôt un fait trivial, imprévu, en apparence insignifiant, introduit sur la scène un homme qui parle, et cette étincelle allume l'incendie; quelquefois c'est un prophète enthousiaste... qui se produit tout à coup,fortdesamissionetdesonzèle. L'homme, le lieu, le moment, l'occasion n'y font rien : toujours est-il que la force des choses rend inévitable une promulgation qu'elle a préparée, et dont elle a d'avance abattu tous les obstacles.

Ainsi s'accomplit la ruine du parti de l'ancien dogme et l'avènement du nouveau. Quant au vieux dogme lui-même, il est mort depuis longtemps L

Dans le morceau intitulé De Vètat actuel de Vhumanitè, Jouffroy exprime les mêmes espérances, mais il n'a plus contre l'ancien dogme les mêmes colères. Nous sommes en 1826, etc'estau début d'un cours sur la philosophie de l'histoire que se place cette grande

1. Comment les dogmes finissent. Mélanges philosophiques ^ p. 19.

étude. Quand la leçon est devenue un article, nous sommes en octobre 1827. Jouffroy se tempère, s'assagit. Lesconsidérationshistoriques, pour lesquelles il a toujours eu beaucoup de goût, prennent plus de sérénité quand elles s'élèvent à de très hautes généralités. Ce qui le frappe ici, c'est que trois systèmes de civilisation, fondés par trois grandes familles de peuples, se partagent le monde : la civilisalion brahmanique, la civilisation mahométane, la civilisation chrétienne. Seule celle-ci est conquérante.

La supériorité de vérité est aussi une supériorité de force et donne la supériorité d'attraction. C'est aux conquêtes du christianisme que nous reconnaissons sa supériorité de vérité, comme on Fa fort bien dit, et cette supériorité de vérité lui promet la domination du mondée

1. De l'état actuel de rhumanité, ï. Mélanges philosophiques, p. 79.

Puîs Jouffroy remarque chez les nations chrétiennes « une supériorité de puissance »

qu'il étale en recourant, chose rare chez lui, à quelques détails vifs et précis, à des chiffres même, à des faits vulgaires mais significatifs ; et (( cette supériorité de puissance n'est » à ses yeux « qu'un effet dont la supériorité d'intelligence ou de science est la cause véritable ». On ne peut mieux dire : les nations musulmanes ne sont-elles pas réfractaires à la science? n'est-ce pas au sein du système religieux le plus solide que la science s'est développée, s'est accrue et a produit les fruits que nous voyons?

Je laisse de côté des réflexions intéressantes sur l'Angleterre, surl'AUemagne, sur la France, sur l'Amérique. On les lira avec plaisir dans l'écrit de Jouffroy. On y verra combien sa curiosité était éveillée, combien, malgré

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les généralités abstraites où il se complaît d'ordinaire, il possédait sur certains points au moins des connaissances variées, quel sens des faits littéraires il avait, et comment il eût pu exceller dans ce qu'on nomme maintenant la critique, où l'histoire, la philosophie, les lettres se donnent rendez-vous et se mêlent aux préoccupations intimes et au spectacle du temps présent. Je m'arrête seulement à la pensée maîtresse.

Cette pensée, c'est que notre civilisation est chrétienne et qu'à elle appartient l'empire.

Entre les trois nations qui la dirigent, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, « il existe une alliance involontaire, vraiment majestueuse et sainte, car elle a pour effet le perfectionnement de l'humanité ; et c'est à elles que semblent avoir été confiées les destinées de l'humanité » .

De cette véritable Sainte-Alliance, il voudrait que les hommes d'État eussent souci. Il sait que les esprits mesquins se railleront de ces vues sur « l'espèce humaine tout entière ralliée au système chrétien ».

A leurs yeux, ce sont des illusions, il ne s'en étonne pas.

Pour ceux qui ne savent point saisir Tunité sous les différences dans le spectacle actuel du monde,... et qui, pleins d'un respect superstitieux pour l'obscur avenir, n'osent point l'enchaîner d'avance aux lois d'une raison qui mourra demain, nous concevons, dit-il non sans ironie, nous concevons que pour ceux-là nos spéculations ressemblent à des rêves ^

Du moins il faut « songer à servir son pays : c'est l'intérêt et le devoir » de tous. Or:

1. De l'état actuel de rhumanité, II. Mélanges philosophiques^ p. 97.

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Comment le servir, si nous ne comprenons point sa position? et comment la comprendre, si nous ne savons ni d'où nous venons ni où nous allons, si nous ignorons par quel enchaînement de causes ce qui nous entoure a été produit, quelles autres causes cachées nous travaillent, et quel avenir elles nous préparent* ?

Et ici Jouffrov dénonce avec une rare vigueur l'ignorance et la légèreté de ceux qui s'improvisent hommes politiques. Il emploie de vives expressions qu'on pourrait retourner contre lui et ses maîtres s'improvisant gouvernants, non pas des nations, mais des esprits et des âmes. Il ne s'en aperçoit pas. Il est tout à son indignation : elle est belle et lui inspire de sévères paroles, qui d'ailleurs auraient, en d'autres temps, des applications

1. De Tétat actuel de rhumanité, II. Mélanges philosophiques, p. 97.

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plus justes. Il vient de rappeler les questions auxquelles il faudrait savoir répondre quand on a l'honneur de présider aux destinées de son pays ou qu'on a quelque part aux affaires publiques.

Et cependant ces questions, s'écrie-t-il, qui songe à se les poser? qui s'inquiète de les résoudre? Ouvrons les yeux et regardons. Dans cette fourmilière politique qui s'agite autour de nous pour monter au pouvoir et gouverner nos destinées, quel est le pygmée qui n'a point la prétention de les régler et par conséquent de les connaître ? Et cependant quel est celui de ces hardis compétiteurs qui ait jamais pris une année, que dis-je? un mois, une semaine sur ses affaires pour y réfléchir? Serait-ce donc que la politique est une chose si simple, qu'il suffise d'avoir atteint l'âge de raison pour la comprendre, ou que, par une grâce spéciale, elle se révèle tout à coup à ceux qui s'y consacrent*?

i. De Fétat actuel de rhumanité, U. Mélanges philosophiques^ p. 97.

Et il continue, multipliant dans des pages compactes, serrées, sans un alinéa, son invective et sa remontrance. Il a des mots d'une sanglante justesse. « La politiqtùe de ménage^ à laquelle suffisent les lumières du simple bon sens et l'expérience de la vie », voilà certes une formule bien trouvée. Le développement est plein de verve. Je ne résiste pas au plaisir de le citer :

Entouré des liens de la société, chacun sent dans son village de quel côté la chaîne le blesse, et le moindre paysan peut remonter jusqu'à la main du sous-préfet qui la tire; un degré de sagacité de plus, on arrive au préfet; et, sans être bien éclairées, vingt personnes par département peuvent atteindre la source du mal, l'indiquer et délibérer du remède. Mais ce n'est point dans de pareilles questions que gît la destinée d'un peuple, pas plus que la destinée d'un homme ne consiste à être bien nourri, chaudement vêtu et commodément logé ; elles

peuvent intéresser la santé du corps social et concourir à lui donner de la force ; mais la santé et la force sont des moyens et ne sont pas le but. L'homme a-t-il rempli sa destinée quand il se porte bien? Les médecins euxmêmes ne le pensent pas. L'a-t-il remplie davantage lorsqu'il a fait fortune ? A ce compte les derniers jours de Thomme enrichi manqueraient de destinée, et la vie tout entière de ses enfants n'en aurait point. Non, le bon sens et le catéchisme protestent à la fois contre cette doctrine. Le but de la vie est moral, non animal; le corps est une nacelle fragile qui porte rhomme sur l'océan de la vie; le pilote doit la sauver des écueils, mais ce n'est point pour la sauver qu'il navigue ; autrement il eût été absurde de quitter le port. Ne prêtons point cette absurdité à la Providence, quand notre conscience l'en absout. La Providence ne fait pas de cercles vicieux, et la vie des nations n'en est pas plus un que celle des individus. Elles non plus ne quittent point le port uniquement pour ne point périr, et n'arrivent point à l'existence seulement pour éviter de la perdre ; elles

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aussi ont leur mission à remplir en ce monde ; et pour elles aussi, par-delà la science qui s'occupe de la santé du corps social, il en est une autre qui s'occupe de sa destinée*.

Jouffroy ne tarit pas. Il revient à l'incompétence de ceux qui prétendent mener les affaires publiques sans avoir jamais une pensée haute, large. Il vient de distinguer deux sciences :

Pour administrer un pays, dit-il sans discontinuer, la première peut suffire ; mais il faut posséder la seconde pour le gouverner. Et c'est précisément de celle-ci que nos hommes d'Etat ne s'inquiètent point. Economistes, administrateurs, légistes, nous avons de tout cela en abondance ; de ces hommes-là on en forme en France à la douzaine ; nous en avons des fabriques, comme de médecins; mais d'hommes politiques, mais d'hommes d'Etat, nous n'en avons point, et à la manière dont vont nos

1. De l'état actuel de rhumanité, II. Mélanges philoso' phiqueSj p. 98.

affaires, on s'en aperçoit. Et comment en aurions-nous, quand les questions, dont la solution réfléchie peut seule les former, ne sont pas même posées, pas même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; ... quand, au lieu d'étudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils ne s'occupent que des détails du ménage national* ?

Certes, il y a des temps où Ton ne se plaindrait pas que ce souci fût le principal, pourvu que le ménage fût bien fait. S'occuper d'améliorer l'intérieur autrement que par des phrases en l'air ou par des règlements hâtifs, vaudrait mieux que de courir au dehors les aventures. Néanmoins, Jouffroy a raison.

Sans grandes vues, une nation s'étiole.

L'égoïsme alanguit et puis tue les peuples

1. De l'état actuel de rhumanité, IL Mélanges philosophiques, p. 99.

comme les individus. « Les affaires intérieures vont mal », quand toute Tactivité s'y termine ; « et le moyen de rendre la santé détestable, c'est de passer sa vie à s'en occuper » . La France surtout a besoin « d'agir au dehors », et autrement « qu'en vertu d'une nécessité et pour un but intérieur». Elle a une « mission » civilisatrice. Il faut que sa politique soit conduite « au profit et dans le sens de l'union de l'Europe, et de la civilisation du monde par l'union et les idées de l'Europe».

C'est la même ambition hautement patriotique qui éclate dans le petit écrit sur le Rôle actuel de la Grèce dans le développement de l'humanité^ publié dans le Globe du 16 juin 1827. Après avoir esquissé en des pages d'une belle poésie l'histoire de la Grèce, Jouffroy s'anime à la vue du soulèvement du peuple hellénique contre les Turcs, ses oppres-

seurs. Il gourmande l'Europe, la France, se plaint des lenteurs de la diplomatie. Avec une naïveté dont sa grande intelligence aurait dû le prévenir, il accuse sottement les Jésuites de s'unir à M. de Metternich pour arrêter la Providence dans Texécution du vaste plan qu'elle poursuit depuis quarante siècles. A part cela, Tarticle est beau. Il est d'une allure noble et vive : et, si l'historien philosophe, exclusivement préoccupé du rôle de la Grèce dans le développement de l'humanité, oublie ou méconnaît les autres influences, la conception d'ensemble est grande, et il est vrai que la Grèce a exercé une action d'élite sur les destinées de l'espèce humaine.

Ce qui manque là comme dans le morceau sur Vètat actuel de Vhumanlté^ c'est une vue plus juste et un sentiment plus profond de ce

que peut toujours le christianisme dans et pour cette civilisation que Jouffroy d'ailleurs nomme chrétienne. Il ne voit pas que cette union des peuples, cette attention aux intérêts généraux de l'humanité, ce désintéressement suprême dans la conduite des grandes affaires, c'est au christianisme, qui a fait naître de telles vues et de telles pratiques, qu'il faut demander de les entretenir ou de les renouveler. C'est la chrétienté étendue au monde entier, une chrétienté où brillent les lumières de la science moderne, mais dont l'Église demeure l'inspiratrice, dont la Papauté est le guide, c'est cela qui peut réaliser le vœu de Jouffroy, et c'est cela qui d'une certaine manière est déjà une réalité. Sachons gré à Jouffroy des pages que nous avons rappelées. Sa philosophie de l'histoire se ressent des préjugés de son temps, de ses préjugés à

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lui, et il est un publiciste bien insuffisant sans doute. Sans doute aussi, il y a quelque fatalisme dans la façon dont il aime à énoncer les lois de l'histoire. Mais, à cette époque de sa vie surtout, il est généreux. Il ne parle point, comme cela lui arrivera plus lard, de se réduire au rôle de «contemplateur» en se croisant les bras. Et ses indignations sont nobles, et sa façon de dire qu'une nation a une mission civilisatrice est belle, et il flétrit énergiquement ceux qui méconnaissent ces vérités. Ce sera résumer comme il convient cette partie de ces travaux que de citer encore de l'opuscule trop peu connu sur Vétat actuel de thumanité une page d'une indignation enflammée.

Nous ne concevons pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaire politiques et poussent ou tirent le char de notre fortune

dans un sens ou dans un autre, je ne dis pas seulement avant d'avoir songé à se poser ces grandes questions, mais encore avant de les avoir agitées en eux-mêmes et examinées avec la maturité convenable. Car il faut qu'ils conviennent qu'ils agissent en aveugles dans une affaire où les plus graves intérêts sont compromis. Se conduiraient-ils de la sorte, s'ils étaient chargés de décider du bonheur ou du malheur, de la ruine ou de l'élévation d'une famille? et, par hasard, les intérêts de l'humanité, de l'Europe, de leur pays, seraientils moins sacrés que ceux d'une famille, et le fait de les compromettre par légèreté et paresse de s'instruire, moins coupable et moins honteux? Je sais que la marche de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques hommes. Mais ce que nous ne pouvons ni empêcher ni faire, nous pouvons du moins le retarder ou le précipiter par notre mauvaise ou notre bonne conduite. La Providence n'est point sage pour nous dispenser d'être bons : elle gouverne le monde ; mais, dans les larges cadres de

la destinée qu'elle lui a faite, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le dévouement des héros et l'égoïsme des lâches. Il est du devoir de tout homme de bien qui, par sa position ou sa capacité, peut influer sur les affaires de son pays, de s'en mêler ; il est du devoir de tous ceux qui s'en mêlent de s'éclairer sur le sens dans lequel ils doivent diriger leurs efforts. Or, on ne peut y parvenir que par le moyen que nous avons indiqué, c'est-à-dire en cherchant où en est le pays et où il va, et en examinant, pour le découvrir, où va le monde et ce que peut le pays daas la destinée de l'humanité. Telle est notre morale politique, et voilà pourquoi la question que nous avons posée, si majestueuse pour le philosophe qui y voit l'avenir de l'humanité', si intéressante pour le citoyen obscur qui y voit celui de son pays, nous parait infiniment importante pour l'homme

1. Le P. Gr&try aimait à. dire que « l'humanité finira comme elle voudra, comme un homme ivre, ou comme un sage et UD saint t. El il insistait sur le devoir «d'imprimer au monde un élan » vers la vérité et le bien. Voir Les Sowces, La Murale et la Loi de Vhialoire, Le Mots de Marie, etc. — Cf. Ollé- JiAPitu.VE : Le Deiioir d'agir [Paris, Dumoulin).

qui se sent la mission d'influer sur les affaires de sa patrie et qui a résolu d'accomplir cette mission avec conscience et gravité *.

1. De l'état actuel de rhumanité, II. Mélanges philosophiques^ pp. 102-103.

LES BECHEBCHES PSYCHOLOGIQUES

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